Bœufs roux/10

Éditions Édouard Garand (55p. 52-56).

X


Léandre Langelier se surpassa en amabilités, plus auprès des vieux que de Dosithée. Il parla agriculture avec Phydime, il parla bœufs… Et il fit grandement plaisir au fermier lorsqu’il remarqua tout à coup :

— Savez-vous que vous avez là une magnifique paire de bœufs roux ?

— Et ça travaille, ça flâne pas ! s’écria Phydime tout à fait enchanté.

— Je crois bien. Ce sont deux colosses. Voyez ces épaules. Ce col plutôt fait pour le joug que pour le collier. Oui, ce sont deux bêtes splendides. Je les aime surtout parce qu’ils sont roux.

— C’est comme moi. Il y en a qui aiment mieux les bœufs noirs, d’autres les blancs, d’autres les cailles… moi, c’est les roux. Voyez-vous, monsieur Léandre, ajouta Phydime à voix plus basse et comme avec un air confidentiel, s’ils n’étaient pas roux, il me semble que je ne les aimerais pas autant. Je ne sais pas comment ça se fait, mais c’est comme ça avec moi.

— Et à moi de même, monsieur Phydime. J’ai un goût particulier pour les chevaux noirs.

— Mais vous aimez mieux les chevaux que les bœufs ? demanda Phydime avec une sorte de défiance dans ses yeux gris acier.

— Pour vous dire, la vérité, monsieur Phydime, j’aime bien les chevaux pour la route, mais pour le travail de la terre je m’adonne bien avec les bœufs. Oh ! je me rappelle quand j’étais gamin, dans mes vacances, j’aidais papa à ses guérets d’été. À cette époque-là, il avait des bœufs blancs légèrement tachetés de noir, de bons et beaux bœufs en vérité ; et, comme vous, il les attelait au collier et à la bride. Il tenait les manchons de la charrue à rouelles, moi je touchais. Et, je vous l’avoue, c’était le plus bel agrément de mes vacances. Il me semblait que j’avais accompli une grande œuvre, j’en étais fier et j’avais hâte de retourner au collège pour dire à mes plus intimes camarades tout le plaisir que j’avais eu à aider mon père, surtout à labourer avec lui.

Phydime regardait avec admiration le jeune homme. Ah ! comme ils se faisaient rares, de son temps, les jeunes hommes qui parlaient ainsi de la terre avec autant d’amour !

— Et vous deviez bien les aimer les bœufs blancs du père Anselme ? demanda-t-il avec une sorte d’avidité.

— Oui. Seulement, je suis un peu comme vous : j’aime la robe noire sur le dos des chevaux, mais je préfère la robe rousse sur la croupe des bœufs. Oui, monsieur Phydime, vos bœufs roux sont pour moi une véritable merveille, et, je le répète, ce sont deux bêtes splendides par la taille comme par la couleur.

— Eh bien ! le croiriez-vous, mon ami, s’écria Phydime en fonçant ses sourcils, qu’on voudrait que je les vende pour acheter des chevaux ?

— Ah ! fit Léandre avec un grand sérieux, n’allez jamais faire une pareille sottise ! Des bœufs comme ceux-là… mais ça vaut pour le moins trois chevaux, et trois bons chevaux encore !

Cette affirmation porta l’enthousiasme de Phydime à son comble. Il se mit à raconter la vie de ces bœufs roux, tout ce qu’ils avaient accompli depuis quinze ans, s’attardant ça et là à certains coups de collier qui lui paraissaient tout à fait hors de l’ordinaire.

— Une bonne fois, j’étais allé au moulin avec une charge de blé pour faire moudre en farine. J’avais quinze sacs sur ma traîne. C’était au commencement de décembre. Il avait ben tombé une assez bonne bordée de neige l’avant-veille, mais le vent l’avait balayée à bien des endroits, de sorte qu’il y avait des bouts de chemin, et souvent longs comme d’ici à l’étable, où il n’y avait pas une ligne de neige. C’était sur la terre vive. Et ben ! vous le croirez peut-être pas, mais mes bœufs ont continué de tirer la charge pareil comme si ç’avait été sur la neige. J’ vous le dis, mon ami, ça m’a surpris, ben surpris, parce que je pensais tout le temps de rester en chemin avec mon voyage. Et puis, je suis revenu avec ma farine, vers le soir ; seulement, à toutes les passées de terre cette fois-là mes bœufs grattaient pas mal. Mais ça se comprend : vers la fin du jour la terre avait gelé et ça se trouvait plus glissant. Mais ça ne les a pas empêchés quand même de me rendre chez nous avec ma charge. Depuis ce temps-là, monsieur, conclut Phydime avec une grave conviction, j’ai toujours pensé que des bœufs de même ça valait de l’or.

Léandre Langelier applaudit de tout cœur à cette anecdote, et, bref, il se montra si charmant, si simple, que Phydime le garda à souper presque malgré lui.

Un peu avant le repas le fermier alla chercher dans le vieux coffre en chêne de sa chambre à coucher une bouteille de cognac de bonne marque qu’il conservait pour les grandes occasions.

Dans les vingt minutes qui précédèrent le souper Phydime et son hôte prirent deux belles rasades, Dame Ouellet et sa fille se contentant d’un reliquat de cerises de l’année d’avant. Phydime, qui ne buvait un verre d’eau-de-vie qu’à de rares intervalles devint d’une gaieté folle. Et au moment de se mettre à table il s’écria en frappant familièrement sur l’épaule du jeune homme :

— Monsieur Léandre, je veux vous chanter ma chanson… vous allez voir !

Il retira sa pipe, cracha fortement sur le plancher tout blanc et propre, se désenroua, et, de sa voix qu’il pouvait à son gré faire retentir comme un tonnerre, il chanta :


J’ai deux grands bœufs dans mon étable,
Deux grands bœufs roux marqués de blanc,

.........................


Lorsque Phydime eut terminé sa chanson, Léandre sut applaudir de la belle façon, et l’on se mit à table après la prière d’usage.

Jamais, depuis le départ d’Horace, la grande maison solitaire n’avait retenti de plus beaux éclats de rire. Léandre, tout en étant un garçon sérieux, aimait le mot pour rire. Il narra agréablement un tas d’histoires qui firent rire Phydime et Dame Ouellet aux plus francs éclats. De fait, Phydime n’avait jamais autant ri. Seule, Dosithée ne riait pas. Était-ce pour demeurer sur la réserve ? Peut-être. Mais elle demeurait constamment souriante, et elle se sentait joyeuse, heureuse aussi. Si elle ne riait pas, elle ne parlait pas davantage, laissant la parole à Léandre. En observant avec attention, on aurait pu deviner que son esprit était préoccupé ; peut-être se demandait-elle avec une certaine anxiété si la visite du jeune homme allait de quelque façon influer sur son avenir.

Comme on venait d’attaquer le dessert, Phydime changea subitement le sujet de la conversation.

— Tenez, monsieur Léandre, dit-il, pourquoi coucheriez-vous pas ici cette nuit ? Vous vous en retournerez demain à la clarté du jour.

— Oh ! répondit le jeune homme, je vous suis très reconnaissant de votre hospitalité. Mais j’aurais peur d’abuser, d’autant plus que j’aurai tout le temps de me rendre chez mon père avant la pleine nuit.

— Je sais bien, insista Phydime, mais c’est par rapport qu’on aurait toute la veillée pour conter des histoires.

— Je vais vous dire franchement, monsieur Phydime, je me trouve en si bonne compagnie avec vous, Dame Ouellet et mademoiselle Dosithée, que je partirai avec regret. Et cela signifie pour vous, monsieur Phydime, de ne pas trop insister à me garder plus longtemps, car il pourra arriver que je ne veuille plus m’en aller.

Et, en même temps, le jeune homme glissa un regard admiratif et amoureux vers la jeune fille.

On se mit à rire de plus belle, et, peut-être dans une gaieté plus vive, attendu que Dame Ouellet venait d’emplir de grands verres de son vin de cerises qui ne manquait pas le piquant.

Comme on quittait la table avec le plus belle humeur, Zéphirin parut.

— Bon ! pensa Phydime brusquement contrarié par cette visite, quelle affaire avait-il de venir ici ce soir, lui ?…

Mais cette pensée ne dura que la passée d’un éclair. Phydime était trop hospitalier et généreux pour conserver en lui-même un sentiment de malveillance, et pour rien au monde il n’eût voulu manifester la moindre répugnance à un visiteur. Aussi, s’écria-t-il aussitôt avec un accent enjoué :

— Ah ! ça, mon garçon, je dois te faire observer que t’arrives un peu sur le tard, et c’est ben dommage. Ça me contrarie ben aussi, car si t’étais venu plus vite t’aurais pris le souper avec nous autres.

— Merci quand même, monsieur Phydime, répondit Zéphirin. D’ailleurs, j’ai soupé. Et je vais dire comme on dit, je n’aurais plus de place à en mettre.

— Eh ben ! tu peux toujours vider un verre à notre santé et à celle de Léandre ?

— Non, non, merci…

Disons que Zéphirin n’avait pas l’air dans son assiette. Il avait d’abord regardé avec étonnement Léandre Langelier, puis Dosithée et Dame Ouellet et son mari. Non, il ne s’était pas attendu de trouver là le jeune et brillant Léandre… le rival peut-être. Et il paraissait très gêné. Et ses mains tremblaient, à ce point qu’il échappa son chapeau, lorsque Dosithée, très souriante, avança la main pour le recevoir.

La gêne de Zéphirin ne manqua pas de créer une impression gênante sur les autres personnages de cette scène, et la situation allait menacer de devenir très embarrassante, quand Phydime intervint fort à propos. Il s’écria dans un éclat de rire qui, heureusement, n’avait rien de blessant :

— Tiens ! Zéphirin, ça me fait penser à l’histoire que j’ai eue avec ma femme, quand elle était fille et que j’étais encore garçon. J’étais venu le dimanche soir pour passer la veillée. Quand j’arrive, j’ vois un tas de monde de rassemblé qui se mettent tous à me reluquer. Naturellement, j’étais pas encore ben ben brave dans ce temps-là et ça me gênait pas mal de voir tout ce monde me regarder sous le nez. Alors Phémie, je sais pas trop comment ça s’est fait ; toujours est-il que j’avais mon chapeau à la main droite, et moi, au lieu de tendre cette main-là, j’ tends la main gauche. Phémie, elle, sans trop savoir ce qu’elle faisait, car elle avait, l’air pas mal gêné aussi, me prend la main gauche. C’est alors qu’on s’aperçoit qu’on s’est trompés. Je vous demande pas si on a ri… Sacré mille tonneaux ! le fou rire a pris toute la compagnie. On se tordait de tous côtés. Eh ben ! je me mets à dire aux rieurs je pensais que j’avais mon chapeau à la main gauche. Et moi, dit Phémie à son tour, je pensais qu’il voulait me donner la main !… C’est ben simple, tout le monde riait encore ben plus, ça riait à se pâmer. Ah ! si on a ri… si on a ri… Ah ! bon gueux de sort ! quand j’y pense…

Et Phydime et Dame Ouellet se remirent à rire tout autant qu’ils avaient ri cette fois-là en leur jeunesse. Cette anecdote et le rire général qui s’ensuivit firent incontinent passer dans le domaine du passé la récente gaucherie de Zéphirin.

La veillée se poursuivit sur le même ton gai.

Léandre ne resta pas à coucher, comme l’en avait prié Phydime, il partit vers les dix heures et avant Zéphirin, laissant un peu chagrin Phydime qui aurait voulu le garder jusqu’au lendemain.

On invita le jeune homme à revenir, et Dosithée se joignit à ses parents pour formuler cette invitation.

Tandis que Phydime allait à l’étable chercher l’attelage du jeune homme, Dosithée reconduisait celui-ci jusque dans le parterre et sur le bord de la route qui, obliquement éclairée par la demi-lune, prenait le ton d’un ruban grisâtre ondulant entre deux bordures de plantureuse végétation.

— Et vous désirez que je revienne ? interrogea doucement Léandre.

— Oui… répondit Dosithée dans un murmure plus caressant que la brise.

Ce fut donc, un peu plus tard, un heureux jeune homme qui voyageait dans la paisible clarté lunaire, emportant avec lui l’image radieuse d’un ange. Mais peu après c’était un malheureux qui, pédestrement, labourait la poussière de la route. Zéphirin, après le départ de Léandre était devenu soucieux et sombre, et il jetait de temps à autre des œillades si découragées à Dosithée que celle-ci en fut toute bouleversée. Puis il s’en alla, après avoir balbutié un « bonsoir la compagnie ». Il s’en alla, courbé, chancelant, avec un air confus, honteux, comme s’il avait été indignement chassé.

Chez Phydime il ne resta que deux heureux au lieu de trois, comme on pourrait le penser. Chose étrange, quand elle se vit seule en sa chambre, Dosithée se sentit plus malheureuse que jamais. Elle pensait à cette sombre désespérance qu’elle avait surprise dans les regards et la physionomie entière de Zéphirin, et elle, Dosithée ce soir-là avait cruellement blessé Zéphirin, et elle, Dosithée, si compatissante et généreuse, s’accusait d’avoir causé cette blessure. Elle s’en trouvait tout aussi meurtrie que Zéphirin lui-même, et de son cruel chagrin l’image gaie de Léandre ne parvenait pas à la tirer. La jeune fille n’était pas une égoïste : heureuse, elle aimait à voir tout le monde heureux autour d’elle. Elle jouissait du bonheur d’autrui, de même qu’elle se chagrinait des peines des autres. Elle ne pouvait pas être heureuse seule, et la peine qu’elle avait devinée chez Zéphirin la faisait souffrir. À y penser d’avantage, elle arrivait à en vouloir presque à Léandre de n’être pas parti avant le souper. Mais en vouloir à Léandre, c’était être injuste à son égard : car s’il avait demeuré, c’était dû à l’instance de Phydime. Et pourquoi Phydime avait-il tant insisté à garder le jeune homme jusqu’au lendemain ? Dosithée en se le demandant devinait le secret dessein de son père ; oui, Phydime aimait Léandre et il ne songeait ni plus ni moins qu’à lui donner Dosithée pour femme.

Tout à coup, Dosithée se vit en face d’un nouveau soupirant, mais un soupirant, que, cette fois, elle était loin de dédaigner. Ne lui avait-elle pas donné elle-même un encouragement ? N’avait-elle pas jeté un espoir dans son cœur par ce « oui » tendrement murmuré tout à l’heure sur le bord de la route ? Sa nature très émotionnable avait tantôt subi le charme de l’un, comme maintenant elle éprouvait le chagrin de l’autre. Elle avait dit « oui » à l’un, sans vouloir dire « non » à l’autre. Et elle n’avait pas songé à faire plaisir à celui-là au détriment de celui-ci. Son geste avait été spontané, comme sont portées à l’action immédiate toutes les natures sensibles, surtout dans les moments de griserie.

C’est ainsi que se commettent tant de fautes involontaires qui, souvent, sont moins pardonnées que les fautes voulues, les fautes longuement préméditées. Combien de jeunes filles et de jeunes hommes donnent des espoirs qu’ils sont décidés d’ores et déjà à reprendre. Et l’on ne sait comment qualifier cette action. Il en était pas de même de Dosithée : si elle avait donné un espoir à Léandre Langelier, elle n’avait pas donné le même espoir, du moins formellement, à Zéphirin. Sincère avec elle-même, franche, loyale, la duperie la révoltait, et c’est pourquoi, alors qu’elle était toute sous le charme de la rencontre qu’elle avait eue avec Léandre Langelier, ce soir où elle revenait du village avec Zéphirin, elle n’avait pas voulu donner à celui-ci une promesse qu’elle ne se sentait pas sûre de tenir. Son plus grand tort, et elle le connaissait, ç’avait été d’accepter les visites assidues de Zéphirin qui, à présent, pouvait se croire lésé dans ses affaires de cœur.

À ce tort, la jeune fille devait donc maintenant songer à remédier. Mais ce n’était pas tâche facile.

Elle se sentait aimée… elle se savait aimée à la fois par deux jeunes hommes qu’elle n’avait pas repoussés. Au fond elle n’aimait pas plus Léandre qu’elle n’aimait Zéphirin ; la seule différence, elle avait peut-être pour le premier un peu plus de penchant que vis-à-vis du second. Mais elle ne pouvait ignorer que celui-ci lui avait fait une déclaration formelle et une demande qu’elle n’avait pas repoussée ; tandis que l’autre ne s’était présenté que comme un visiteur quelconque qu’on a rencontré par hasard et dont on n’a pas dédaigné la compagnie. En ne repoussant pas la demande de Zéphirin, Dosithée prenait sorte d’engagement moral, et tant qu’elle n’aurait pas répudié cet engagement par un « non » formel, elle était tenue, pour demeurer d’accord avec ses principes de loyauté, de ne pas accepter la moindre avance d’un autre prétendant.

Voilà bien sur quoi elle réfléchissait, et elle se trouvait toute désorientée, elle se sentait prise, entre ces deux jeunes hommes, comme entre les mâchoires d’un étau.

Sa souffrance empirait, et cette souffrance devenait une torture indicible lorsqu’elle tentait d’envisager l’avenir, elle y découvrait d’affreux horizons. Si, en effet, pensait-elle, son père réussissait à lui faire épouser Léandre, qu’allait devenir Zéphirin ? Ne serait-ce pas assez pour le tuer, lui dont elle connaissait l’ardent amour ? Car elle s’imaginait que Zéphirin l’aimait à la folie. Et en voyant son rêve brisé à jamais, le pauvre garçon, qui en était à ce premier amour dont les crises aiguës sont dangereuses chez beaucoup de natures, pourrait fort bien en faire une maladie et en mourir ! Or, jamais Dosithée n’aurait voulu être la cause même involontaire d’un pareil malheur !

Sous l’empire de ces pensées torturantes, elle décida de sonner séance tenante son cœur toujours serré dans le même étau. Elle voulu le faire parler. Lequel, de Léandre ou de Zéphirin, choisissait-il ? Toujours aux yeux de la jeune fille Léandre semblait avoir plus d’attraits. Mais elle ne l’aimait pas ; dans son cœur ne chantait pas l’amour. Mais n’aimerait-elle donc jamais ? La pauvre Dosithée s’étonnait à la fin qu’elle n’éprouvât pas en elle-même ce sentiment si particulier aux autres jeunes filles, l’amour ! N’était-elle pas faite pour aimer ? Était-elle faite tout autrement des autres ? Elle se le demandait. Ou bien, son cœur était-il bâti de pierre ? Mais non, puisqu’elle le sentait battre si vivement et si généreusement, puisqu’elle s’attendrissait si aisément sur les moindres peines des autres ! Mais pourquoi alors n’aimait-elle pas ? À moins, peut-être, que l’amour ne vint plus tard ? Elle l’espéra… Et elle se disait encore qu’elle pourrait finalement aimer Zéphirin, puisque déjà pour lui elle éprouvait tant de sympathie. C’était bon signe. Et comme elle souffrait de savoir souffrir Zéphirin ! Mais n’aurait-elle pas éprouvé la même sensation à l’égard de Léandre et demeurer avec la seule image de Zéphirin. Et voilà, qu’à la fin, en s’interrogeant de plus en plus, elle finissait par se croire liée moralement à Zéphirin, par le fait qu’elle ne l’avait pas détourné de ses projets d’union, qu’elle n’avait pas démoli ses espérances. Et elle en arrivait à s’avouer qu’elle avait fait à Zéphirin une promesse tacite qu’elle ne pouvait ni ne devait méconnaître.

Et alors, assiégée de nouveau, par l’image de Léandre elle eut bien envie, ce soir-là encore, de pleurer sur son triste sort. Mais, s’étant jetée à genoux devant une statuette de la Vierge, elle pria longuement et avec une grande ferveur pour appeler dans son esprit troublé les lumières célestes. Un peu plus tard, elle se releva, réconfortée, et elle eut cette pensée :

— Pauvre Zéphirin ! je le consolerai quand il reviendra… Oui, je lui donnerai un si bon espoir qu’il en sera tout heureux !

Plus tard encore, elle s’endormit, tout à fait rassérénée et en pensant qu’elle aimerait Zéphirin. Et elle rêva, dans la nuit, qu’elle était l’heureuse épouse de Zéphirin.