Bailly (Arago)/18

Œuvres complètes de François Arago, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences2 (p. 376-382).
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BAILLY QUITTE LA MAIRIE LE 12 NOVEMBRE 1791. — LES ÉCHEVINS. — EXAMEN DES REPROCHES QU’ON PEUT ADRESSER AU MAIRE.


Je reprends la vie de Bailly au moment où il quitta l’Hôtel de Ville après une magistrature d’environ deux années.

Le 12 novembre 1791, Bailly convoqua le conseil de la commune, rendit compte de sa gestion, invita solennellement ceux qui croiraient avoir à se plaindre de lui à le dire sans aucune réserve, décidé qu’il était à s’incliner devant toute réclamation légitime, installa son successeur Pétion, et se retira. Cette séparation n’amena, de la part des collaborateurs de l’ancien maire, aucune de ces démonstrations partant du cœur, qui sont la vraie, la plus douce récompense de l’homme de bien.

J’ai cherché la cause cachée d’une hostilité si constante, si peu déguisée, contre le premier maire de Paris. Je me suis demandé d’abord si les manières du magistrat avaient pu exciter les susceptibilités des échevins. La réponse a été décidément négative. Bailly montrait dans toutes les relations de la vie une patience, une douceur, une déférence pour les opinions d’autrui qui auraient défié l’amour propre le plus susceptible.

Fallait-il mettre la jalousie en jeu ? Non, non ; les personnages obscurs qui composaient le conseil de la ville ne pouvaient sans démence prétendre lutter en public de considération et de gloire avec l’illustre auteur de l’Histoire de l’astronomie, avec le savant, l’écrivain, l’érudit qui appartenait à nos trois principales Académies, honneur dont le seul Fontenelle avait joui auparavant.

Disons-le hautement, car telle est notre conviction, rien de personnel n’excitait les mauvais procédés, les actes d’insubordination que Bailly, presque chaque jour, avait à reprocher à ses nombreux collaborateurs. Il est même présumable que, dans sa position, tout autre aurait eu à enregistrer des griefs encore plus graves et plus nombreux. Soyons vrai : lorsque l’aristocratie du rez-de chaussée, suivant l’expression d’un des plus illustres membres de l’Académie française, fut appelée par les mouvements révolutionnaires à remplacer l’aristocratie du premier étage, la tête lui tourna. N’ai-je pas, disait-elle, conduit avec probité et succès les transactions du magasin, de l’atelier, du comptoir, etc. ; pourquoi ne réussirais-je pas de même dans le maniement des affaires publiques ? Et cette fourmilière de nouveaux hommes d’État avait hâte de se mettre à l’œuvre, et tout contrôle lui devenait importun, et chacun voulait pouvoir dire en rentrant dans son quartier : « J’ai rédigé tel acte qui enchaînera à jamais les factions ; j’ai réprimé telle ou telle émeute ; je viens, enfin, de sauver le pays en proposant et faisant adopter telle ou telle mesure de salut public. » Le pronom je chatouille si agréablement l’oreille d’un parvenu !

Ce que l’échevin pur sang, ancien ou moderne, redoute par-dessus toutes choses, ce sont les spécialités. Il à une antipathie insurmontable pour les hommes qui ont conquis à la face du monde les titres honorables d’historien, de géomètre, de mécanicien, d’astronome, de physicien, de chimiste, de géologue, etc… Son désir, sa volonté est de parler sur toutes choses. Il lui faut donc des collaborateurs qui ne puissent pas le contredire.

La ville construit-elle un édifice, l’échevin argumente à perte de vue sur l’orientation de ses façades. Il déclare, avec l’imperturbable assurance que lui inspire un fait dont il dit avoir déjà entendu parler sur les genoux de sa nourrice, que de tel côté du monument futur, la lune, agent de destruction actif, mangera sans relâche les pierres des parements, les fûts de colonnes, qu’elle effacera en peu d’années tous les ornements projetés ; et voilà que la crainte de la voracité de la lune amènera le bouleversement des vues, des études et des plans approfondis de plusieurs architectes. Placez un météorologiste au conseil, et malgré l’autorité des nourrices, tout un échafaudage de suppositions gratuites s’écroulera devant ces sévères et catégoriques paroles de la science : la lune n’exerce point l’action qu’on lui attribue.

Une autre fois, l’échevin jette son anathème sur le chauffage à la vapeur. Suivant lui, cette invention diabolique est une cause incessante de moisissure pour les boiseries, les meubles, les papiers et les livres. L’échevin s’imagine, en effet, que, dans ce genre de chauffage, des torrents de vapeur aqueuse se répandent dans l’atmosphère des appartements. Peut-il aimer, je le demande, un collègue qui, après avoir eu la malicieuse patience de le laisser arriver au terme de son discours, lui apprend que, si la vapeur, véhicule d’une quantité énorme de chaleur latente, transporte rapidement ce calorique à tous les étages du plus vaste édifice, elle n’a jamais besoin de sortir des tuyaux imperméables dans lesquels s’opère la circulation ?

Au milieu des travaux variés que toute grande ville réclame, l’échevin croit, un certain jour, avoir découvert le moyen infaillible de se venger des spécialités. Guidé par les lumières de la géologie moderne, on a proposé d’aller, une immense sonde à la main, chercher dans les entrailles de la terre les incalculables masses d’eau qui, de toute éternité, y circulent sans aucun profit pour l’humanité, de les faire jaillir à la surface, de les répandre dans les quartiers, jusque-là délaissés, des grandes capitales, de profiter de leur température élevée pour chauffer économiquement les magnifiques serres de nos jardins publics, les salles d’asile, les cellules des pauvres malades dans les hôpitaux, les cabanons des aliénés. Suivant l’antique géologie de l’échevin, promulguée peut-être par sa nourrice, il n’y a pas de circulation d’eau sous terre ; en tout cas, l’eau souterraine ne peut être soumise à une force ascensionnelle et s’élever jusqu’à la surface ; sa température ne saurait différer de celle de l’eau des puits. L’échevin, cependant, donne son adhésion aux dispendieux travaux proposés. Ces travaux seront sans résultat matériel, dit-il ; mais, une fois pour toutes, de fantasques annonces recevront un solennel et rude démenti, et nous serons débarrassés à tout jamais du joug odieux sous lequel la science veut nous courber.

Toutefois, l’eau souterraine apparaît. Un habile ingénieur a dû, il est vrai, l’aller chercher à 548 mètres de profondeur ; de là, limpide comme le cristal, pure comme le produit d’une distillation, échauffée comme les lois physiques l’avaient indiqué d’avance, plus abondante, enfin, qu’on n’aurait osé le prévoir, elle s’est élancée à 33 mètres au-dessus du sol.

Ne croyez pas, Messieurs, que, mettant de côté de misérables intérêts d’amour-propre, l’échevin applaudisse à un pareil résultat. Il s’en montre au contraire profondément humilié. Aussi, ne manquera-t-il pas, dans la suite, de s’opposer à tout essai qui pourrait tourner à l’honneur des sciences.

Des traits pareils s’offrent de même en foule à la pensée. Est-ce à dire qu’on doive se montrer effrayé de voir l’administration des villes livrée à l’esprit exclusif et stationnaire du vieil échevinage ; de ceux qui n’ont rien appris, ni rien étudié ? Telle n’est point la conséquence de ces longues réflexions. J’ai voulu faire prévoir la lutte et non la défaite. Je me hâte même d’ajouter qu’à côté de l’échevin rogue, dur, tranchant, absolu, et dont le type, à vrai dire, commence aujourd’hui à se perdre, il existe une classe honorable de citoyens qui, satisfaits d’une fortune modeste laborieusement acquise, vivent dans la retraite, charment leurs loisirs par l’étude, et se mettent de grand cœur, sans aucune vue intéressée, au service de la communauté. Partout de pareils auxiliaires combattent courageusement pour la vérité dès qu’elle leur apparaît. Bailly obtint constamment leur concours ; de touchants témoignages de reconnaissance et de sympathie en font foi. Quant aux conseillers qui, si souvent, portèrent le trouble, la confusion, l’anarchie à l’Hôtel de Ville dans les années 89 et 90, j’oserai blâmer le vertueux magistrat d’avoir si patiemment, si modestement enduré leurs ridicules prétentions, leurs insoutenables usurpations de pouvoir.

Dès les premiers pas dans l’étude sérieuse de la nature, il demeure évident que les secrets dévoilés par les siècles ne sont qu’une fraction très-minime, si on les compare à ceux qui restent encore à découvrir. En se plaçant à ce point de vue, manquer de modestie serait tout simplement manquer de jugement. Mais, à côté de la modestie absolue, qu’on me passe l’expression, vient se placer la modestie relative. Celle-ci est souvent une duperie ; elle ne trompe personne et suscite mille difficultés. Bailly les a fréquemment confondues. Il est, je crois, permis de regretter que, dans maintes circonstances, le savant académicien ait dédaigné de jeter à la face de ses vaniteux collaborateurs, ces paroles d’un ancien philosophe : « Quand je m’examine, je me trouve un pygmée ; quand je me compare, je me crois un géant. »

Si je couvrais d’un voile ce qui, dans la conduite de Bailly, m’a paru susceptible de critique, j’affaiblirais volontairement les éloges que je viens de donner à plusieurs actes de son administration. Je ne commettrai pas cette faute, pas plus que je ne m’en suis rendu coupable en parlant des rapports du maire avec des échevins prétentieux.

Je dirai donc que, dans plusieurs circonstances, Bailly, suivant moi, se montra d’une susceptibilité quelque peu mesquine, sinon pour les prérogatives de sa personne, du moins pour celles de sa place.

Je crois encore qu’on pourrait reprocher à Bailly d’avoir manqué quelquefois de prévoyance.

Homme de sentiment et d’imagination, le savant concentrait trop exclusivement ses pensées sur les difficultés du moment. Il se persuadait, avec un excès de bonhomie, qu’aucune nouvelle tempête ne succéderait à celle dont on venait de triompher. Après chaque succès, petit ou grand, contre les intrigues de cour, les préjugés, l’anarchie, président de l’Assemblée nationale ou maire de Paris, notre confrère croyait la patrie sauvée. Alors sa joie débordait ; il aurait voulu la répandre sur le monde entier. C’est ainsi que le jour de la réunion définitive de la noblesse aux deux autres ordres, le 27 juin 1789, notre confrère se rendant de Versailles à Chaillot, après la clôture la séance, se tenait la moitié du corps en dehors de la portière de sa voiture, et annonçait à grands cris l’heureuse nouvelle à tous ceux qu’il rencontrait sur sa route. À Sèvres, c’est à lui-même que j’emprunte l’anecdote, il ne vit pas sans une pénible surprise que sa communication était reçue avec la plus entière indifférence par un groupe de soldats réunis devant la porte de la caserne : Bailly rit beaucoup en apprenant ensuite que ces soldats étaient Suisses, et n’entendaient pas un seul mot de français.

Heureux les acteurs d’une grande révolution chez lesquels on ne trouve quelque chose à reprendre qu’après être descendu à une analyse aussi minutieuse de leur conduite publique et privée.