Bailly (Arago)/06

Œuvres complètes de François Arago, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences2 (p. 271-280).
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HISTOIRE DE L’ASTRONOMIE. — LETTRES SUR L’ATLANTIDE DE PLATON ET SUR L’ANCIENNE HISTOIRE DE L’ASIE.


Bailly publia, en 1775, un volume in-4° intitulé : Histoire de l’astronomie ancienne, depuis son origine jusqu’à l’établissement de l’école d’Alexandrie. Un travail analogue, pour l’intervalle compris entre l’école d’Alexandrie et 1730, parut, dans l’année 1779, en deux volumes. Un nouveau volume, publié trois ans plus tard, porta l’histoire de l’astronomie moderne jusqu’à l’époque de 1782. La cinquième partie de cette immense composition, l’Histoire de l’astronomie indienne, vit le jour en 1787.

Lorsque Bailly entreprit cette histoire générale de l’astronomie, la science ne possédait rien de semblable. L’érudition s’était bien emparée déjà de quelques questions spéciales, de quelques points de détail, mais aucune vue d’ensemble n’avait encore présidé à ces investigations.

Le livre de Weidler, publié en 1741, n’était vraiment qu’une simple nomenclature des astronomes de tous les temps et de tous les pays ; des dates de leur naissance et de leur mort ; des titres de leurs ouvrages. L’utilité de cette énumération précise de dates et de titres ne changeait pas le caractère du livre.

Bailly trace le plan de son ouvrage de main de maître et en quelques lignes : « Il est intéressant, dit-il, de se transporter aux temps où l’astronomie a commencé ; de voir comment les découvertes se sont enchaînées, comment les erreurs se sont mêlées aux vérités, en ont retardé la connaissance et les progrès ; et après avoir suivi tous les temps, parcouru tous les climats, de contempler, enfin, l’édifice fondé sur les travaux de tous les siècles et de tous les peuples. »

Ce vaste plan entraînait essentiellement la discussion minutieuse et la comparaison d’une multitude de passages anciens et modernes. En jetant de telles discussions dans le corps même de l’ouvrage, l’auteur n’eût guère travaillé que pour les astronomes. En supprimant toute discussion, le livre aurait intéressé les seuls amateurs. Afin d’éviter ce double écueil, Bailly se décida à composer une narration suivie, avec la quintessence des faits, et à rejeter dans des chapitres à part, sous le titre d’éclaircissements, les preuves et la discussion des parties purement conjecturales. L’histoire de Bailly, sans perdre le caractère d’une œuvre de sérieuse érudition, devenait ainsi accessible à la généralité du public, et devait contribuer à répandre des notions exactes d’astronomie parmi les hommes de lettres et les gens du monde.

Lorsque Bailly déclarait, au début de son ouvrage, qu’il se transporterait au moment où l’astronomie commença, le lecteur pouvait compter sur quelques pages de pure imagination. Je ne sais cependant si personne était allé jusqu’à conjecturer qu’un chapitre du premier volume serait intitulé : De l’astronomie antédiluvienne.

La conclusion capitale à laquelle Bailly arrive, après un examen attentif de tout ce que l’antiquité nous a laissé de notions certaines, c’est qu’on trouve plutôt les débris que les éléments d’une science dans la plus ancienne astronomie de la Chaldée, de l’Inde et de la Chine.

Après avoir parlé de certaines idées de Pluche, Bailly disait : « Le pays des possibilités est immense, et quoique la vérité y soit renfermée, il n’est souvent pas facile de l’y distinguer. »

Des paroles si pleines de raison m’autoriseraient à rechercher si les calculs de notre confrère, destinés à établir l’immense antiquité des tables indiennes, sont à l’abri de toute critique. Mais la question a été suffisamment discutée dans un passage de l’Exposition du système du monde, sur lequel il serait inutile d’insister. Ce qui sortait de la plume de M. de Laplace était toujours marqué au coin de la raison et de l’évidence.

Dans les premières lignes de son magnifique ouvrage, après avoir remarqué que « l’histoire de l’astronomie forme une partie essentielle de l’histoire de l’esprit humain», Bailly observe « qu’elle est peut-être la vraie mesure de l’intelligence de l’homme, et la preuve de ce qu’il peut faire avec du temps et du génie. » Je me permettrai d’ajouter qu’aucune étude n’offre aux esprits réfléchis de plus piquants, de plus curieux rapprochements.

Lorsque, par des mesures dans lesquelles l’évidence de la méthode marche l’égale de la précision des résultats, le volume de la terre est réduit à moins de la millionième partie du volume du soleil ; lorsque le soleil luimême, transporté dans la région des étoiles, va prendre une très-modeste place parmi les milliards de ces astres que le télescope a signalés ; lorsque les 38 millions de lieues qui séparent la terre du soleil sont devenus, à raison de leur petitesse comparative, une base totalement impropre à la recherche des dimensions du monde visible ; lorsque la vitesse même des rayons lumineux (77,000 lieues par seconde) suffit à peine aux évaluations ordinaires de la science ; lorsque, enfin, par un enchaînement de preuves irrésistibles, certaines étoiles sont reculées jusqu’à des distances que la lumière ne franchirait pas en moins d’un million d’années, nous restons comme anéantis sous de telles immensités. En donnant à l’homme, à la planète qu’il habite, une si petite place dans le monde matériel, l’astronomie semble vraiment n’avoir fait de progrès que pour nous humilier.

Si, envisageant ensuite la question d’un autre point de vue, on réfléchit sur la faiblesse extrême des moyens naturels à l’aide desquels tant de grands problèmes ont été abordés et résolus ; si l’on considère que, pour saisir et mesurer la plupart des quantités formant aujourd’hui la base des calculs astronomiques, l’homme a dû beaucoup perfectionner le plus délicat de ses organes, ajouter immensément à la puissance de son œil ; si l’on remarque qu’il ne lui était pas moins nécessaire de découvrir des méthodes propres à mesurer de très-longs intervalles de temps jusqu’à la précision des dixièmes de seconde ; de combattre les plus microscopiques effets que des variations continuelles de température produisent sur les métaux, et, dès lors, sur tous les instruments ; de se garantir des illusions sans nombre que sème sur sa route l’atmosphère froide ou chaude, sèche ou humide, tranquille ou agitée, à travers laquelle se font inévitablement les observations ; l’être débile reprend tous ses avantages : à côté de ces œuvres merveilleuses de l’esprit, qu’importent la faiblesse, la fragilité de notre corps ; qu’importent les dimensions de la planète, notre demeure, du grain de sable sur lequel il nous est échu d’apparaître quelques instants !

Ces mille et mille questions, sur lesquelles l’astronomie a répandu ses éblouissantes clartés, appartiennent à deux catégories entièrement distinctes : les unes s’offraient naturellement à la pensée, et l’homme n’a eu qu’à chercher les moyens de les résoudre ; les autres, suivant la belle expression de Pline, étaient enveloppées dans la majesté de la nature. Quand Bailly pose dans son livre ces deux genres de problèmes, c’est avec la sûreté, la profondeur d’un astronome consommé ; quand il en fait ressortir l’importance, l’immensité, c’est toujours avec le talent d’un écrivain du premier ordre ; c’est quelquefois avec une éloquence entraînante. Si, dans le bel ouvrage de notre confrère, l’astronomie assigne inévitablement à l’homme une place imperceptible dans le monde matériel, elle lui décerne, d’autre part, une place immense dans le monde des idées. Les écrits qui, appuyés sur les déductions invincibles de la science, élèvent ainsi l’homme à ses propres yeux, trouveront des lecteurs reconnaissants dans tous les pays et dans tous les siècles.

Bailly avait envoyé, en 1775, le premier volume de son histoire à Voltaire. En le remerciant de son cadeau, l’illustre vieillard adressa à notre confrère une de ces lettres comme lui seul savait les écrire, où des formes spirituelles, flatteuses, s’alliaient toujours sans effort à une haute raison.

« J’ai bien des grâces à vous rendre, disait le patriarche de Ferney ; car, ayant reçu le même jour un gros livre de médecine et le vôtre, lorsque j’étais encore malade, je n’ai point ouvert le premier, j’ai déjà lu le second presque tout entier, et je me porte mieux. »

Voltaire avait lu, en effet, l’ouvrage de Bailly la plume à la main, et il proposait à l’illustre astronome des difficultés qui témoignaient à la fois de sa perspicacité infinie et d’une étonnante variété de connaissances. Bailly sentit alors la nécessité de développer des idées qui, dans son Histoire de l’astronomie ancienne, n’étaient qu’un accessoire à un objet principal. Tel fut le but du volume qu’il publia, en 1776, sous le titre de Lettres sur l’origine des sciences et sur celle des peuples de l’Asie, adressées à M. de Voltaire. L’auteur avertissait modestement « que, pour amener le lecteur, par l’intérêt du style, à l’intérêt de la question discutée », il placerait à la tête de son ouvrage trois lettres de l’auteur de Mérope, et il protestait contre l’idée qu’on lui avait prêtée de jouer avec des paradoxes.

Suivant Bailly, les peuples actuels de l’Asie seraient les héritiers d’un peuple antérieur qui avait une astronomie perfectionnée. Ces Chinois, ces Indous, si renommés par leur savoir, auraient été ainsi de simples dépositaires ; il faudrait leur retirer le titre d’inventeurs. Certains faits astronomiques, retrouvés dans les annales de ces nations méridionales, paraissent appartenir à une latitude assez élevée. On arrivait par cette voie à trouver sur le globe la patrie du peuple primitif, à constater, contre l’opinion reçue, que les lumières sont venues du nord vers le midi.

Bailly trouvait encore que les anciennes fables, considérées physiquement, semblent appartenir au nord de la terre.

En 1779, Bailly publia un second recueil, faisant suite au premier, intitulé : Lettres sur l’Atlantide de Platon et sur l’ancienne histoire de l’Asie.

Voltaire mourut avant que ces nouvelles lettres lui eussent été communiquées. Bailly ne pensa pas que cette circonstance dût faire changer la forme de la discussion déjà employée une première fois : c’est toujours à Voltaire qu’il parle.

Le philosophe de Ferney trouvait singulier qu’on n’eût aucune nouvelle de cet ancien peuple qui, suivant Bailly, avait instruit les Indiens. Le célèbre astronome, pour répondre à la difficulté, entreprend de prouver que des peuples ont disparu, sans que leur existence nous soit connue autrement que par des traditions. Il en cite cinq, et, au premier rang, les Atlantes.

Aristote disait de l’Atlantide, qu’il croyait une fiction de Platon : « Celui qui l’a créée l’a détruite, comme les murailles qu’Homère a bâties et fait disparaître sur le rivage de Troie. » Bailly ne partage pas ce scepticisme. Suivant lui, Platon parlait sérieusement aux Athéniens d’un peuple savant, policé, mais détruit et oublié. Seulement, il repousse bien loin l’opinion que les Canaries soient les restes de l’ancienne patrie, actuellement engloutie, des Atlantes. Ce peuple, Bailly le place au Spitzberg, au Groënland, à la Nouvelle-Zemble, dont le climat aurait changé. Il faudrait aussi chercher le jardin des Hespérides, près du pôle ; enfin, la fable du phénix serait née près du golfe de l’Obi, dans une région supposant, chaque année, une absence du soleil de soixante-cinq jours.

On voit, dans maint passage, que Bailly s’étonne luimême de la singularité de ses conclusions, et craint que les lecteurs ne les prennent pour des jeux d’esprit. Aussi s’écrie-t-il : « Ma plume ne trouverait point d’expressions pour des pensées que je ne croirais pas vraies. » Ajoutons qu’aucun effort ne lui coûte. Bailly appelle successivement à son aide l’astronomie, l’histoire, appuyées sur l’érudition la plus vaste, la philologie, les systèmes de Mairan, de Buffon, relativement à la chaleur propre de la Terre. Il n’oublie pas, pour me servir de ses propres paroles, « que dans l’espèce humaine, encore plus sensible que curieuse, plus avide de plaisir que d’instruction, rien ne plaît généralement et longtemps que par l’agrément du style ; que la vérité sèche est tuée par l’ennui ! » Et, cependant, Bailly fait peu de prosélytes ; et une sorte d’instinct détermine les hommes de science à dédaigner les fruits d’un travail si persévérant ; et d’Alembert va jusqu’à les taxer de pauvretés ; jusqu’à parler d’idées creuses, de vains et ridicules efforts ; jusqu’à appeler Bailly, à l’occasion de ses Lettres, le frère illuminé. Voltaire est, au contraire, convenable et très-académique dans ses rapports avec notre confrère. La renommée des brahmanes lui est chère ; mais cela ne l’empêche pas de discuter avec soin les preuves, les arguments de l’ingénieux astronome. C’est aussi à un examen sérieux qu’on pourrait se livrer aujourd’hui. Le voile mystérieux qui, du temps de Bailly, couvrait l’Orient, est en grande partie levé. Nous connaissons maintenant, dans tous ses détails, l’astronomie des Chinois et celle des Indous. Nous savons jusqu’à quel point ces derniers avaient poussé leurs connaissances mathématiques. La théorie de la chaleur centrale a fait en peu d’années des progrès inespérés ; enfin, la philologie comparée, prodigieusement étendue par les inappréciables travaux des Sacy, des Rémusat, des Quatremère, des Burnouf, des Stanislas Julien, a jeté de vives clartés sur des questions d’histoire et de géographie où régnait une obscurité profonde. Armé de tous ces nouveaux moyens d’investigation, on pourrait établir aisément que les systèmes relatifs à un ancien peuple inconnu, premier créateur de toutes les sciences, et à la patrie des Atlantes, reposent sur des fondements sans solidité. Cependant, si Bailly vivait encore, nous ne serions que justes en lui disant, comme Voltaire, avec la seule modification d’un temps du verbe : « Vos deux livres étaient, Monsieur, des trésors de la plus profonde érudition et des conjectures les plus ingénieuses, ornées d’un style véritablement éloquent, qui est toujours convenable au sujet. »