Aventures merveilleuses de Huon de Bordeaux/VIII


VIII. LE CHÂTEAU DU GÉANT




Pendant plus d’une journée, Huon et ses compagnons chevauchèrent par le pays. Un soir, ils s’arrêtèrent dans une belle prairie, laissèrent paître leurs chevaux dans l’herbe épaisse et se reposèrent par un bon sommeil. Au matin, quand le soleil se leva, ils virent de loin devant eux les murs d’un grand château et la haute tour qui resplendissait.

— Ma foi ! dit Huon, nous avons été bien sots de passer la nuit dans ce pré ; je vois là un château où nous aurions trouvé un bien meilleur gîte.

Géreaume regarda : il se sentit glacé de peur.

— Eh ! Dieu ! dit-il, notre dernier jour est venu ; notre mauvais sort nous a amenés droit à Dunostre, à la tour qu’Auberon nous avait défendu d’approcher.

Il prit Huon par son manteau et lui dit doucement :

— Ah ! beau sire, changeons de chemin ; n’agissez pas toujours en enfant ! Cette tour que vous regardez, c’est la tour de Dunostre ; c’est là que demeure le géant Orgueilleux, et, sachez-le, s’il a une fois revêtu son armure, quand tous les hommes qui sont au monde viendraient l’attaquer, il ne les craindrait pas. Vous vous rappelez ce que vous a dit Auberon, qui vous aime tant ; il vous a défendu d’y entrer. Venez : je vais vous mettre sur la route.

— Géreaume, dit Huon, si je suis venu de France jusqu’ici, c’est pour chercher des aventures, et celle-là ne m’échappera pas. Je vais voir ce géant, et il sera plus dur que le diamant si mon épée ne peut l’entamer. Quant à vous, restez dans ce pré et attendez mon retour.

— Hélas ! dit Géreaume, nous ne vous reverrons pas.

Le vaillant damoiseau prit ses armes, il vêtit le haubert, il laça le heaume étincelant, il ceignit l’épée à son flanc gauche, il pendit à son cou le cor d’ivoire ; mais il n’emporta pas le bon hanap. Quand il quitta ses hommes, tous l’embrassèrent en pleurant tendrement. Huon s’en alla droit vers Dunostre, à pied, par la verte prairie. Que Dieu le conduise ! car, sachez-le, il en aura grand besoin.


L’enfant Huon s’avança vers le château ; devant la porte, il trouva les deux hommes de bronze dont Auberon lui avait parlé : chacun tient dans sa main un fléau de fer ; l’hiver comme l’été, la nuit comme le jour, ils battent en alternant leurs coups. Une hirondelle ne pourrait passer entre eux sans être tuée. Huon les regarda étonné ; il les conjura au nom de Dieu de s’arrêter ; mais ils battaient toujours également.

— Eh ! dit Huon, comment pourrai-je entrer dans ce palais ?

En avant des gardiens de bronze, il aperçut un bassin d’or pendu à un pilier ; il eut une idée : il prit son épée et frappa trois grands coups sur le bassin ; du son qu’ils donnèrent, tout le palais retentit. Aussitôt une fenêtre s’entr’ouvrit et la tête d’une jeune fille y apparut. En voyant Huon qui cherchait à entrer dans le palais, bien qu’elle ne le connût pas, elle se prit à pleurer ; elle se retira de la fenêtre, toute troublée.

— Hélas ! dit-elle, voilà encore un malheureux que ce géant va tuer. Quand ils seraient mille comme lui, il aurait vite fait d’en venir à bout. Ah ! Dieu ! je ne l’ai pas bien vu : c’est peut-être un chrétien, un Français ! Je vais le regarder encore.

Elle vint à une fenêtre plus proche, elle vit les armes qu’il portait, et trois croix d’or qui brillaient sur son écu.

— Hélas ! dit-elle, il est né de la douce terre que mon cœur aime ! Il faut que je le sauve.

Elle courut, pleine de crainte, à la chambre d’Orgueilleux et s’assura qu’il dormait profondément ; elle se sentit un peu rassurée, elle descendit et ouvrit un guichet dans la grande porte. Les batteurs de bronze étaient faits par un tel art que dès qu’on ouvrait le guichet, leurs bras s’arrêtaient et tombaient le long de leurs côtés.

Huon, l’épée à la main, se précipita par la porte ouverte, qui se referma aussitôt derrière lui. Mais la jeune fille en le voyant s’enfuit épouvantée.

Huon se mit à errer dans l’immense château, ne sachant où aller. Il y avait tant de salles et de chambres et d’escaliers qu’il ne retrouvait plus son chemin. Dans une chambre, il vit étendus quatorze hommes dont les têtes coupées gisaient à côté d’eux.

— Ma foi, dit Huon, si ce sont là tous les habitants de ce maudit palais, c’est le diable qui m’y a fait entrer. Je n’ai qu’à m’en aller.

Il finit par retrouver le guichet, mais il eut beau chercher, il ne vit aucun moyen de l’ouvrir.

— Par Dieu ! dit-il, je suis pris au piège ; je ne savais comment entrer, et je ne sais plus comment sortir.

Il se remit à errer dans le château, et il lui sembla entendre des pleurs et des sanglots. Il se dirigea du côté où il les entendait et arriva dans la chambre où était la demoiselle.

— Belle, dit-il, soyez la bien trouvée ! Pourquoi pleurez-vous ainsi ?

— C’est que j’ai grande pitié de vous, répondit-elle. Si le maître du château vient à s’éveiller, vous êtes mort.

— Eh quoi ! dit Huon, vous parlez français ?

— Oui, seigneur ; je suis née en France, et c’est pour cela que j’ai si grande pitié de vous. J’ai vu vos armes et les croix de votre écu.

— Vous êtes née en France ? dit Huon, et dans quelle ville ?

— Seigneur, au bourg de Saint-Omer. Je m’appelle Sibylle, je suis la fille du comte Guinemer et la nièce du duc Seguin de Bordeaux.

Quand Huon l’entendit, il la prit dans ses bras, et il lui baisa trois fois la joue.

— Belle, fit-il, je suis le fils de Seguin de Bordeaux ; vous êtes ma cousine germaine ; mais, dites-moi, comment vous trouvez-vous ici ?

— Cousin, dit-elle, l’histoire est courte. Mon père était venu adorer le Saint Sépulcre ; il m’aimait tant qu’il ne pouvait se séparer de moi. Quand nous fûmes en haute mer, une grande tempête saisit notre navire et l’emporta pendant bien des jours dans des mers inconnues. Enfin, elle le brisa au pied de cette tour : nous pûmes arriver à terre ; mais le géant qui en est maître descendit de son château, il tua mon père et tous les siens et il m’emmena avec lui. Voilà sept ans que je vis ici, et que je n’ai pas entendu une messe. Mais vous, pour Dieu, que cherchez-vous ici ?

— Belle, je m’en vais de l’autre côté de la mer Rouge ; je porte un message de Charlemagne à l’amiral Gaudise. J’ai laissé mes hommes là-bas dans une prairie et je suis venu pour voir ce château dont on m’avait parlé et faire la connaissance de ce géant.

— Cousin, dit-elle, c’est une folie. Quand vous seriez mille tels que vous êtes, pourvu qu’il eût son armure, il ne vous craindrait pas plus qu’une mouche. Allez-vous-en, je vous en prie : je vais vous ouvrir la porte.

— Belle, dit Huon, par l’âme de mon père, le bon duc Seguin de Bordeaux, je ne quitterai pas ce château sans en avoir vu le maître.

— Eh bien ! dit-elle, si vous le voulez à toute force, peut-être avez-vous


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plus de bonheur que de sagesse. Traversez cette grande salle : vous trouverez une première chambre où il garde son vin clair ; dans une seconde vous verrez les amas de ses riches fourrures ; dans la troisième sont les quatre idoles qu’il prie, et dans la quatrième il dort, le géant Orgueilleux, qui n’est pas de la race des hommes. Si Dieu veut que vous le trouviez encore dormant, coupez-lui la tête ; car s’il s’éveille vous êtes mort. Tenez : il est revenu tout à l’heure d’une de ses courses, il en a rapporté ces quatorze hommes que vous avez vus : il en mangera trois ce soir à son souper.

— Belle, dit Huon, à Dieu ne plaise qu’on me reproche jamais devant mes pairs d’avoir tué un homme sans l’avoir défié !

Huon s’avança, l’écu au cou, le brand à la main ; il trouva une première chambre où étaient entassés les grands barils de vin clair ; dans la seconde il vit l’amas des riches fourrures ; dans la troisième il vit les quatre idoles, et dans la quatrième il trouva Orgueilleux qui dormait.

La courte-pointe de son lit était d’une riche étoffe d’outre-mer, les draps de soie étaient noblement brodés, la plume de l’oreiller où reposait sa tête était d’oiseaux de paradis et sentait plus doux, que baume ; les pieds du lit étaient d’or fin, les bords d’ivoire sculpté ; aux quatre coins du châlit étaient quatre oiseaux qui chantaient si doucement, l’hiver et l’été, qu’il n’y a harpe ni vielle dont le son ait plus de charme. C’est là qu’il dormait, le grand géant invincible. Voulez-vous savoir comment il était ? Il avait bien dix-sept pieds de long ; il avait les bras énormes et les poings carrés ; entre ses deux yeux il y avait bien un pied, et quand ses yeux étaient ouverts, ils étaient plus rouges que des charbons embrasés. Vous n’avez jamais vu un si laid personnage.

Huon le regardait dormir et disait en lui-même :

— Par ma foi ! je voudrais que Charlemagne fût ici : nous verrions ce qu’il dirait. Je crois que si je lui proposais de nous en aller, ma paix serait bientôt faite. Mais, grand Dieu ! que vais-je faire ? Faut-il l’éveiller ? Faut-il partir sans lui avoir parlé ? Je ne sais vraiment à quoi me résoudre. Jamais on ne me reprochera de l’avoir frappé sans défi. Je suis ici devant Dieu, Dieu voit ma pensée, et je ne puis, sous ses yeux, songer à une trahison…… Allons ! cria-t-il, fils du diable, veilles-tu ou dors-tu ?

Le géant, à ce cri, sursauta si violemment que le châlit faillit s’en rompre. Il sauta sur ses pieds et se dressa devant Huon de toute sa grandeur.

— Vassal, dit-il, qui diable t’a amené ici ?

— Ma foi, dit Huon, puisque tu entends le français, je vais te le dire en bon français : c’est ma grande folie et mon outrecuidance.

— Tu aurais raison, dit le géant, si j’étais armé et fervêtu : alors je ne donnerais pas deux deniers de cinq cents comme toi ; mais je suis nu et je te vois bien armé.

Huon l’entendit, et le rouge de la honte lui monta au visage.

— Grand coquin, lui dit-il, va donc vite revêtir tes armes ; car on ne me reprochera jamais de t’avoir frappé moi étant armé et toi ne l’étant pas.

Là-dessus Huon retourna dans la grande salle. Orgueilleux se couvrit d’un haubert qui avait bien quatorze pieds : trois hommes auraient tenu dans la largeur. Il prit une grande faux et marcha à grands pas vers la salle où Huon l’attendait.

— Me voici, frère, cria-t-il, je suis bien armé. Mais dis-moi, par ta loyauté et par le Dieu en qui tu crois, qui est ton père ? c’est un brave homme, j’en réponds. Et dis-moi de quel pays tu es, ce que tu es venu faire ici et où tu vas. Quand je t’aurai coupé la tête et que je l’aurai mise sur le pommeau doré qui surmonte ma tour, je veux pouvoir me vanter d’avoir tué celui qui ma permis de m’armer pour le combattre. Celui-là n’était sûrement pas de mauvaise race.

— Attends un peu, dit Huon : je suis encore, Dieu merci, bien portant. Mais si tu me tues, tu pourras te vanter d’avoir mis à mort un pauvre malheureux que le roi Charles de France a dépouillé de son héritage. Je vais de l’autre côté de la mer Rouge porter de sa part un message à l’amiral Gaudise. Je suis né à Bordeaux, mon père était le duc Seguin, et je m’appelle Huon. Je t’ai dit toute la vérité. À ton tour, je t’adjure de me dire de quel pays et de quelle parenté tu es. Mes hommes sont là-bas qui m’attendent : qui pourrai-je, quand je les reverrai, me vanter d’avoir tué ?

— Enfant, si tu me tues, tu pourras te vanter d’avoir vaincu Orgueilleux, grand géant de la mer Rouge. J’ai quinze frères, et je suis plus jeune qu’eux tous.

Il n’y a pas un païen jusqu’à l’Arbre Sec, qui est la borne du monde, qui ne me paie par an quatre deniers d’or. L’amiral Gaudise, que tu vas voir, je l’ai réduit en servitude, je lui ai enlevé quatorze cités dont la plus pauvre pouvait armer dix mille hommes. Il est devenu mon serf, et pour se racheter il m’a donné un bon anneau d’or. Connais-tu Auberon, le roi de féerie ? Tous ses enchantements et toutes ses malices n’ont pu l’aider contre moi : je lui ai enlevé ce château et avec cela un haubert merveilleux : un homme qui pourrait l’endosser ne serait jamais vaincu dans un combat ; s’il tombait dans l’eau, il ne se noierait pas ; s’il tombait dans le feu, il ne serait pas brûlé. Il s’accommode à la taille de qui peut le mettre, mais ce n’est pas l’affaire de tout le monde : nul ne peut l’endosser s’il n’est parfaitement loyal et pur de péché mortel comme un enfant qui vient d’être baptisé ; et il faut encore que sa mère n’ait pas dans toute sa vie pensé à un autre homme que son mari. Aussi je dis que l’homme qui pourrait y entrer n’est pas encore né. Pour moi, je ne l’ai même pas essayé. Mais écoute : tu m’as fait une courtoisie, tu m’as permis de m’armer ; eh bien ! je te permets de l’essayer.

Il courut chercher le haubert et le rapporta.

— Tiens, le voilà ; il est plus blanc qu’une marguerite et plus léger qu’une feuille de parchemin. Endosse-le si tu peux, et ne crains rien : je ne te ferai pas de mal pendant ce temps-là.

Huon prit le haubert ; il adressa à Dieu une fervente prière pour qu’il le jugeât digne de le vêtir. Il délaça son heaume, il détacha son brand d’acier, il ôta son haubert, puis il passa sa tête par la chevèce du haubert blanc, il laissa glisser le pan de devant, il remonta le pan de derrière : le haubert lui allait comme s’il avait été fait pour lui. Puis il relaça son heaume doré et prit à sa main droite le bon brand d’acier.

— Par Mahomet ! dit le païen, je n’aurais jamais cru que tu y entrerais ! Maintenant, rends-le-moi.

— Tais-toi, dit Huon, et que Dieu t’écrase ! Mais quelle laide figure tu as ! Tu ne m’as pas dit qui était ton père : tu n’es pas le fils d’un homme !

— C’est vrai, dit le géant : Belzébuth est mon père, et il n’y a pas un diable dans l’enfer qui ne soit mon cousin. Écoute, Huon : si tu veux me rendre mon bon haubert, je te laisserai aller sans te faire de mal, et tu auras le bon anneau d’or que m’a donné l’amiral Gaudise. Tiens, regarde-le, frère : je l’ai mis à mon petit doigt ; il y tient juste, il te fera un bon bracelet. Il te sera bien utile pour faire ton message ; car tu ne sais pas tout ce qui t’attend à Babylone. Quand tu auras passé la mer Rouge, tu entreras dans la ville, mais pour entrer dans le palais, c’est bien une autre affaire : il te faudra franchir quatre grands ponts qui tous seront levés ; à chaque pont il y a un terrible portier, et si l’on sait que tu es né de douce France, au premier pont on te coupera le poing gauche, à l’autre on te coupera le poing droit, au troisième pont tu laisseras un de tes pieds, et le second au quatrième ; et quand tu seras ainsi arrangé, les quatre portiers te prendront par les quatre membres et te porteront devant l’amiral, qui te fera couper la tête. Rends-moi le bon haubert, et tu n’auras rien à craindre de tout cela. Tu n’auras qu’à montrer cet anneau : tous les ponts s’abaisseront, toutes les portes s’ouvriront pour toi ; tu feras dans le palais tout ce que tu voudras ; quand tu aurais tué cinq cents des hommes de l’amiral et que tu l’aurais lui-même frappé du poing sur le nez de façon à en faire jaillir le clair sang, tu n’as qu’à lui montrer cet anneau, il s’inclinera devant toi. Il me redoute tellement que pour rien au monde il ne ferait chose qui me déplût ; quand j’ai besoin d’argent, ou d’or, ou d’hommes armés, je n’ai qu’à lui envoyer cet anneau par un de mes gens, et j’ai aussitôt ce qu’il me faut. Tiens, le voilà : sois raisonnable, et rends le haubert.

— Tu perds tes paroles, dit Huon. Ce haubert ne quittera pas mon dos jusqu’à ce que je t’aie renvoyé dans l’enfer, et quant à l’anneau, je l’aurai malgré toi. Si tu es grand, je suis bien armé avec ce bon haubert sur le dos et à la main l’épée de mon père. Allons : garde-toi ! Je te défie.

— C’est bien, dit le géant : tu veux mourir.

Il saisit sa faux et la lança contre Huon de toutes ses forces. Huon l’esquiva, et le coup atteignit un pilier avec tant de violence que le fer s’y enfonça de quatre pieds. Le géant se baissa pour l’arracher ; mais avant qu’il eût pu le retirer, Huon de deux coups d’épée lui avait tranché les poignets, si bien que les deux poings restèrent attachés à la faux. Quand le géant se sentit atteint, il poussa un cri terrible et s’enfuit pour sauver sa vie ; mais Sibylle avait entendu le cri : elle saisit un grand levier, s’élança, et le jeta entre les jambes d’Orgueilleux, qui tomba à la renverse. Huon monta sur sa panse et tenta à coups redoublés de lui trancher la tête ; il n’y réussit qu’au quinzième coup.

Huon essuya sa bonne épée et la remit dans le fourreau ; il voulut prendre la tête du colosse pour la mettre sur le pommeau doré de la tour, mais il ne put seulement la soulever.

— Dieu ! dit-il, je voudrais qu’il fût à Paris et que Charlemagne le vît !

Par une fenêtre du grand palais, il vit ses hommes, qui, n’ayant pu l’attendre patiemment, s’étaient rapprochés.

— Arrivez ! leur cria-t-il ; le palais est à moi ; j’en ai tué le maître, et je l’ai envoyé au diable.

Sibylle descendit, elle ouvrit la porte, et aussitôt les deux hommes de bronze cessèrent de battre. Les barons entrèrent, menant grande joie. Tous embrassèrent Huon.

— Venez le voir ! dit-il.

Et il leur montra le grand corps étendu.

Tous le regardèrent émerveillés.

— Beau sire, dit Géreaume, qui est cette demoiselle ?

— C’est la fille du comte Guinemer, dit Huon, le frère du duc Seguin. Une tempête l’a jetée ici avec son père comme il venait adorer le Saint Sépulcre. Le géant que je viens de punir a tué son père et la retenait ici prisonnière.

Quand ils l’entendirent, tous vinrent embrasser Sibylle. Ce soir-là on mena grande joie dans le château ; on y trouva largement à boire et a manger, et on soupa de grand cœur. Mais la joie devait peu durer : au matin, dès que le soleil se leva Huon réunit ses hommes.

— Seigneurs, leur dit-il, il faut nous quitter : je m’en vais ; restez ici une quinzaine. Si dans quinze jours vous ne me revoyez pas, retournez en France ; saluez pour moi l’empereur Charlemagne et dites-lui que je ne suis pas revenu.

— Une quinzaine ? dit Géreaume. Nous vous attendrons ici un an tout entier.

— Que Dieu vous en sache gré ! dit Huon.

Il revêtit alors son armure, ceignit son épée, pendit à son cou le cor d’ivoire, attacha le bon hanap à sa ceinture, et passa à son bras l’anneau d’Orgueilleux. Puis il prit congé de ses hommes, les embrassa tous l’un après l’autre et leur recommanda sa cousine. Il y eut alors bien des larmes pleurées.

Huon descendit du château, il s’avança vers la mer ; Sibylle et tous les chevaliers, des fenêtres du château, le suivirent longtemps des yeux.