Bœufs roux/16

Éditions Édouard Garand (55p. 71).

XVI


Comme on était trop rapproché des Avents pour préparer le mariage qu’on voulait, ce mariage fut décidé pour le lendemain des Rois. Car Phydime entendait faire des noces dont on parlerait longtemps dans le pays.

En effet, la noce fut remarquable.

Désespéré qu’il était, peut-être, Zéphirin n’y fut pas présent. Il était parti quelques jours avant Noël pour les États-Unis en compagnie du père Michaud qui allait y retrouver ses enfants. Mais avant de partir, Zéphirin avait déclaré à des amis, en parlant de Dosithée :

— Heu ! elle sera pas plus heureuse avec Langelier qu’elle aurait été avec moi. Et puis, qu’est-ce que ça me fait de mal ? Je l’aimais pas à en mourir, allez ! Seulement, elle aurait fait mon affaire un peu mieux qu’une autre !

Quand Dosithée eut été instruite de ces paroles, elle se réjouit grandement ; elle avait tant redouté de faire un malheureux ! Mais loin de là : Zéphirin, qui, comme son père, ne manquait pas de ruse, avait été guidé par l’intérêt plutôt que par le véritable amour.

Phydime ne manqua pas de se réjouir non plus. Oh ! il l’avait bien pressenti que sa fille eût été malheureuses avec Zéphirin, et en son cœur il remerciait Dieu d’avoir veillé sur son enfant.

La noce fut rehaussée par la présence du curé, du député et de tous les notables de la paroisse. Tous les enfants de Phydime se firent un devoir de venir célébrer le mariage de leur sœur cadette.

Horace se réconcilia avec son père, et celui-ci lui acheta la terre du père Michaud voisine de celle des Francœur, car il avait été entendu que Léandre demeurerait chez Phydime. Et voici ce que le jeune homme avait déclaré à Phydime quelques jours avant le mariage :

— Monsieur Phydime, je sais que vous aimez vos bœufs roux, et vous faites bien de les garder encore quelques années. Voici comment nous allons nous arranger : vous savez que j’ai acheté la terre des Lapointe, au bout de la vôtre. J’ai aussi acheté quatre chevaux de travail, et je pourrai cultiver ma terre et vous prêter main-forte ensuite. Vous et vos bœufs vous ferez ce que vous pourrez sans vous éreinter, moi je ferai le reste avec mes chevaux. Vous le savez, je suis jeune et vigoureux, je pourrai faire l’ouvrage de deux s’il faut ; et avec l’amour de Dosithée, je pourrai même travailler comme trois !

Phydime, au septième ciel, avait appelé sa fille pour l’embrasser avec amour, et il s’était écrié dans son ravissement :

— Ô mon Dieu ! vous êtes ben bon et je vous bénis beaucoup de me laisser ma fille chérie, et aussi mes bons bœufs roux !…

Phydime était un des nombreux fils de cette race qui avait gardé son pays, sa langue et sa foi !


FIN