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Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran/2/XXIII

XXIII

Sir John Spalding.


Le lendemain, dès trois heures du matin, Corcoran fit reprendre les armes à ses troupes et continua la poursuite.

La route était jonchée d’armes, de chevaux et de cavaliers tués et dépouillés. Presque toute la cavalerie anglaise était détruite ou dispersée. Un petit nombre seulement avait pu rejoindre Spalding, qui accourait à marches forcées pour recueillir les fuyards.

Corcoran, apprenant par ses éclaireurs que les Anglais s’avançaient, se porta sur une colline assez élevée qui dominait la plaine, car il n’avait pas grande confiance dans la bravoure de ses soldats, et il voulait s’assurer au moins l’avantage du terrain. Il fit même creuser à la hâte un fossé de dix pieds de large et de trois pieds de profondeur, — non que cette précaution lui parut très-utile, puisque les Anglais n’avaient plus de cavalerie, — mais parce qu’il voulait leur faire croire qu’il ne tenait sur la défensive, et les engager eux-mêmes à prendre l’offensive. Son intérêt était, au contraire, d’en finir promptement avec ce corps d’armée, pour courir ensuite sur Barclay et l’accabler à son tour.

La ruse réussit admirablement.

Sir John Spalding était un gros gentleman, gras et bien nourri, très-brave sans doute, mais qui n’avait jamais fait la guerre, et qui n’avait aucune expérience de l’Inde. Sa vie s’était passée en Angleterre, au camp d’Aldershot, à Gibraltar, à Malte, à la Jamaïque ; il avait vu le feu, pour la première fois, trois jours auparavant. Toute sa tactique consistait en trois points : ébranler l’ennemi avec l’artillerie, le renverser à coups de baïonnette, et le faire sabrer par la cavalerie.

Par hasard, sa première expérience avait fort bien réussi, de sorte qu’il se regardait comme un Wellington ou un Marlborough. L’ardeur désordonnée de sa cavalerie, qui avait couru sur Bhagavapour sans l’attendre, ne lui causait aucune inquiétude.

À chaque pas, on lui amenait des prisonniers.

Toute l’armée du maharajah lui paraissait dispersée sans retour, et l’aurait été en effet sans l’arrivée imprévue et l’attaque impétueuse de Corcoran.

Il se berçait, lui aussi, des illusions qui avaient fait un instant le bonheur de Barclay. Mais, avant tout, il fallait entrer le premier dans Bhagavapour. Entre lui et Barclay, c’était une course au clocher. (Il ignorait encore le désastre de son rival et l’incendie de son camp.)

C’est dans ces dispositions que le rencontra le messager qui apportait la funeste nouvelle de l’échec subi par sa cavalerie. D’abord il n’en voulut rien croire, et comme le messager était Indou, il le fit arrêter, se proposant de le faire fusiller aussitôt que le mensonge serait évident. Puis, quelques cavaliers arrivèrent, et raconteront le destruction complète de trois régiments de cavalerie européenne.

« Trois régiments ! s’écria Spalding, au comble de la fureur. Où est l’âne bâté qui les commandait ? Où est le colonel Robertson ?

— Mort, général.

— Où est le major Mac Farlane ?

— Tué d’une balle dans la tête. »

Spalding se sentait gagner par la consternation générale.

« Vous êtes donc tombés dans une embuscade ? demanda-t-il. Il n’y a pas d’exemple d’un désastre pareil. »

Le lieutenant Churchill fit le récit de l’action.

« Au commencement, dit-il, les Mahrattes fuyaient devant nous comme une volée de perdreaux. Mais tout à coup le maharajah est arrivé…

— Le maharajah ! dit Spalding, toujours à cheval sur l’étiquette. Sachez, monsieur, que le gouvernement de la gracieuse reine Victoria n’a pas reconnu de maharajah dans le pays mahratte, et qu’il est, par conséquent, souverainement impropre d’appeler de ce nom un aventurier quelconque. »

Churchill baissa la tête, puis il acheva son récit.

Quand il fut terminé :

« Demain, dit Spalding, nous nous mettrons en marche à deux heures du matin. Nous rencontrerons l’ennemi à six, nous le battrons à sept, et nous reprendrons sur-le-champ le chemin de Bhagavapour. »

La nuit suivante, à l’heure indiquée, l’infanterie anglaise se remit en marche. Vingt cinq ou trente hussards, qui avaient à grand’peine conservé leurs chevaux, servaient d’éclaireurs.

Vers six heures du matin, on arriva à cinq cents pas environ de l’armée mahratte, dont une partie était rangée en bataille, et l’autre dispersée en tirailleurs.

Sir John Spalding, toujours ferme dans ses idées de tactique militaire, commença le feu en lançant quelques volées de mitraille sur la cavalerie de Corcoran, qui se retira en bon ordre à l’abri d’un petit bois et attendit là l’ordre de charger. L’artillerie mahratte répondit à peine au feu des Anglais et, dès le début de l’engagement, se retira dans un pli de terrain comme découragée. Cette artillerie, peu nombreuse d’ailleurs eu égard au nombre des troupes, paraissait facile à enlever, malgré les broussailles et les obstacles naturels qui défendaient la position.

« C’est le moment d’aborder cette canaille à la baïonnette, dit sir John Spalding.

— Prenez garde ! s’écria le transfuge Usbeck, vous ne connaissez pas le maharajah. »

Sir John Spalding referma sa lunette d’approche, regarda l’Afghan avec un mépris inexprimable et dit :

« Ce n’est pas mon habitude de demander conseil. Churchill, dites aux Highlanders d’avancer. »

Churchill obéit.

Aussitôt on entendit dans la plaine le son des cornemuses et des pibrochs d’Écosse. Les robustes Highlanders aux jambes nues s’avancèrent lentement et en bon ordre comme à la parade, et commencèrent à escalader la colline où les attendait le gros de l’armée mahratte.

Un silence terrible régnait sur le champ de bataille. Les deux artilleries se taisaient ; l’anglaise ayant fait place à l’infanterie, et la mahratte ne paraissant pas encore ou disparaissant déjà. On voyait les sous-officiers anglais maintenir l’alignement avec les crosses de leurs fusils. Quant aux Mahrattes, à demi cachés dans les broussailles et les fourrés, ils attendaient le choc avec une terrible anxiété.

Déjà les Highlanders n’étaient plus qu’à dix pas du fossé creusé sur le penchant de la colline, quand tout à coup Corcoran tira son sabre ut s’écria :

« En joue ! feu ! »

Au même instant, quinze cents Mahrattes, couchés à plat ventre, se levèrent à demi et fusillèrent à bout portant les assaillants. Deux batteries masquées, de vingt canons chacune, firent feu en même temps à cinquante pas de distance sur les flancs et les derrières des Highlanders.

En cinq minutes, la colonne fut aux trois quarts détruite. Cependant ceux qui survivaient s’avancèrent avec une intrépidité admirable jusqu’au fossé, le franchirent, culbutèrent les Mahrattes qui l’occupaient, et continuèrent leur marche vers le haut de la colline.

Mais, là, un nouvel ennemi les attendait. Les artilleurs mahrattes, qui s’étaient repliés au commencement de la bataille, reprenaient leur poste sur l’ordre de Corcoran ; et de deux régiments de Highlanders fusillés et mitraillés en face, par derrière et sur les flancs, il ne resta pas cinquante hommes valides ; encore furent-ils forcés de se rendre.

Pendant ce temps, sir John Spalding voyait avec désespoir la destruction de son infanterie d’élite ; mais l’ouragan de mitraille qui balayait la plaine et le pied de la colline, rendait tout secours impossible. Bientôt même il dut songer à couvrir la retraite, menacée par Corcoran.

Le maharajah, jugeant la bataille gagnée au centre, donna ordre à la cavalerie de se déployer sur le flanc de l’infanterie anglaise et de couper ses lignes de communication Spalding effrayé commanda la retraite, et les Mahrattes saluèrent cet ordre par de longs cris de joie.

C’était la première fois qu’une armée indienne, commandée il est vrai par un Français, voyait fuir une armée anglaise à forces égales. Aussi l’enthousiasme des soldats de Corcoran ne connaissait plus de bornes.

« C’est Vichnou, disait-on. C’est le divin Siva. C’est Rama lui-même qui s’est incarné de nouveau pour défendre son peuple contre ces barbares au teint blanc et à la barbe rouge. »

Corcoran ne s’arrêta pas à écouter son éloge

Toujours pressé d’en finir avec Spalding pour revenir vers Barclay, il lança sa cavalerie sur toutes les routes, avec ordre de dépasser l’armée anglaise, d’amasser toutes sortes d’obstacles, pour lui rendre la fuite impossible, et de l’éloigner de la Nerbuddah pendant qu’il suivait Spalding de près avec son infanterie et la harcelait avec son artillerie légère.

Mais celui qui fuit la mort a toujours plus de chances d’échapper que son ennemi n’en a de la lui donner ; car l’un pense toujours à se sauver, tandis que l’autre ne pense pas toujour à le poursuivre.

C’est ce qui arriva dans le cas présent.

La cavalerie mahratte s’arrêta pour faire reposer ses chevaux, tandis que les Anglais marchèrent toute la nuit dans la direction de la Nerbuddah, où les attendait la flottille qui devait combiner ses opérations avec celles de l’armée.

Dès le lendemain, de bonne heure, Corcoran que la nécessité de tout ordonner et de tout exécuter par lui-même retardait souvent, reprit lui-même la poursuite, et courut sur les traces de l’ennemi.

Peine inutile, Spalding avait rejoint la flottille et l’embarquement commençait au moment où le maharajah recommença l’attaque. Les Anglais effrayés abandonnèrent sur le rivage un immense butin, presque tous leurs blessés, quinze cents prisonniers et tous les traîtres qui s’étaient joints à eux quelques jours auparavant, entre autres l’Afghan Usbeck. Puis ils descendirent le Nerbuddah, laissent leur général blessé à mort sur le champ de bataille au moment même ou il allait s’embarquer. Un boulet de canon lui avait emporté la tête.

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« Pauvre gentleman dit Corcoran en retrouvant son corps mutilé, ce n’était ni un César ni un Annibal, mais c’était un brave homme, et il a bien fait, ne pouvant pas sauver son armée, de se faire tuer lui-même ; car il n’y a rien d’aussi piteux et d’aussi déshonorant que de perdre la bataille de Cannes et de survivre. »

Puis il se fit amener les prisonniers et traita les Anglais avec beaucoup de générosité. Quant aux traîtres qui l’avaient abandonné, il ne voulut pas leur faire grâce.

« Pourquoi m’as-tu trahi ? demanda-t-il à Usbeck.

— Grâce, seigneur maharajah ! s’écria l’Afghan

— Qu’on le fusille, » dit Corcoran.

Et il traita de la même manière neuf autres zémindars qui avaient suivi l’exemple d’Usbeck.

« Plus le traître est haut placé, dit-il, plus la rigueur est nécessaire. »

Ces exemples donnés, il laissa le commandement de l’armée à l’un de ses lieutenants et prit en toute hâte le chemin de Bhagavapour, car partout où il n’était pas, ses affaires allaient toujours mal. Louison et Garamagrif, qui l’avaient si bien servi, obtinrent la permission de le suivre.