Barbey d’Aurevilly (Verhaeren)

BARBEY D'AUREVILLY

paru dans "Art Moderne" 28 avril 1889 et Impressions deuxième série de Emile Verhaeren p.185

Barbey d'Aurevilly, déjà, voici longtemps, malade, a
succombé mardi. Depuis Victor Hugo, c'est le plus
grand mort. La société française du commencement du
siècle, organisée par Napoléon et fondue avec les dispa-
rates métaux de l'ancien régime et du régime nouveau,
trouva pour écrire sa vie, Balzac. Cerveau colossal,
celui-ci organisa une littérature nouvelle — réalisme
et spiritualisme mêlés, — appuyée sur le fait observé,
vivifiée par la devination, roburée de science, rehaussée
d'idéal, une littérature complexe, profonde, touchant à
tout, sorte de matrice énorme où tient un siècle.
Le monde instauré par Balzac a ses lois, sa religion,
ses dieux tout comme celui de Napoléon. Tous les deux
ont été jurisconsultes, théologiens et réformateurs. La
comédie humaine, c'est l'empire littéraire du xix" siè-
cle, Balzac imperante. Balzac mort, la succession
d'Alexandre s'ouvre. Les provinces sont partagées.
Flaubert, Goncourt, Zola héritent des unes, Barbey
d'Aurevilly hérite des autres. Mais ce dernier, plus que
n'importe qui, continue l'esprit du maître. Ceux-là
s'attachent surtout à son procédé, à sa manière de voir
plutôt qu'à sa manière de penser les choses, ils s'ad-
jugent la Cousine Bette, le Père Goriot, Y Avare
Grandet, César Birotteau, Ursule Mirouet. Flaubert
accapare à lui seul Louis Lambert. Barbey d'Aure-
villy garde le Lys dans la vallée, la Femme de trente
ans, Béatrice, M6 de la Chanterie et surtout Séra-
phita-Séraphitus.
En plus, quelques études de dandys
et de hautes parisiennes. Tout ce que Balzac avait
trouvé, en tant que légitimiste, aristocrate, mystique
et voyant en arrière, il le reçut, les autres eurent en par-
tage le Balzac moderne, l'homme nouveau, le savant,
le voyant devant lui, crû et brutal.
Une différence nette, toutefois, entre Balzac et
Barbey, tous deux légitimistes et mystiques. Si Balzac,
nous présentant des types d'ancien régime, les accom-
mode à leur temps, les rend souples, leur fait subir et
presqu'admettre leur siècle et les recrée en y soufflant
de son âme à la fois antique et moderne, âme de gen-
tilhomme et de révolutionnaire, Barbey n'imagine que
des personnages hautains, intransigeants et protesta-
taires.
Comme en certain dessin des Diaboliques, où l'on
voit au fond sa silhouette d'archange fatal passer, l'es-
prit de Barbey domine et traverse l'horizon de chacun
de ses livres, avec un grand geste d'orgueil. Les temps
contemporains, où il envoie et où il égare en des laby-
rinthes de roman ses personnages, il les hait d'une colère
crispée. Il en sent la veulerie, l'âpreté, le matérialisme,
le terre à terre, la lâcheté, la déchéance morale, il n'en
voit aucun des côtés gigantesques et sinistres, il reste
enfoncé dans un rêve de chevalerie, de souples manières,
de bravoure, d'audace individuelle, de fière humeur
française, de spiritualité distinguée et profonde à la
fois. Et il a la pose aussi de ses idées et de ses senti-
ments. Mais une pose qui ne choque guère, étant tein-
tée de mépris, de dédain et de courage. Brummel,
Buckingham, Lauzun, Richelieu, de Rohan, à qui ne
fait-il songer?
Une fondamentale différence d'attitude caractérise
donc les quasi mêmes personnages de Balzac et de Bar-
bey. Encore autre chose. Tandis que Balzac voyant plus
large et plus gros et occupé non pas à cultiver un jar-
din, mais à fertiliser et à drainer tout un pays, se
borne à camper ses héros tout debout, d'an bloc, avec
quelques gestes généraux et synthétiques vers l'action,
Barbey, plus spécial et aussi plus artiste, accentue,
souligne et même pousse au détail. Certes, les hommes
armés types du plat de sa plume, s'érigent de pied en
cap, mais souvent incruste-t-il des arabesqueseur leurs
armures et déploie-t-il un panache à leur casque. Ses
femmes, elles aussi, tiennent plus à la vie individuelle,
particularisée et même sont-elles madame ou mademoi-
selle une telle avant d'être le vice ou la vertu qu'elles
personnifient. Elles gagnent en aigu ce qu'elles perdent
en universalité et demeurent, si non aussi profondé-
ment caractéristiques, du moins plus acutement ana-
lysées.
Plus que Balzac, Barbey d'Aurevilly est un écrivain
orateur. Il est emballé par le sujet, sa phrase a le geste
et le mouvement d'une phrase parlée et même, mainte
fois,déclamée. On se le représente drapé, magnifique,
la tête rejetée d'orgueil en arrière. Non pas qu'il plaide
ou soutienne une thèse ; il n'est ni didactique, ni avo-
cat. Mais derrière lui, on aperçoit debout toute la vieille
société vaincue, virile encore, qui se souvient. Elle ne
veut point être, elle n'est pas irrémissiblement la déca-
pitée de quatre-vingt-treize ; son champion Jules Barbey
d'Aurevilly l'affirme, le proclame. De même l'église, bien
qu'elle ait peur de son défenseur, le signe néanmoins de
sa croix. Il est le fol aventurier qui s'expose, poitrine
large, avant tout. D'où vient-il? Est-il de noblesse authen-
tique; est-il vraiment croyant et pratiquant? Qu'im-
porte. Il a la folie affichée de se battre pour des vaincus,
pour des pusillanimes souvent, des ingrats quelquefois.
Il porte fièrement la défaite des autres, alors que lui-
même, s'il ne combattait que pour lui, certes, serait
victorieux toujours.
Il faudrait de longues proses pour examiner l'œuvre
abandonnée à la postérité par Jules Barbey d'Aurevilly
et entrer un peu bien avant dans chacun de ces livres.
Ici, non pas. Par XAmour impossible et la Bague
oVAnibal il débute. Ce sont plutôt des réflexions spiri-
tuelles sur l'amour mises en la conversation des per-
sonnages que de réels romans. Ces deux oeuvres pro-
cèdent directement de Balzac; le style seul difiêre.
Après vient VEnsorcelée, le Prêtre marié, la Vieille
maîtresse, le Chevalier des Touches, les Diaboliques,
VHistoire sans nom et Ce qui ne meurt pas. Avant
ou concomitamment avaient paru : Un Recueil de
poésies rare et tiré seulement à trente-six exemplaires.
De plus, un livriculet sur Georges Brummel et les Pro-
phètes du passé.
Durant longtemps, Barbey a occupé un rez-de-
chaussée de journal pour y distribuer de la critique
hebdomadaire. Cette besogne a été réunie en volumes
sous ce titre : Les œuvres et les hommes. Jugements
souvent hâtifs et du reste comment exiger d'un maître
de la trempe de Barbey qu'il ne sacrifie souvent à l'em-
portement et au beau geste la justesse et l'impar-
tialité froide d'un jugement. La critique de Barbey
est passionnée. Baudelaire l'aimait telle.
Ce qui définit les romans de Barbey c'est, outre
la violence d'âme de la plupart des protagonistes et
leur nature on dirait dans du vitriol trempée—tels : les
Croix-Jugan, les chevaliers Destouches, le prêtre marié,
le capucin d'uneHistoire sans nom — l'extraordinaire
lueur dans la nuit, à l'horizon de presque chacun des
chapitres. Il en éclaire le décor et les personnages si
étonnamment et par de si étudiées intermittences, que
c'est à cette maîtresse qualité que ses livres doivent leur
soudaineté de grandeur. Tel le fond même de son art —
et comme le mystérieux se complique toujours, soit d'un
passage d'ange, soit d'une intervention de démon, il
doit nécessairement se rencontrer au cours de ses
études des Calixtes, sortes d'anges faites femmes, ou des
pères Riculf, sortes de Satan faits prêtres. Parfois les
deux natures, céleste et démoniaque, s'androgynisent
en telle figure compliquée et sphingiale. Quelques
héroïnes de Barbey se définissent telles. On les surprend
froidemeât perverses, quoique candides et comme
vierges. Et les Jocondes et les Madones de Léonard et
de Luini traversent le souvenir.
Encore, voici l'étonnant paysage de mystère et de
maladie qui ouvre ce chef-d'œuvre : Ce qui ne meurt
pas; et la scène, dans le Chevalier Destouches, du
moulin, d'où s'échappe, vers quoi? parmi le silence de la
plaine, la musiquette d'un violon ; et l'arrivée de Riculf
dans le village, le soir, au début d'Une histoire sans
nom; et la chevauchée de Croix-Jugan, les nuits, à
travers les landes, vertigineusement, à la quête d'un
manoir très ancien où des femmes se taisent des jours
entiers, assises en des chaises de cathédrale.
Même les noms des personnages participent à cette
tendance vers le clair obscur et l'énigme, si bien qu'à
lire Barbey on se croit dans quelque monde, certes,réel,
mais illuminé autrement — et cette lumière, plutôt
morale que matérielle, semble comme sortir du cœur
étrange et prodigieux, du cerveau excessif et tragique
de ses héros et de ses héroïnes. C'est là assurément le
miracle accompli en dehors de tout le prestige de la
composition et de la construction esthétique des livres.
C'est aussi ce qui maintiendra toujours Barbey hors
de portée de cette plèbe de lecteurs, qui n'a pas
épargné Zola.
Son style? — une merveille. Style à coups d'épée
mêlés à des bannières, non pas style travaillé mais
style trouvé, de génie, avec, souvent, des négligences
ou des audaces de phrases, avec, toujours, des tout à
coups d'images inattendues, style caparaçonné, écus-
sonné, fleuronné, style armorié, style impérial, style
héraldique.
L'influence de Barbey d'Aurevilly sur les écrivains
de ces dernières années est nette. Il nous fait songer, lui,
l'écrivain religieux et chevaleresque, lui, à la fois mis
en suspicion par les prêtres et regardé d'un œil louche
par certaines sommités aristocratiques, à quelque grand
maître d'ordre militaire proscrit, à quelque chef de
Templiers littéraires en plein xrx e siècle. C'est bien cela.
Si les mœurs le permettaient encore, combien volon-
tiers on lui dresserait un bûcher pour qu'il y montât
avec ses féaux, les Bloy, les Villiers et les Péladan. Ses
audaces de plume, ses vivisections d'âme, ses mots en
fers rouges dardés, effarouchent, et l'on aime à traiter
d'hérétique ou de fou ce dernier peut-être écrivain
catholique dont le talent vaut et domine. Ses œuvres,
aucun évêque de Tours ne les voudrait approuver, et
telle la platitude bigote des croyants contemporains,
qu'un Laserre quelconque peut seul, au vu des cha-
noines, tremper sa plume dans les bénitiers. La littéra-
ture catholique est devenue une bondieuserie écrite.
Au reste, que Barbey d'Aurevilly soit ou non reconnu
par ceux qu'il a servis, ses livres sont d'un trop merveil-
leux écrivain pour que cette circonstance ait (juelqu'in-
fluence sur leur avenir. Ils sont loués aujourd'hui par
tous ceux, catholiques ou non, qui se laissent conquérir
par n'importe quel souci d'art,
Leur fait a été de déterminer — voici six ou sept ans
— la réaction des jeunes romanciers contre l'exclusive
domination naturaliste. Zola tout chair, tout sang, tout
muscles, tout instinct presque, avait barré de son génie
la grand'route littéraire. Ceux dont les nerfs ductiles
et les rêves s'en allaient au delà de cette barrière se ser-
virent des écrits de Barbey d'Aurevilley comme d'un
drapeau. C'est alors que le plus éclatamment la gloire
s'est arrêtée sur lui, une gloire presque posthume,
puisque l'âge avait déjà neigé, depuis combien d'hivers?
sur cette tête aujourd'hui sans date.