Bœufs roux/08

Éditions Édouard Garand (55p. 43-46).

VIII


Tel que l’avait promis Zéphirin, il vint vers la brume chercher Dosithée pour la ramener chez son père.

Le jeune paysan prit la route de l’Anse qui longe le rivage du Saint-Laurent, puis celle de Saint-Germain qui conduit au Petit Village.

Le long du parcours, le jeune homme se montra très aimable. Il parla plus qu’à l’ordinaire, car seul avec la jeune fille il se sentait moins gêné que sous les regards myopes de Dame Ouellet ou les regards inquisiteurs de Phydime. Il informa la jeune fille que son père voulait l’établir et le marier, et il se hâta d’avouer qu’il se trouvait bien embarrassé sur le choix à faire parmi les jeunes filles qu’il connaissait. Il acheva timidement par cette remarque :

— Dans notre paroisse il y a bien peu de jeunes filles qui sont de mon goût.

Dosithée, ignorant la démarche du père Francœur auprès de Phydime ce jour-là, demeura silencieuse. À ce moment, elle pensait beaucoup plus à Léandre Langelier qu’à son compagnon de route, et elle ne pouvait chasser de son esprit l’image du charmant jeune homme, pas plus qu’elle ne pouvait oublier le délicieux entretien qu’elle avait eu avec lui.

Elle avait passé tout l’après-midi avec son amie de couvent, et toutes deux s’étaient grandement amusées à faire de la musique. Dosithée s’était montrée très gaie, plus gaie que d’habitude, elle exerça ses doigts un peu gourds sur le clavecin et chanta à ravir des stances d’amour. Elle sut communiquer à son amie la même émotion joyeuse qui l’animait, et si cette amie eût été plus observatrice, peut-être aurait-elle pu saisir dans les grands yeux noirs de Dosithée l’image de Léandre Langelier.

Et, ce soir-là, la jeune fille demeurait sous l’empire de la même émotion, avec cette nuance que la gaieté exubérante s’était transformée en une suave gravité qui la portait à la rêverie. Et comme elle avait hâte, à présent, de se trouver seule dans sa chambre pour y rêver tout à son aise ! Pour un peu elle en aurait voulu à Zéphirin de la distraire de ses pensées. Mais, le pauvre garçon, pouvait-elle lui en vouloir ?…

Elle s’efforçait donc d’être plaisante avec lui, de temps à autre elle lui accordait généreusement un sourire sympathique, et elle se donnait l’air de s’intéresser à toutes les choses qu’il lui disait. Oh ! quelle différence entre lui et l’autre ! L’autre… ah ! elle ne l’oublierait jamais ! Puis elle s’irritait de faire entre Zéphirin et Léandre un parallèle qui était si au désavantage du premier, parce qu’elle s’imaginait manquer au principe de la charité chrétienne. Et puis, comme elle avait beaucoup d’estime pour Zéphirin, elle redoutait de lui faire offense même par la pensée. Par ci par là, elle hasardait une parole aimable, d’une petite phrase, d’un mot elle l’encourageait à décharger son esprit de tout ce qui pouvait le gêner.

— Au surplus, avait-elle dit, il est peu de jeunes filles dans la paroisse qui soient prêtes au mariage : beaucoup sont trop jeunes pour vous, Zéphirin, elles ne sont que des fillettes, d’autres — mais celles-là sont le très petit nombre — auraient peut-être l’âge convenable, mais peut-être n’ont-elles pas la petite dot sur laquelle on compte un peu quand on se marie. Oui, je pense bien comme vous, Zéphirin, il y a bien peu de choix dans notre paroisse pour un jeune homme qui veut se marier.

— Oui, bien peu, bien peu… murmura Zéphirin avec un long soupir. Tout de même, ajouta-t-il d’une voix presque indistincte, je connais une jeune fille qui me conviendrait sous tous les rapports…

Dosithée, les yeux rêveurs et perdus dans les ombres crépusculaires, demeura muette.

Zéphirin lui glissa un regard timide, mais déjà l’ombre du soir voilait les traits de la jeune fille. Il vit ses yeux errer vaguement dans l’infini, il devina qu’elle s’absorbait dans ses propres pensées, et, craintif, il garda le silence pour ne pas la distraire.

Sans le vouloir Dosithée s’était laissé prendre par la griserie du songe, et d’ailleurs, tout se prêtait si bien au rêve !

À la sortie du village Zéphirin avait mis son cheval au pas, afin d’arriver le moins vite possible à destination, tant il se plaisait en la compagnie de Dosithée. Et elle… aimait à se laisser bercer par le léger cahotement de la voiture.

Le soir était calme et presque silencieux. Nul bruit que le doux clapotement de la marée montante, que le murmure des frondaisons à peine secouées par le souffle d’une brise légère, que de suaves roucoulements dans les ramures. Des haies et des talus fleuris s’échappaient mille parfums divers légèrement mélangés d’une odeur saline de mer. Ça et là, en bordure de la route poudreuse qui ondulait comme un ruban de chaume gris, se dressaient des ormes chevelus ou des peupliers droits comme des flèches, et de leur feuillage partaient de timides gazouillis, aussitôt suivis de furtifs volètements. Et gazouillis, volètements, murmures de la brise et des feuillages, roucoulements complétaient le charme de cette nuit tiède qui s’étoilait rapidement.

Dosithée écoutait et observait toutes choses avec un intérêt inlassable.

Ici longeait une prairie qui jetait à grosses bouffées des senteurs de foins fraîchement coupés. Là, un pâturage où, béatement allongés sur l’herbe molle, des bestiaux ruminaient doucement. Plus loin, un champ de blé frissonnait. Puis un verger, faisant haie, profilait son rectangle plus sombre. Au delà, par les échappés d’un bosquet, se dessinait vaguement la blancheur d’une maison de ferme où régnait déjà le sommeil des heureux. Un chien, gardien fidèle, aboyait. Puis la nuit reprenait sa douceur et son calme que ne troublait plus pour quelques minutes que le roulement de la voiture et le heurt des sabots du cheval.

Dosithée souriait à son rêve !

On montait, à présent, dans la route de Saint-Germain. Pas bien loin et tout au bord de la route se dessinait la masse sombre de l’église, toujours abandonnée et solitaire, haussant son clocher et sa flèche jusqu’à la voûte bleue toute sertie de brillants. Dosithée s’émouvait chaque fois qu’elle passait devant ce temple élevé à la gloire de Dieu, et qui demeurait plus délaissé qu’un monument élevé à la gloire des hommes.

Partout régnait cette sérénité si impressionnante de la vie champêtre ! Partout planait cette paix si douce à l’esprit de l’homme ! De toutes parts se manifestait l’âme si tendre de la nature, cette mère ineffable dont les caresses sont le meilleur allégement aux fardeaux écrasants de l’humanité !

C’est dans le charme séduisant de cette nature que le cœur se dilate le mieux, que l’âme s’épanouit et se sent en elle le souffle du véritable amour. L’âme humaine est faite plutôt pour le bon et le beau que pour le méchant et l’affreux, pour le vrai plutôt que pour le faux, pour la solitude et la paix plutôt que pour le mouvement et le bruit. Dieu avait établi l’homme dans un Paradis si beau qu’il en avait été ébloui. Tout était bon et beau, paisible et serein. L’homme y pouvait vivre d’un bonheur infini. Mais il pécha. Le remords tordit son âme. Il voulut échapper à ses tortures, et il se jeta dans le mouvement et le fracas. C’est pourquoi, depuis ce temps, l’on voit des foules immenses se jeter dans la fournaise ardente et rugissante des grandes villes. Là, martelé par les heurts, les chocs de tous genres, l’homme pense échapper à ses tourments ; mais, au contraire, les tourments l’assiègent davantage. Aussi ne peut-il véritablement respirer avec aise que quand il quitte ce pandémonium et revient à la paisible nature qui enveloppe les champs et les bois.

Certes, la nature ne tient pas également à tous le même langage, et tous les êtres créés ne la comprennent pas de la même façon. Dosithée y découvrait mille charmes que ne voyait ni ne sentait Zéphirin, parce que plus affinée par l’instruction qu’elle avait acquise. Mais, tout de même, Zéphirin, quoique sans culture, était un enfant du sol, et comme tel il subissait certains charmes qu’il ne pouvait expliquer. Il pouvait trouver que telle fleur était bien belle et sentait bien bon, mais il n’en pouvait estimer toute la valeur ni en comprendre toute la beauté. Il est bien vrai que les âmes cultivées et les âmes frustes peuvent avoir les mêmes jouissances, mais à des degrés divers ; les uns éprouvent des délices enivrants, les autres ne perçoivent qu’un vague plaisir. C’était la différence qui existait entre Dosithée Ouellet et Zéphirin Francœur.

Or, celui-ci, subissant ce charme étrange de cette nuit merveilleuse qui descendait peu à peu sur la campagne environnante, sentit tout à coup monter de son cœur à ses lèvres quelque chose qui lui paraissait un secret et qu’il aurait voulu refouler. Mais ses lèvres, tremblantes, remuèrent malgré lui, et laissèrent échapper cet aveu :

— Dosithée, vous avez dû deviner que je vous aime, et j’aimerais bien à vous avoir pour ma femme !

Ces paroles soudaines, après le long silence qui s’était fait, arrachèrent brusquement, brutalement peut-être, Dosithée aux rêves magnifiques qu’elle ébauchait.

Mais elle ne parut pas se troubler, elle sourit même comme si elle s’était attendue à cet aveu. Et devinant la confusion et l’angoisse où devait se trouver l’esprit de son compagnon, elle fit taire l’émoi qui l’avait assaillie sur le coup, puis, souriante, et d’une voix placide elle répondit :

— C’est vrai, Zéphirin, je vous avais deviné. Seulement, vous me prenez un peu à l’improviste. Franchement, je vous le dis, je n’ai pas encore songé sérieusement à me marier. Je sens bien que je ne suis pas faite pour vivre seule toute ma vie, toutefois je me dis qu’il n’y a pas de presse. Le mariage, à mon avis, est une affaire trop importante, pour s’y engager sans réflexion. Au surplus, comme vous, Zéphirin, je me demande quel jeune homme voudrait de moi et quel est celui que j’aimerais le mieux. S’il n’y a pas dans notre paroisse beaucoup de jeunes filles pour le choix des garçons, reconnaissez qu’il n’y a pas beaucoup de jeunes hommes non plus ; en sorte qu’il est aussi difficile pour une jeune fille de se trouver un compagnon, qu’il est difficile pour un jeune homme de se choisir une compagne. Et sans m’engager par une promesse, néanmoins, je peux bien vous dire que vous ne me déplaisez pas. Je pense de vous connaître assez pour croire que vous ne voudrez jamais faire de peine à votre femme, et je vous sais assez vaillant pour lui procurer ce dont elle aura besoin, à la condition qu’elle n’exige pas plus qu’il n’est raisonnable et en tenant compte de vos moyens.

— Dosithée, j’ai toujours pensé que la femme devait toujours avoir autant que le mari, et que le mari ne doit pas prendre de plaisir que sa femme en ait aussi sa part égale. Le père, chez nous, c’est ce qu’il a toujours fait avec maman, même qu’il lui a toujours donné un peu plus qu’il ne réservait pour lui-même. Et ça se comprend : une femme travaille comme son mari, elle travaille souvent plus fort parce qu’elle travaille plus longtemps, Chez nous, le père fume sa pipe de temps en temps, il se repose, mais la mère, jamais : elle va du matin au soir sans arrêt.

— Oui, sourit Dosithée, tout cela est vrai. Mais une femme intelligente doit tenir compte que le travail de l’homme est bien plus écrasant que celui de la femme. Si l’homme ne prenait pas de repos entre deux rudes besognes, il durerait bien moins longtemps que la femme. Oui, une femme travaille tout le temps, surtout quand elle élève une nombreuse famille, mais elle n’est jamais, ou bien rarement du moins astreinte à des besognes qui dépassent ses forces. D’un autre côté, l’homme, mais plus particulièrement l’homme des champs, se trouve le plus souvent en face des travaux qui exigent le décuplement de ses forces. Ensuite, dites-moi, est-ce qu’une femme vaillante peut se croiser les bras ? Non, tout comme l’homme vaillant elle aime à s’occuper, et c’est précisément dans le travail que tous deux trouvent leur contentement et leur bonheur.

— Comme elle raisonne bien ! se disait Zéphirin avec admiration.

Ah ! il savait bien qu’il ne la valait pas sous bien des rapports. Il reconnaissait surtout qu’il lui manquait l’instruction, du moins une instruction suffisante pour lui permettre de tenir avec la jeune fille d’agréables conversations. Mais Zéphirin oubliait, et mieux il ignorait que l’instruction n’est pas uniquement nécessaire pour les agréables entretiens, mais pour tous les rapports quotidiens entre l’homme et la femme. Il n’est certes pas nécessaire d’être instruits pour se comprendre entre deux individus, mais il est certain que l’instruction peut aider à se mieux comprendre. Si à ce moment Zéphirin croyait comprendre Dosithée, il se trompait ; il la comprenait, mais imparfaitement. Plus tard, dans la routine journalière, quand serait venue l’intimité, quand surgiraient les soucis, les difficultés matérielles, il la comprendrait moins bien. Or, quand on ne comprend pas très bien, il y a déjà commencement à mésentente. Puis quand s’aigrirait le caractère et lorsque Zéphirin sentirait son orgueil piqué en reconnaissant enfin toute la supériorité intellectuelle de sa femme, alors il s’emporterait et lui clamerait, comme tant d’autres : « Ah ! c’est vrai que je ne suis pas bien instruit, mais il n’est pas besoin d’avoir de l’instruction pour nous comprendre ! » — Erreur qu’il commettrait sans le savoir, et c’est de cette erreur que naîtrait le désaccord.

Zéphirin, précisément parce qu’il n’avait pas d’instruction, ne pensait pas à toutes ces choses, mais Dosithée y pensait, elle y pensait depuis longtemps, et c’est pourquoi elle pouvait redouter les désaccords. Ce qu’ignorait encore Zéphirin c’est que l’instruction n’est pas seulement une acquisition de connaissances quelconques, ou la compréhension de la valeur des mots, ou encore une manière élégante de les aligner sur le papier, mais qu’elle est un développement de l’intelligence, selon le degré de culture reçue par le sujet, et qu’elle aiguise et affine le jugement. L’homme qui ne voudrait juger que par la valeur des mots, s’exposerait à bien des faux jugements. Les mots ont été faits pour l’expression des pensées des hommes, mais ils ont souvent des sens différents qui créent les mésententes. Nous en avons la preuve par les multitudes de désaccords soumis tous les jours aux tribunaux, et le plus souvent se sont des mots mal compris qui sont cause de ces discordes.

C’étaient là autant de choses que ne savait pas Zéphirin, mais qui faisaient partie des connaissances de Dosithée. Sans doute, elle sentait bien qu’elle ferait tout son possible pour éviter les discordes, connaissant son tempérament doux et clément et sachant que Zéphirin était doué d’un caractère à peu près semblable au sien, elle pouvait être presque certain que tout irait bien dans le ménage.

Oui, tout irait bien, assurément. Mais, par exemple, si Zéphirin possédait de l’instruction, une instruction au moins égale à celle de Dosithée, est-ce que les choses n’iraient pas mieux ? Certes, elles pourraient bien aller pis ; mais enfin, à tout risque et tout hasard, n’est-il pas dans la logique qu’un mari instruit peut mieux comprendre, qu’un mari sans culture, sa femme instruite ?

C’est ce que disait Dosithée, et, de ce fait, sa pensée retournait à tout galop à l’image de Léandre Langelier, image qui, du reste, ne l’avait pas abandonnée. Et alors elle éprouvait un tel ravissement au souvenir de sa rencontre, que tout plaisir d’être avec Zéphirin s’évanouissait. Et lorsque le silence se fut établi à nouveau entre lui et elle, elle oublia tout à fait la présence de son compagnon.

L’image de l’autre la captivait entièrement !