Ballet des Arts/L’Agriculture

Robert Ballard (p. 4-9).

L’AGRICULTURE.



Cet Art eſt repreſenté par des Bergers & des Bergeres ; leſquels ſortent des agreables Boccages, qui font la decoration de cette premiere Scene. Apres que la Felicité & la Paix qui les accompagnent touſjours ont fait un recit en Dialogue, auquel reſpond un Chœur d’inſtruments ruſtiques.


Dialogue de la Paix & de la Felicité, chanté par Mademoiſelle Hylaire, & Mademoiſelle de Saint Chriſtophe.


La Paix.

Douce Felicité, ne quitons point ces lieux.


La Felicité.

Douce & charmante Paix, où peut-on eſtre mieux ?


Toutes deux.

Ny les travaux ny les peines,
N’habitent plus dans ces bois,
Les Bergers ſont comme des Rois,
Les Bergeres comme des Reines.


La Paix.

J’y veux eſtre touſjours,


La Felicité.

J’y veux eſtre touſjours, Et moy touſjours auſsy.


Toutes deux.

Amour eſt le ſeul mal dont on ſe plaint icy.


La Paix.

Les vents les plus mutins ſont changez en zephirs.


La Felicité.

Les maux les plus cruels ſont changez en plaiſirs.


Toutes deux.

Icy quand un cœur ſoupire,
Un autre cœur luy répond,
Et c’eſt là tout le bruit que font
Les Echos qui n’oſent tout dire.


La Paix.

J’y veux efre touſjours, &c.


PREMIERE ENTRÉE.


Bergers et Bergeres.


Bergers.
LE ROY.
Le Marquis de Raffan, les Sieurs Raynal, Noblet, & la Pierre.

Bergeres.
Madame.
Mademoiſelle de Mortemart, Mademoiſelle de Saint Simon, Mademoiſelle de la Valliere, Mademoiſelle de Seuigny.


PourLe Roy.Berger.


Voicy la Gloire, & la Fleur du Hameau,
Nul n’a la Teſte & plus belle & mieux faite ;
Nul ne fait mieux redouter ſa Houlette,
Nul ne ſçait mieux comme on garde un Troupeau.

Et quoy qu’il ſoit dans l’âge où nous ſentons
Pour le plaiſir une attache ſi forte,
Ne croyez pas que ſon plaſir l’emporte,
Il en revient touſjours à ſes Moutons.

À ſon labeur il paſſe tout d’un coup,
Et n’ira pas dormir ſur la fougere,

Ny s’oublier aupres d’une Bergere,
Juſques au point d’en oublier le Loup.

Ce n’eſt pas tant un Berger qu’un Heros,
Dont l’Ame grande applique ſes penſées
Au ſoin de voir ſes brebis engraiſſées,
En leur laiſſant la laine ſur le dos.


Pour Madame. Bergere.


Quelle Bergere, quels yeux
À faire mourir les Dieux !
Auſsy comme eux on l’adore,
Elle eſt de leur propre ſang ;
Mais ſa perſonne eſt encore
Bien au deſſus de ſon rang :
De jeunes Lis, & des Roſes
Tout nouvellement écloſes
Forment ſon teint délicat ;
Enfin les plus belles choſes
Prés d’elle n’ont point d’eclat.
C’eſt une douceur extréme,
Et pour en dire icy le mal comme le bien,
Il eſt vray tout le monde l’aime,
Mais apres ſon Devoir ſes Moutons, & ſon Chien,
Je penſe qu’elle n’aime rien.


Pour Mademoiſelle de Mortemart. Bergere.


Que cette Bergere eſt belle,
A-t’elle pas un defaut ?
Un Berger qui ſoit digne d’elle
N’eſt-ce pas tout ce qui luy faut ?
À quiconque poura tant faire
Que de la ranger ſous ſa loy,
La bonne affaire,
L’heureux employ !


Pour Mademoiſelle de Saint Simon. Bergere.


Gardez-vous de ces Lis, gardez-vous de ces Roſes,
Qui ne s’en gardera ne ſçauroit faire pis,
Ha ! quelle eſt dangereuſe en gardant ſes Brebis,
Elle a des yeux brillans qui diſent mille choſes,
Mais ils en donnent à garder
À qui plus qu’il ne faut oſe les regarder.


Pour Mademoiſelle de la Valliere. Bergere.


Non ſans doute il n’eſt point de Bergere plus belle,
Pour elle cependant qui s’oſe declarer
La preſſe n’eſt pas grande à ſoupirer pour elle,
Quoy qu’elle ſoit ſi propre à faire ſoupirer.

Elle a dans ſes beaux yeux une douce langueur,
Et bien qu’en apparence aucun n’en ſoit la cauſe,
Pour peu qu’il fût permis de foüiller dans ſon cœur,
On ne laſſeroit pas d’y trouver quelque choſe.

Mais pourquoy là deſſus s’eſtendre davantage ?
Suffit qu’on ne ſçauroit en dire trop de bien,
Et je ne penſe pas que dans tout le village,
Il ſe rencontre un cœur mieux placé que le ſien.


Pour Mademoiſelle de Seuigny.


Deja cette Beauté fait craindre ſa puiſſance,
Et pour nous mettre en butte à d’extrémes dangers :
Elle entre juſtement dans l’âge où l’on commence
À diſtinguer les Loups d’avecque les Bergers.


Le Marquis de Raffan. Repreſentant un Berger.


Je porte peu d’enuie
Aux Bergers dont la vie
Eſt plaine de douceur,
Ma fortune eſt meilleure
Si je trouve mon Heure
Où j’ay perdu mon cœur.