Aventures merveilleuses de Huon de Bordeaux/VI


VI. AUBERON




Bientôt ils entrèrent dans la forêt qui, d’après Géreaume, était le domaine d’Auberon. Ils atteignirent une belle clairière, et là, sous un chêne, ils s’arrêtèrent pour se reposer. Ils ôtèrent aux chevaux les freins et les selles et les laissèrent paître par l’herbe verte.

— Dieu ! dit Huon, nous n’avons plus ni pain, ni viande ; voilà trois jours que nous n’avons été rassasiés !

— Vous ne savez pas jeûner, dit Géreaume. Mangez donc de ces bonnes racines : voilà trente ans que je ne vis pas d’autre chose.

— Ami, dit Huon, je n’en ai pas l’usage, je ne saurais en goûter.

Comme ils s’entretenaient ainsi, ils virent tout à coup devant eux, sortant de l’épaisseur de la forêt, un petit homme qui n’avait que trois pieds de haut. Mais il était beau comme le soleil en été. Ses cheveux tombaient en boucles d’or sur ses épaules ; il était vêtu d’une riche étoffe de soie partagée en bandes que séparaient des galons d’or. Des lacs de soie lui serraient les côtés ; il portait à la main un arc d’argent dont la corde était de soie et la flèche d’or. À son cou pendait un cor d’ivoire entouré de cercles d’or. Il le porta à sa bouche, et soudain les quatorze chevalier se mirent à chanter et à danser.

— C’est Dieu qui nous visite ! dit Huon. Je ne sens plus ni faim ni souffrance.

— Non, dit Géreaume, c’est le nain Auberon ; ne lui parlez pas si vous ne voulez rester à jamais avec lui.

Le nain s’approcha et leur dit à haute voix :

— Je vous salue, les quatorze hommes qui allez par ma forêt, je vous salue au


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nom du vrai Dieu ; et par ce Dieu, par l’eau, par le chrême et le sel qui confèrent le saint baptême, je vous adjure de me saluer en retour !

Mais les quatorze chevaliers, laissant là leurs chevaux, s’enfuient à toutes jambes.

Les yeux d’Auberon s’enflammèrent de colère ; il frappa son cor d’un de ses doigts, et aussitôt se déchaîna une tempête épouvantable. La pluie et le vent faisaient rage, la foudre brisait les arbres, les bêtes éperdues fuyaient de toutes parts. Les Français, remplis d’effroi, précipitent leur course. Mais au bout d’une demi-heure, ils trouvent devant eux un torrent écumeux qui bondit avec fracas.

— Hélas ! dit Huon, nous sommes pris. Quelle folie j’ai faite d’entrer dans cette forêt !

— Ne craignez rien, dit Géreaume, tout cela n’est qu’enchantement. Ce torrent, nous pouvons le passer à pied sec.

Mais au même moment tout avait disparu, et la tempête s’était apaisée.

— Par ma foi, dit Huon, Dieu nous a protégés ; mais je n’ai jamais eu si peur de ma vie !

Nos chevaliers revinrent à leurs chevaux, se mirent en selle et reprirent leur route.

— Eh bien ! dit Huon, nous lui avons échappé.

— Ah ! répondit Géreaume, nous n’en sommes pas encore quittes !

Comme il parlait ainsi, au moment de franchir un petit pont, ils voient tout à coup le nain devant eux.

Huon fait reculer son cheval, il se signe.

— Dieu ! s’écrie-t-il, voici encore ce démon !

— Vassal, dit Auberon, tu ne parles pas bien : je ne suis ni un démon, ni un mauvais esprit ; je suis un homme de chair et d’os comme vous autres ; mais encore une fois, je viens vous conjurer au nom de Dieu, de tout ce qu’il a créé, de l’eau, du chrême et du sel qui servent au baptême et du pouvoir que Dieu m’a donné, je viens vous conjurer de me répondre.

— Fuyons ! dit Géreaume. Si on l’écoutait, il séduirait tout le monde.

Ils mettent leurs chevaux au galop et s’enfuient. Souvent ils se retournent, ils croient toujours le voir à leurs côtés.

Tout à coup, ils se sentent arrêtés ; ils entendent le son du cor, ils se mettent à chanter et sous eux leurs chevaux dansent.

Mais Auberon resté seul s’indigne.

— Ces fous croient m’échapper, dit-il ; mais puisqu’ils ne veulent pas entendre raison, ils le paieront cher.

Il frappe de son cor trois coups sur son arc d’argent ; aussitôt quatre cents chevaliers l’entourent.

— Qu’y a-t-il, sire ? lui demandent-ils.

— Je vais vous le dire, et pourtant mon cœur se serre en prononçant cette parole ; mais puisqu’ils ne veulent pas me rendre ce qu’ils me doivent, ils le paieront chèrement. Quatorze chevaliers de France passent par cette forêt : j’ai eu beau les saluer et les conjurer, ils n’ont daigné ni me saluer, ni me répondre. Rattrapez-les et mettez-les à mort.

Alors s’avança Gloriant, le meilleur des chevaliers d’Auberon.

— Sire, dit-il, ne faites pas cela. Avant de les condamner, éprouvez-les encore. Ils ne savent pas à qui ils ont affaire. Rassurez-les par de bonnes paroles, et s’ils refusent encore de vous répondre, honni soit qui en aura pitié !

— Je le veux bien, dit Auberon.

Les Français, remis de leur frayeur, chevauchaient par la forêt.

— Géreaume, dit Huon, voilà longtemps que nous marchons ; je crois que nous sommes délivrés du nain. Mais je vous le dis, je n’ai jamais vu un homme d’une si grande beauté. Dieu ! comme il est beau quand on le regarde ! comme sa voix est douce quand on l’entend, et comme il parle bien de Dieu ! Quand ce serait Belzébuth lui-même qui parlerait ainsi, on devrait lui répondre. Et comment pourrait-il être mauvais et redoutable ! C’est un enfant : il n’a pas cinq ans.

— Un enfant ? dit Géreaume. Eh bien ! ce petit enfant était né avant que Jésus-Christ fût au monde.

— N’importe, dit Huon, ne m’en sachez pas mauvais gré ; mais je vous déclare que, s’il revient, je lui répondrai.

Il n’avait pas fini qu’Auberon était devant eux.

— Eh bien ! seigneurs, dit-il, avez-vous réfléchi ? Pour la dernière fois, je viens vous saluer ; pour la dernière fois, au nom de Dieu et du pouvoir qu’il m’a donné, je vous adjure de me rendre mon salut. Vous êtes fous, vraiment, de croire que vous pouvez passer par ma forêt sans daigner me répondre quand je vous parle ! Mais écoutez-moi bien : vous ne pouvez pas plus m’échapper qu’un bœuf ne pourrait monter au ciel. Eh ! Huon de Bordeaux, je connais bien ton nom et je sais bien où tu vas et ce qui t’est arrivé. Tu as tué Chariot, le fils de Charlemagne, tu as vaincu Amauri, et Charlemagne t’a enlevé ton fief, et il t’envoie porter un message à l’amiral Gaudise à Babylone. Mais sache bien que, sans mon aide, tu n’y arriveras pas. Parle-moi, et je t’aiderai à remplir ton message ; je te protégerai auprès de l’amiral, je te ferai avoir les blanches moustaches de sa barbe et quatre dents mâchelières de sa bouche. Je te ramènerai en France sain et sauf avec tous ceux qui t’accompagnent, si tu ne l’empêches pas par ta faute. Je sais bien que tu m’aurais parlé sans ce rabâcheur de Géreaume ; parle-moi, et je te ferai encore un autre plaisir. Il y a trois jours passés que tu n’as fait un bon repas : je t’en donnerai un où tu auras tous les mets et toutes les boissons que tu pourras souhaiter, et tu n’auras pas plutôt fini de dîner que je te donnerai congé. Ne crains rien : je vous laisserai tous librement partir.

— Sire, dit Huon, soyez le bien trouvé !

— Ah ! dit Auberon, voilà une bonne parole. Jamais un salut n’aura été récompensé comme celui-ci.

— Sire, dit Huon, dites-vous vrai ? Je m’émerveille grandement de ce qui vous fait vous attacher ainsi à mes pas.

— C’est, dit Auberon, que je t’aime, parce que tu as le cœur le plus loyal que j’aie jamais trouvé dans un homme. Tu ne sais pas qui je suis. Écoute. J’ai eu pour père Jules César et pour mère la fée Morgue. Quand je naquis, il y eut de grandes fêtes ; trois fées vinrent visiter ma mère et me souhaiter ma destinée. Il en eut une qui trouva qu’on ne lui avait pas fait assez d’honneur : elle me donna en don que je serais un petit nain tel que je le suis, et qu’après trois ans je ne grandirais plus. Elle regretta ensuite ce qu’elle avait fait, et, pour le compenser, elle me donna un autre don, c’est que je serais ce qu’il y a de plus beau au monde après Dieu, et, tu le vois, je suis beau comme le soleil en été. La seconde fée me donna mieux : par son don, je connais le cœur et les pensées des hommes et toutes leurs actions et tous leurs péchés. La troisième fée me donna mieux encore : il n’y a pas de pays, ni de royaume, jusqu’à l’Arbre Sec, qui est la borne du monde, où je ne sois, si je le veux, au moment même où je le souhaite et avec autant de gens que je le désire. Monmur, ma cité, est à plus de quatre cents lieues d’ici ; j’y suis plus vite qu’un cheval n’a franchi un arpent. Et quand je veux un palais à grands piliers et à plusieurs étages, je l’ai aussitôt à ma volonté. Et je n’ai qu’à souhaiter pour avoir tous les mets et toutes les boissons que je peux désirer. Mais ce n’est rien encore. À ce que les fées m’avaient donné, Dieu lui-même a ajouté un don bien plus haut : je vivrai tant que je voudrai, je ne vieillirai jamais, mon siège est préparé dans le ciel, et déjà je connais tous les secrets du paradis et j’entends chanter les anges.

— Sire, dit Huon, ce sont là de beaux dons.

— Ah ! Huon, dit Auberon, comme tu as bien fait de me répondre ! C’est la parole la plus heureuse que tu auras dite de ta vie. Écoute maintenant : où veux-tu manger ? dans un pré, dans un bois ou dans une salle ?

— Sire, dit Huon, je n’en ai cure, pourvu que je dîne.

Auberon l’entend, il se met à rire.

— Couchez-vous tous ici sur l’herbe, et sachez que tout ce que vous verrez est de par Dieu.

Ils se couchent ; Auberon fait son souhait, et presque aussitôt il leur dit :

— Relevez-vous.

Ils se relèvent et voient devant eux un grand et magnifique palais : les étages s’élevaient sur les étages, de hautes tours le surmontaient, un large perron de marbre conduisait à une vaste salle. Il semblait avoir toujours été là. Les chevaliers, pleins de surprise, montent les degrés sans mot dire. Dans la salle ils trouvent une grande table mise et richement servie. Autour sont quatorze sièges, au bout un fauteuil d’ivoire incrusté d’or que les fées avaient jadis donné à Alexandre, qui l’avait transmis à Jules César.

Là s’assit Auberon ; il fit asseoir Huon à côté de lui ; des pages leur apportèrent dans des bassins dorés l’eau pour se laver les mains.

L’enfant Huon mangea de grand appétit. Auberon le regardait avec tendresse, il taillait lui-même son pain et sa viande ; mais Géreaume ne mangeait pas, et ses larmes tombaient dans son écuelle.

Auberon lui dit en souriant :

— Mangez et buvez, Géreaume, et ne craignez rien. Dès que vous aurez dîné, je vous donnerai congé.

C’est seulement alors que le vieux Géreaume se sentit rassuré.

Le repas était fini. Huon se leva.

— Sire, dit-il, si vous vouliez le permettre, nous reprendrions notre route.

— Attends un moment, dit Auberon ; je ne veux pas que tu partes sans emporter quelques présents.

Gloriant, apporte-moi mon hanap.

Quand il l’eut à la main :

— Huon, dit-il, regarde ce hanap : tu vas y éprouver ma grande puissance. Tu vois ce hanap vide ? Eh bien ! regarde.

Il le pose sur la table, il fait un signe de croix au-dessus, et le hanap s’emplit d’un vin frais et vermeil.

— Tu vois, Huon, la vertu de ce hanap. Sache que si tous ceux qui sont vivants étaient ici, et que tous les morts fussent ressuscités, ce hanap leur fournirait à tous autant de vin qu’ils en pourraient souhaiter. Mais il a une dignité plus haute encore : nul n’y peut boire s’il n’est prud’homme et pur de péché mortel. Dès qu’un méchant veut s’en servir, le hanap perd toute sa vertu. Essaye-le : si tu peux y boire, je te le donnerai.

— Grand’merci, sire, dit Huon ; j’ai grand’peur de n’être pas digne d’y boire, et cependant je me suis confessé naguère au pape de Rome ; j’ai reçu l’absolution de mes péchés mortels, et je n’ai dans mon cœur de haine pour personne.

Il s’approche, il prend le hanap plein de vin et le vide d’un trait.

— Huon, dit Auberon, je connaissais ton cœur, je savais que tu étais prud’homme : je t’aiderai ; compte sur moi. Je te donne le hanap ; mais sache que si tu dis un seul mensonge, tu perdras aussitôt et sa vertu et mon amitié.

— Sire, dit Huon, je m’en garderai. Et maintenant, je vous demande congé.

— Attends encore, dit Auberon ; j’ai un autre présent à te faire. Prends ce cor d’ivoire aux bandes d’or et passe-le à ton cou. Quand tu en sonneras, il n’y aura nul qui l’entende qui ne se mette à chanter et à danser, et dans quelque lointain royaume que tu sois, j’entendrai ton appel à Monmur, ma cité, et je viendrai aussitôt à ton secours avec cent mille hommes armés. Mais je te défends de sonner le cor si tu n’es dans un vrai péril. Ne l’oublie pas, car si tu y manquais, tu compterais en vain sur moi.

— Sire, dit Huon, je vous remercie encore. Et maintenant je vous demande congé.

— Va, dit Auberon, je te recommande à Dieu.

Huon et ses compagnons trouvent au bas des degrés leurs chevaux qu’on leur avait amenés ; ils montent. Huon attache à sa ceinture le hanap d’or, il pend à son cou le cor d’ivoire. Au moment du départ Auberon embrasse le fils de Seguin, et des larmes s’échappent de ses yeux.

— Qu’avez-vous, gentil sire ? dit Huon ; pourquoi pleurez-vous ?

— Ami, répond Auberon, tu emportes mon cœur. Je ne puis plus parler… Va-t-en à la garde de Dieu !


Les quatorze chevaliers continuent leur route, s’entretenant d’Auberon et de ses merveilles. Bientôt ils se trouvent devant une rivière où ils ne voient ni pont ni gué ; ils restent ébahis, ne sachant ce qu’ils vont faire. Mais un envoyé d’Auberon les avait suivis ; il tenait à la main une verge d’or. Sans dire un mot à personne, il s’avance au bord de la rivière et la frappe de sa verge. Aussitôt l’eau s’arrête en amont et s’élève comme une muraille. Le messager disparaît ; Huon et ses hommes passent le fleuve à pied sec. Ils se retournent et voient l’eau qui a repris son cours.

— Ma foi, dit Huon, c’est encore un des prodiges d’Auberon. Il ne nous a fait que du bien ; mais, qu’il soit bon ou mauvais, nous sommes hors de sa puissance et nous n’avons plus à le craindre.

— Ah ! dit Géreaume, vous avez été plus heureux que personne ne l’a été avant vous.

Ainsi parlant, ils arrivent dans une prairie ombragée où sourdait une claire fontaine.

— Voilà un endroit où il ferait bon s’arrêter pour souper, dit Huon. Nous avons des provisions qu’Auberon nous a données ; mettons les nappes sur l’herbe et voyons si le hanap fera son office.

Ils s’asseyent, ils mangent, et dans les mains de Huon le hanap se remplit sans cesse.

— Par ma foi, dit Huon, c’est Dieu qui m’a inspiré de parler à ce nain. Il m’aime véritablement, et il m’a fait un présent inestimable. Quand je serai revenu en France, j’aurai grand plaisir à le présenter à l’empereur Charles : s’il ne peut pas y boire, nous mènerons grande joie. Mais hélas ! que dis-je ? à quelles folies vais-je penser ? Je ne sais pas si je reverrai jamais la France. Je serais plus rassuré si je pouvais croire à la vertu de ce cor ; et vraiment il faut que je l’éprouve et que je sache si Auberon entendra mon appel.

Il porte le cor à sa bouche, mais Géreaume lui saisit le bras.

— À quoi pensez-vous ? lui dit-il. Avez-vous oublié ce qu’il vous a recommandé ? Si vous sonnez le cor sans nécessité, il vous en punira.

— Au diable, dit Huon. Épargnez-moi vos conseils.

Il prit le cor et le fit longuement résonner. Aussitôt Géreaume et tous les autres se mirent à chanter et à baller en grande joie.

— Continue, continue, crie le vieux Géreaume. Sonne, fils, et que Dieu bénisse celui qui t’a donné ce cor !

Et Huon continue à sonner ; les échos retentissent au loin. Auberon l’entend dans la forêt.

— Eh ! Dieu, dit-il, j’entends mon ami qui m’appelle, l’homme du monde que j’aime le plus ; un danger le menace. Je me souhaite auprès de lui avec cent mille hommes armés.

Huon voit tout à coup devant lui reluire les hauberts qui s’approchent. En avant marche Auberon.

— Ah ! seigneurs, s’écrie-t-il, nous sommes perdus !

— C’est bien fait ! dit Géreaume.

— Tais-toi, dit Huon ; laisse-moi parler.

Les yeux d’Auberon sont pleins de colère.

— Huon, crie-t-il, où donc est l’ennemi qui te menace ? Comment as-tu si vite oublié mes ordres ?

— Sire, dit Huon, pardonnez-moi pour l’amour de Dieu ; je vais tout vous dire. Nous nous sommes arrêtés dans cette prairie pour souper, nous avons éprouvé votre hanap, et nous l’avons trouvé merveilleux ; mais je n’avais pas fait l’essai du cor, et je n’osais pas affronter les périls que j’ai devant moi sans m’être assuré que je pouvais compter sur vous. Maintenant je sais que toutes vos paroles sont véridiques et je me repens d’avoir eu un moment de doute. Pardonnez-moi pour l’amour de Dieu, ou bien, voici mon épée : frappez.

Auberon sourit.

— Tu as parlé plus sagement que tu n’as agi. Je te pardonne. Écoute, maintenant. Dans la route que tu vas suivre, tu trouveras la ville de Tormont ; elle appartient à Eudes, un traître sans pareil, et pourtant c’est ton oncle, le frère de ton père ; tu en as peut-être entendu parler ? Jadis, sous le nom de Guillaume, il avait conspiré contre l’empereur et il n’échappa à la mort qu’en faisant vœu d’aller au Saint Sépulcre. Mais, arrivé chez les païens, il renia la chrétienté ; maintenant il adore Mahomet et Tervagant, et le traître est si acharné contre son ancienne foi que tous les chrétiens qu’il peut prendre, il les fait pendre ou jeter dans sa prison. S’il te tient, il t’en fera autant. Donc, si tu m’en crois n’entre pas dans la ville de Tormont.

— Sire, dit Huon, que dites-vous là ? Comment n’irais-je pas faire visite à mon oncle ? S’il est tel que vous le dites, je lui ferai voler la tête des épaules ; si je suis en péril, je sonnerai du cor et vous me secourrez, n’est-ce pas ?

— C’est la vérité, dit Auberon, mais si tu veux conserver mon amitié, je te le recommande sur tes yeux, ne sonne le cor que si tu es blessé grièvement ou en péril prochain de mort.

— Sire, dit Huon, ne craignez rien : pour tout l’or du monde je n’approcherai plus ce cor de mes lèvres, si je ne suis blessé grièvement ou en péril prochain de mort.

Huon prit congé. Auberon le regarda, et ses yeux s’emplirent de larmes.

— Au nom de Dieu, sire, dit Huon, qu’avez-vous ?

— J’ai grande pitié de toi, dit Auberon ; car, je te le dis, il n’est homme qui puisse imaginer les grandes peines et les grandes souffrances qui t’attendent… Va-t-en, et que Dieu te protège !