Avant Adam




Avant Adam
Before Adam
1907





AVANT ADAM

(Les demi-hommes)




« Ceux-ci sont nos ancêtres, et leur histoire est la nôtre. Aussi sûrement qu’un jour, en nous balançant aux branches des arbres, nous sommes descendus sur le sol pour y marcher dans la position verticale, aussi sûrement, à une époque plus reculée encore, nous nous sommes évadés de la mer en rampant, afin de nous risquer une première fois sur la terre ferme. »
JACK LONDON.
(Correspondance de Kempton-Wace.)





1.

Mes rêves



Des images ! Des images ! Des images ! Souvent, avant de l’apprendre, je me suis demandé d’où venait la multitude d’images qui peuplait mes rêves, car dans ma vie de tous les jours je n’en avais jamais vu de semblables. Elles torturèrent mon enfance, transformant mes rêves en une suite de cauchemars, et finirent par me convaincre que j’étais un être différent de ceux de mon espèce, une créature anormale et maudite.

Ce n’est que durant le jour que je goûtais ma part de bonheur ; mes nuits se passaient sous le règne de la peur… et quelle peur ! J’ose affirmer que de tous les hommes qui foulent cette terre en même temps que moi, aucun n’a éprouvé une peur de ce genre et à un tel degré d’intensité. Car ma peur était la peur des temps reculés, la peur qui dominait l’humanité à sa naissance, en un mot, la peur, reine absolue de cette époque primitive, connue sous le nom de Pléistocène moyen.

Vous vous demandez ce que je veux dire ? Je vois qu’une explication est nécessaire avant de vous révéler la nature de mes rêves, autrement vous ne pourriez saisir le sens des choses qui me sont familières. Tandis que j’écris ces lignes, tous les êtres et les événements de cet autre univers surgissent devant moi en une vaste fantasmagorie, et je comprends que pour vous ils demeureraient dépourvus de signification.

Que représentent à vos yeux l’amitié d’Oreille-Pendante, la chaude sympathie de la Rapide, la volupté et l’atavisme d’Œil-Rouge ? Une incohérence criarde, rien de plus, de même que les agissements des hommes du Feu et des hommes des Arbres, et les bruyants conciliabules de la horde. Car vous ignorez la paix des fraîches cavernes au flanc des falaises, et les rassemblements au bord des cours d’eau où l’on allait boire au déclin du jour. Vous n’avez jamais senti la morsure du vent matinal dans la cime des arbres, ni savouré la jeune écorce, douce au palais.

Il serait sans doute préférable de reprendre les faits dès mon enfance. Tout gamin, pendant mes heures de veille, je ressemblais aux autres garçonnets de mon âge ; durant mon sommeil, il en allait tout autrement. Aussi loin que remontent mes souvenirs, mon sommeil ne fut qu’un long cauchemar. Rarement mes rêves s’éclairèrent d’une lueur de félicité ; en général, ils étaient empreints de peur, d’une peur si bizarre et si étrange qu’elle échappe à toute analyse. Nulle peur ressentie par moi au cours de mon existence diurne ne peut se comparer à celle qui m’empoignait pendant mon sommeil ; elle était d’une nature spéciale et tout à fait en dehors du cadre de ma vie quotidienne.

J’étais un jeune citadin pour qui la campagne était un domaine inexploré. Cependant, jamais je n’ai rêvé de villes et jamais une maison n’a surgi dans un de mes songes, pas plus d’ailleurs qu’un être humain n’en a franchi les murs. Moi qui n’avais vu d’arbres que dans les parcs et les livres illustrés, durant mon sommeil j’errais à travers d’interminables forêts ; bien plus, ces arbres de rêve n’étaient pas une vision vague et confuse, mais ils offraient des contours nets bien détachés. Je vivais dans leur intimité, j’en connaissais chaque branche, chaque brindille et jusqu’à la moindre feuille.

Je me souviens nettement du jour où, pour la première fois, je vis un chêne. Tandis que j’observais les feuilles, les branches et les nœuds du tronc, je me rappelai, avec une précision angoissante, avoir vu ce même arbre un nombre incalculable de fois pendant mon sommeil. Je ne fus donc nullement surpris lorsque, plus tard, j’identifiai à première vue le sapin, l’if, le bouleau et le laurier. Je les connaissais depuis longtemps et les revoyais encore chaque nuit dans mes rêves.

Ainsi que vous l’aurez remarqué, les faits exposés ci-dessus transgressent la loi fondamentale des rêves, à savoir que dans les rêves on revoit ce qu’on a vu, à l’état de veille, se dérouler dans un ordre plus ou moins fantasque. Or, tous mes rêves se trouvaient en contradiction avec cette loi. Dans mes rêves, jamais je ne vis rien de ce qui m’entourait pendant la journée. Ces deux existences absolument distinctes ne présentaient rien de commun, en dehors de ma personne ; je formais en quelque sorte le trait d’union entre ces deux vies.

De bonne heure dans mon enfance, j’appris que les noix venaient de chez l’épicier, les cerises de chez le fruitier, mais longtemps auparavant j’avais, en rêve, cueilli des noix sur les arbres, ou je les avais ramassées à terre sous les noyers et j’avais dévoré des baies récoltées par moi sur les vignes et les buissons, alors que pareille expérience ne m’était encore jamais arrivée dans la vie normale.

Je n’oublierai jamais la première fois qu’on me servit des myrtilles sur notre table familiale. Je n’avais pas encore vu ces fruits, et pourtant leur seul aspect éveilla en moi le souvenir de mes rêves où j’errais à travers des régions marécageuses en me gavant de ces baies noires. Ma mère m’en tendit une petite assiette. J’en remplis ma cuiller, mais avant même de la porter à ma bouche, je connaissais leur saveur. Je ne fus nullement déçu : elles possédaient cet arrière-goût éprouvé mille fois déjà dans mon sommeil.

Et les serpents ! Bien avant que j’eusse entendu parler de leur existence, ils me tourmentaient dans mes songes. Ils me guettaient dans les clairières des forêts, se dressaient et bondissaient sous mes pieds, se faufilaient en rampant dans l’herbe sèche ou sur les rochers nus, me poursuivaient jusqu’à la cime des arbres, enroulant les troncs de leurs longs corps luisants, me chassant de plus en plus haut jusqu’aux menues branches qui craquaient sous mon poids, alors que le sol m’apparaissait à une distance vertigineuse au-dessous de moi.

Ah ! les serpents !… avec leur langue fourchue, leurs yeux ronds comme des perles, leurs écailles brillantes, leur sifflement et leurs bruissements soyeux !… Je ne les connaissais que trop quand, pour la première fois, on me conduisit au cirque où je vis le charmeur de serpents à l’œuvre. Je retrouvais en eux de vieilles connaissances, ou plutôt des ennemis de longue date qui hantaient mes nuits d’épouvante.

Durant combien d’éternités ai-je erré à travers ces forêts interminables, aux ténèbres horrifiques ! moi, être timide, continuellement traqué, sursautant au moindre bruit, effrayé par mon ombre, les nerfs tendus, toujours en alerte et prêt à fuir en une course folle pour sauver ma peau ! Car j’étais une proie pour toutes les bêtes féroces de la forêt, et je détalais à leur approche, poussé par une frayeur panique.

J’avais cinq ans lorsqu’on m’emmena pour la première fois au cirque. Je rentrai malade à la maison, mais je n’en accuse point les cacahuètes ni la grenadine. Laissez-moi vous raconter mon aventure. Quand nous pénétrâmes sous la tente où se trouvait la ménagerie, un formidable rugissement déchira l’air. Je lâchai brusquement la main de mon père et courus vers l’entrée, bousculant les spectateurs et hurlant d’effroi. Mon père, me rattrapant, essaya de me calmer. Il me montra la foule indifférente aux cris des fauves, et me redonna courage en m’assurant que nous n’avions aucun danger à craindre.

Néanmoins, ce fut, en tremblant que, malgré les exhortations paternelles, j’approchai de la cage du lion. Ah ! je le reconnus tout de suite ! La brute ! En ma vision intérieure défilèrent les images de mes rêves : le soleil de midi tombant d’aplomb sur les hautes herbes où le taureau sauvage paissait tranquillement ; tout à coup les herbes s’écartent au passage du fauve qui se précipite sur l’échine du taureau : j’entends le fracas de la lutte, les mugissements de la victime et le broiement continu des os ; ou encore au calme frais du bord de la rivière, le cheval sauvage dans l’eau jusqu’aux genoux s’abreuve paisiblement, lorsque surgit la brute, toujours cette brute fauve !… et alors les bonds, les hennissements du cheval et les clapotements de l’eau… puis le broiement des os.

Autre scène : au crépuscule, dans la silencieuse mélancolie du jour finissant, s’élève, telle la trompette du jugement dernier, l’épouvantable rugissement du lion suivi aussitôt des cris de frayeur et des appels affolés parmi les arbres. Moi aussi je tremble, car je suis un de ces pauvres êtres qui frissonnent et hurlent de peur sous les feuilles.

À la vue du fauve, impuissant derrière les barreaux de sa cage, je ne pus contenir ma colère. Je lui montrai les dents, dansai devant sa prison, en poussant des cris incohérents accompagnés de mimique grotesque. Il répondit en se ruant contre les barreaux et en rugissant vers moi de rage impotente. Ah ! lui aussi me reconnaissait. Mes cris étaient ceux des siècles révolus, et il les comprenait.

Mes parents étaient effrayés.

— Ce petit est malade, dit ma mère.

— Il souffre d’une crise de nerfs, ajouta mon père.

Je ne leur révélai jamais la vérité et ils l’ignorent encore. J’observais une discrétion absolue sur ma dualité, ce dédoublement de ma personnalité, comme je crois à juste titre pouvoir désigner ce phénomène.

Après le charmeur de serpents, ce fut tout ce que je vis du cirque, ce soir-là : on dut me ramener à la maison, nerveux et à bout de forces, tout agité par cette irruption, dans ma vie réelle, des scènes de ma vie de rêves.

Je viens de faire allusion à ma discrétion. Une seule fois, je me hasardai à faire des confidences à l’un de mes camarades, un enfant âgé de huit ans comme moi. D’après mes rêves, je reconstituai pour lui les tableaux de ce monde évanoui dans lequel je crois fermement avoir vécu autrefois. Je lui parlai des terreurs de ces temps préhistoriques, de mes jeux avec Oreille-Pendante, du langage inarticulé des hommes du Feu et des repaires où ils se réfugiaient.

Il se moqua de moi, me tourna en ridicule et me raconta des histoires de revenants et de morts qui se relèvent la nuit de leurs tombeaux. Il plaisanta mes rêves stupides. Je lui en racontai davantage, mais il rit de plus belle. Je lui jurai que tout cela était la vérité et il commença de me considérer avec méfiance. En outre, il fit à nos compagnons de jeux un récit ahurissant de mes aventures, si bien que tous me prirent pour un détraqué.

Cette amère expérience me servit de leçon. Je différais de mes semblables. J’étais un être anormal, ils étaient incapables de me comprendre et moi de m’expliquer sans créer entre nous de nouveaux malentendus. Quand circulaient à la ronde des histoires de revenants et de lutins, je me tenais coi. Je souriais à part moi, pensant que mes nuits de frayeurs étaient la réalité même, aussi vraies que la vie elle-même, et non des fumées et des ombres.

Les ogres et les loups-garous ne m’inspiraient aucune terreur. La chute vertigineuse à travers les branches feuillues, les serpents qui m’assaillaient et que j’évitais en bondissant dans une fuite éperdue, les chiens sauvages qui me pourchassaient dans les clairières, voilà ce qui causait ma peur, une peur réelle et concrète et non fille de mon imagination. Les ogres et les loups-garous étaient pour moi d’excellents compagnons de lit comparés à ces terreurs qui tourmentèrent mes nuits durant mon enfance et peuplent encore mes cauchemars à l’époque où j’écris ces lignes.





2.

Mes chutes



J’ai déjà dit que, dans mes rêves, je ne voyais jamais d’êtres humains. De bonne heure, je me rendis compte de ce fait et j’en éprouvai une poignante déception. Encore tout enfant, j’avais l’impression, au sein de mes affreux cauchemars, que si je pouvais seulement y rencontrer un seul de mes semblables, je serais délivré de ces terreurs obsédantes. Cette pensée hanta mes nuits pendant des années : si seulement je pouvais trouver cet être humain, je serais sauvé !

Cette pensée, je le répète, me poursuivait au sein même de mes rêves, car j’y découvre la preuve de l’existence simultanée de mes deux personnalités, et l’évidence d’un point de contact entre elles. Le « moi » que je retrouve dans mes rêves existait aux temps reculés, bien avant l’apparition de l’homme vivant à l’époque actuelle ; tandis que mon autre « moi », avec sa science acquise de la vie humaine, projette ses lumières sur la substance même de mes songes.

La signification et la cause originelle de mes rêves me furent révélées seulement lorsque, devenu étudiant, je suivais les cours du collège. Jusque-là ils demeuraient dénués de sens et de cause apparente. Mais à l’Université on m’enseigna les lois de l’évolution et la psychologie et j’eus enfin l’explication de certains états mentaux tout à fait bizarres. Par exemple, une chute à travers l’espace, rêve assez commun et que tous connaissent par expérience personnelle.

Mon professeur m’apprit que c’était là un souvenir de race, remontant à nos ancêtres primitifs qui vivaient dans les arbres. Pour eux, la possibilité de la chute restait une menace continuelle… Nombre d’entre eux perdaient la vie de cette façon, et tous firent des chutes terribles, échappant à la mort en s’agrippant aux branches tandis qu’ils dégringolaient vers le sol.

Or, une telle chute, si elle n’était point mortelle, produisait des troubles organiques très graves et déterminait des modifications moléculaires dans les cellules du cerveau ; ces modifications se transmettaient aux cellules cérébrales procréatrices et constituaient des souvenirs raciaux. Aussi, lorsque vous et moi, endormis ou assoupis, tombons dans le vide pour reprendre conscience avec une espèce de nausée juste avant de toucher le sol, nous revivons simplement les sensations éprouvées par nos ancêtres arboricoles, gravées par des transformations cérébrales dans les souvenirs héréditaires de la race.

Tous ces phénomènes ne sont, en somme, pas plus explicables que l’instinct. L’instinct n’est qu’une habitude tissée dans la trame de notre hérédité. Remarquons, en passant, que dans ce rêve de la chute si familière à vous, à moi et à tous les humains, jamais nous n’atteignons le sol. Atteindre le sol équivaudrait à la mort, et ceux de nos ancêtres arboricoles qui allèrent jusqu’au bout de la chute, périrent sur le coup. La secousse du choc se communiquait, il est vrai, à leurs cellules cérébrales, mais ils succombaient immédiatement, sans avoir le temps de procréer. Vous et moi sommes les descendants des privilégiés qui ne s’écrasèrent pas à terre : voilà pourquoi nous nous arrêtons toujours à mi-chemin.

Nous en arrivons maintenant à la dissociation de notre personnalité. À l’état de veille, nous n’éprouvons jamais cette sensation de chute. Notre personnalité de veille l’ignore totalement. Donc – et cet argument est de poids – la personnalité tout à fait distincte qui tombe quand nous dormons connaît cette culbute dans le vide pour l’avoir jadis expérimentée et conservée en son souvenir, tout comme notre personnalité de veille enregistre, dans notre mémoire, les événements de notre existence quotidienne.

Arrivé à ce point de mon raisonnement, je commençai de voir clair. Soudain la lumière m’éblouit, et je compris avec une étonnante clarté tout ce qui, jusque-là, demeurait pour moi inexplicable et contraire aux lois naturelles. Pendant mon sommeil, ce n’était pas ma personnalité de veille qui prenait soin de moi, mais une autre personnalité, possédant une science tout à fait différente et en rapport avec les phénomènes d’une vie totalement dissemblable.

Quelle était cette personnalité ? Quand avait-elle existé ici-bas pour y avoir recueilli cette série d’expériences bizarres ? Mes rêves eux-mêmes répondent à cette question. Elle vivait dans les temps préhistoriques, au cours de cette période que nous appelons le Pléistocène moyen. Elle dégringola des arbres sans toutefois s’écraser sur le sol. Elle poussa des cris de terreur en entendant le rugissement du lion. Elle fut poursuivie par les fauves et mordue par les reptiles au venin mortel. Elle jacassa avec ses semblables dans les réunions, et dut fuir devant les Hommes du Feu, qui la maltraitaient.

J’entends d’ici votre objection : pourquoi ne conservons-nous pas également ces souvenirs de race étant donné que nous aussi possédons cette autre personnalité confuse qui tombe dans l’espace durant notre sommeil ?

À cette question, je répondrai par une autre question : pourquoi y a-t-il des veaux à deux têtes ? À cela vous répliquerez : c’est une monstruosité. Telle est également la réponse à votre question. Je possède cette double personnalité et ces souvenirs raciaux parce que je constitue une monstruosité.

Soyons plus explicite. Le souvenir de race le plus commun est celui de la chute dans l’espace. Chez la plupart des individus, la personnalité de rêve n’a gardé que ce souvenir. Mais chez d’autres, elle est plus caractérisée et plus distincte et ces gens rêvent qu’ils volent, que des monstres les poursuivent ; ils ont des rêves remplis de couleurs, d’étouffements, de reptiles et d’insectes. En résumé, alors que cette personnalité est atrophiée dans la majorité des cas, chez quelques hommes elle demeure presque effacée, et chez d’autres elle subsiste, plus accentuée. Certains conservent des souvenirs raciaux plus intenses et plus complets que d’autres.

La possession de cette autre personnalité varie suivant les cas. En ce qui me concerne, elle s’est conservée à un degré extraordinaire, de sorte qu’elle égale presque en puissance ma propre personnalité. Et, comme je le disais tout à l’heure, je suis à ce point de vue une monstruosité, un caprice de l’hérédité.

Je suis persuadé que la possession de cette autre personnalité, moins prononcée cependant que chez moi, a engendré en certains esprits la croyance en la réincarnation. Hypothèse fort plausible, après tout. La représentation de scènes jamais vues dans la vie réelle, les réminiscences d’actes et d’événements appartenant au passé s’expliquent simplement par la foi en une vie antérieure.

Mais ces personnes oublient de tenir compte de leur dualité. Elles confondent cette autre personnalité avec la leur propre, s’imaginant qu’elles n’en possèdent qu’une ; partant de telles prémisses, elles en arrivent à croire qu’elles ont vécu plusieurs siècles écoulés.

Ce en quoi elles se trompent. Il ne s’agit point là de réincarnation. Parfois je me vois errant à travers les forêts d’un monde plus jeune ; en réalité, ce n’est pas moi que j’aperçois dans ces visions, mais un autre être qui s’incorpore vaguement à ma personnalité, de même que mon grand-père et mon père font partie de moi, mais à une distance moins reculée. Cet autre moi-même est un ancêtre, un aïeul, si je remonte ma généalogie en ligne directe, et descendant d’une souche d’êtres ayant vécu longtemps avant lui, qui ont peu à peu acquis des doigts et des orteils et ont commencé de grimper aux arbres.

Au risque de devenir fastidieux, je crois devoir répéter que, de ce point de vue spécial, on doit me considérer comme une anomalie. Non seulement je possède la mémoire raciale à un degré extraordinaire, mais encore mes souvenirs se rapportent à un ancêtre particulier très lointain. Bien que mon cas soit plutôt rare, il ne présente rien d’étonnant.

Suivez mon raisonnement. Un instinct est un souvenir racial. Fort bien. Par conséquent, vous, moi, tous tant que nous sommes, nous recevons ces souvenirs de nos pères et mères, qui les ont eux-mêmes hérités de leurs parents. Il existe donc un médium par lequel ils se transmettent de génération en génération. Cet intermédiaire, que Weissmann désigne sous le nom de plasma germinatif, est chargé de conserver les souvenirs de toute l’évolution de la race. Ils sont confus et grand nombre d’entre eux finissent même par s’effacer. Mais certains prototypes de plasma germinatif transportent une quantité énorme de souvenirs ; scientifiquement parlant, ils sont plus ataviques que d’autres ; et il faut croire que je possède ce genre de plasma à un degré peu commun. Je suis un caprice-de l’hérédité, un cauchemar atavique, appelez-le comme bon vous semblera. Néanmoins me voici, en chair et en os, absorbant quotidiennement trois repas substantiels. Pourquoi nier l’évidence ?

Avant de poursuivre mon récit, je veux par avance répondre aux saint Thomas de la psychologie qui, trop souvent enclins à la moquerie, ne manqueront pas d’attribuer la cohérence de mes rêves à un excès d’études et à la pénétration subconsciente de ma connaissance de l’évolution dans mes rêves. D’abord, je n’ai jamais été un élève remarquable : dans les cours, j’étais invariablement classé dernier. Je préférais les sports et surtout, je l’avoue sans vergogne, le jeu de billard.

De plus, je n’ai appris l’existence des lois de l’évolution qu’à l’époque où je fréquentais l’Université, alors que durant mon enfance et ma prime jeunesse j’avais déjà vécu en rêve tous les détails de cette autre vie préhistorique. Je confesse, toutefois, que ces détails demeurèrent embrouillés jusqu’au moment où me fut révélée la théorie de l’évolution. L’évolution était la clef de mes songes. Elle me fournit l’explication des divagations de mon cerveau atavique qui, moderne et normal, subissait l’influence d’un passé remontant aux premiers vagissements de l’humanité.

Car, dans ce passé que je connais bien, l’homme n’existait pas tel que nous le voyons aujourd’hui. J’ai dû vivre la période de sa formation.





3.

Mes anciens parents



À travers les rêves les plus fréquents de ma première enfance, je me voyais tout petit et blotti dans une sorte de nid de brindilles et de branches.

Parfois, je passais de longues heures, allongé, contemplant le jeu du soleil dans le feuillage au-dessus de ma tête et l’agitation des feuilles au souffle de la brise. Le nid lui-même oscillait en tous sens lorsque le vent se levait.

Tandis que je reposais ainsi dans le nid j’éprouvais continuellement une sensation de vertige. Pourtant j’ignorais que j’étais suspendu dans le vide ; jamais je n’avais penché ma tête au bord du nid ; mais d’instinct je redoutais cet espace béant au-dessous de moi, et qui, sans cesse me menaçait comme la gueule ouverte de quelque monstre dévorant.

Ce rêve dans lequel je jouais un rôle passif et qui rappelait un état plutôt que des actes, me visita souvent au cours de ma petite enfance. Mais brusquement, au milieu de mes visions, se ruaient des formes étranges, se produisaient des phénomènes terribles, et apparaissaient des paysages inconnus de moi en tant qu’être normal. Il en résultait des cauchemars incompréhensibles et dénués de toute logique dans la succession des faits.

Tantôt j’étais un nourrisson du monde primitif, étendu dans un nid arboréen ; l’instant d’après, je devenais un homme, engagé dans un corps à corps avec l’horrible Œil-Rouge ; et aussitôt je me voyais rampant avec prudence vers le cours d’eau, sous l’ardente chaleur de midi. Des événements, séparés par de nombreuses années, défilaient devant moi en l’espace de quelques secondes, voire de quelques minutes.

Je vous épargnerai les péripéties de cette ronde infernale. Devenu adulte et après avoir vécu des cauchemars des milliers de fois, je commençai seulement à voir clair dans mes rêves. J’acquis la notion du temps et fus à même de coordonner les événements et les faits. Je pus alors reconstituer ce monde lointain, à jamais révolu, tel qu’il m’apparut à l’époque où moi-même, ou mon aller ego, y vivions. Distinction d’ailleurs insignifiante, car l’être moderne que je suis a fait marche arrière et vécu la vie primitive en compagnie de cet autre moi.

Comme il ne s’agit point ici d’un traité de sociologie, je vais m’efforcer de coordonner les événements épars en un récit compréhensible. Il existe, en effet, un lien de continuité entre tous ces rêves : par exemple, mon amitié pour Oreille-Pendante, la haine d’Œil-Rouge et l’amour de la Rapide. Je me plais à espérer que cette histoire vous paraîtra suffisamment claire et pleine d’intérêt.

De ma mère, je ne conserve qu’une vague souvenance. Mon premier souvenir d’elle – et certainement le plus vif – est le suivant : Je me revois étendu sur le sol. Je suis un peu plus âgé qu’à l’époque du nid, mais encore débile ; je me roule sur les feuilles sèches, je joue avec elles, et du fond de ma gorge s’élèvent de faibles gémissements. Le soleil éclatant m’emplit de la joie de vivre. Je me trouve dans une clairière, au milieu des buissons nains et d’une sorte de fougères et au-dessus de moi se dressent de toutes parts les arbres de la forêt.

Soudain, un bruit. Je me redresse et je tends l’oreille, immobile. Les murmures s’arrêtent dans ma gorge et je reste comme pétrifié. Le bruit, pareil au grognement d’un porc, se rapproche, et bientôt je perçois le froissement produit par le mouvement d’un corps entre les buissons. Les fougères s’agitent sur son passage. Puis le rideau de feuillage s’ouvre, je vois des prunelles luisantes, un long groin et des défenses blanches.

C’est un sanglier. Il m’observe avec curiosité. Il pousse un ou deux grognements, déplace sa masse d’une jambe de devant à l’autre, remue la tête de droite et de gauche en agitant les fougères. Je reste figé sur place, les yeux vrillés sur l’animal, le cœur dévoré de crainte.

Cette immobilité et ce silence m’étaient, semble-t-il, commandés. Je ne devais pas crier, malgré ma frayeur ; l’instinct m’ordonnait de rester là, assis, en attendant je ne sais quoi. Le sanglier écarta les fougères et avança dans la clairière. Une lueur meurtrière brillait dans ses prunelles. Il agita la tête vers moi de façon menaçante, avança d’un pas, puis d’un second, et d’un troisième.

Alors, je poussai un cri, un hurlement aigu et pénétrant. Cette fois encore, je devais obéir à cette vie intérieure. En effet, un autre cri, à peu de distance, répondit au mien. Le sanglier, déconcerté, se balançait sur ses pattes, hésitant, lorsqu’une apparition surgit à côté de nous.

Ma mère ressemblait à un grand orang-outang, ou à un chimpanzé, et, cependant, elle en différait par certains détails. Son corps, plus puissant, était moins velu, ses bras étaient moins longs, ses jambes plus grosses. Elle ne portait d’autre costume que sa toison naturelle. Et je vous jure que c’était furie quand elle se mettait en colère.

Et telle une furie, elle apparut sur la scène. Elle grinçait des dents, faisant d’effarantes grimaces, et poussait une série de cris aigus.

— Ah-ah !… Ah-ah !…

L’apparition de ma mère fut si brusque et si menaçante que le sanglier se ramassa sur lui-même en une attitude défensive, et se hérissa comme elle s’élançait sur lui. Alors elle vint vers moi. Le sanglier ne bronchait pas. Instinctivement, je sus ce qu’il convenait de faire pendant ce court répit qu’elle venait de gagner. Je bondis vers elle et l’agrippai à la ceinture, m’accrochant à elle des mains et des pieds… Je dis bien : des pieds, car je m’en servais avec autant d’adresse que de mes mains. Dans mon étreinte, je sentais ses poils se raidir sous l’effort de ses muscles et la tension de sa peau.

Au même instant où je bondissais vers elle, elle sauta en l’air et se suspendit à une branche surplombante. L’instant d’après, le sanglier passa au-dessous de nous, entrechoquant ses défenses. Revenu de sa surprise, il s’était lancé en avant, avec un cri semblable à un coup de trompette. C’était un appel : car aussitôt, de toutes les directions, des corps se ruaient à travers les fougères et les buissons.

Une vingtaine de sangliers se précipitèrent dans la clairière. Mais ma mère, avec moi toujours accroché à elle, s’était réfugiée sur une grosse branche à quatre mètres environ du sol. Elle était surexcitée et poussait des cris menaçants vers les sangliers qui, le poil hérissé et montrant les dents, s’étaient groupés sous notre arbre. Et moi, tremblant comme la feuille, je regardais les brutes furieuses, essayant d’imiter de mon mieux les cris de ma mère.

Au loin répondirent des cris pareils aux nôtres, mais d’une note plus grave ; une sorte de basse rugissante, qui s’enfla de plus en plus. Bientôt je vis s’approcher mon père… du moins, tout me porte à croire que c’était là l’auteur de mes jours.

Sa mine n’était pas des plus engageante. Mi-homme, mi-singe, pourtant ni homme, ni singe. Impossible de vous en faire la description. De nos jours, il n’existe sur terre aucun être qui lui ressemble. Pour l’époque, il avait une haute stature et il devait peser dans les soixante kilos. La face large et aplatie, ses sourcils surplombaient des yeux très rapprochés et enfoncés dans les orbites. Son nez camus – était-ce bien un nez ? – formait deux orifices, les fosses nasales s’ouvrant en dehors au lieu de s’ouvrir vers le bas.

Le front fuyait en arrière à partir des yeux et des cheveux, commençant tout de suite au-dessus des yeux, lui couvraient entièrement la tête, ridiculement petite et supportée par un cou aussi ridiculement court et épais.

Son corps était, comme les nôtres, d’une structure tout à fait rudimentaire. Il avait en réalité une poitrine vaste et profonde, mais par ailleurs, on ne distinguait aucune générosité de lignes, point de muscles protubérants ; les épaules elles-mêmes paraissaient étriquées. En somme, il représentait la force, mais une force sans beauté ; la force primitive, féroce, destinée à empoigner, agripper, déchirer et détruire.

Il avait des hanches étroites et ses jambes, maigres et velues, étaient torses, avec des muscles comme des cordes : elles ressemblaient davantage à des bras. On y devinait tout juste un soupçon de ce mollet rond et charnu qui agrémente votre jambe et la mienne. Je me souviens qu’il ne pouvait marcher sur la plante des pieds, parce qu’il avait les pieds préhensibles. Le gros orteil, au lieu de se trouver à la hauteur des autres orteils, s’opposaient à eux à la façon d’un pouce. Voilà ce qui lui donnait l’apparence d’une main et lui permettait de s’agripper aux arbres, mais l’empêchait de marcher sur la plante des pieds.

Son aspect n’était pas moins insolite que la façon dont il arriva à l’endroit où ma mère et moi nous nous tenions perchés au-dessus de la bande furieuse des sangliers. Il vint près de nous en sautant de branche en branche, et d’un arbre à l’autre. Au moment où j’écris ces lignes, il me semble le voir encore, se balançant dans le vide pour prendre son élan, quadrumane velu, hurlant de rage ; il s’arrête de temps à autre pour se frapper la poitrine de son poing fermé, attrape une branche d’une main, s’élance pour franchir les espaces de trois à cinq mètres et continue ainsi, sans aucune hésitation, son voyage aérien.

Tandis que je l’observais, je ressentais en mon être, dans mes muscles mêmes, le désir impérieux de sauter également de branche en branche, certain de trouver en moi la force nécessaire. Pourquoi en aurais-je douté ? Lorsque les petits garçons regardent leur père abattre un arbre à coup de hache, eux aussi songent qu’un jour ils manieront la hache et feront tomber les arbres. Le même phénomène se produisait chez moi. J’étais constitué pour accomplir les mêmes exploits que mon père et la vie latente en moi éveillait à mon insu des ambitions de voyages aériens à travers la forêt.

Enfin, mon père nous rejoignit, débordant de colère. Il avançait la lèvre inférieure tandis que d’en haut il regardait les sangliers de ses yeux menaçants. Il grognait à la manière d’un chien et ses canines, grosses comme des crocs, m’impressionnèrent terriblement.

Son attitude ne fit qu’exciter la fureur des sangliers. Il brisait des brindilles et des petites branches et les lançait sur nos ennemis. Il se suspendit même d’une main au-dessus d’eux, mais juste hors de leur atteinte, et se moquant d’eux alors que, dans leur rage impuissante, ils faisaient grincer leurs mâchoires. Non content de cela, il brisa une énorme branche, et se cramponnant à l’arbre d’une main et d’un pied, il fouetta les flancs et les groins des bêtes sauvages. Inutile de dire que ma mère et nous goûtions fort ce genre de sport.

Mais on finit par se lasser, même des meilleures choses, et bientôt mon père, tout en ricanant malicieusement, nous guida parmi les arbres. Je sentis alors mes ambitions se calmer et, redevenu timide, je m’agrippai à ma mère qui grimpait et se balançait à travers l’espace. Une branche cassa sous son poids. Elle venait de faire un énorme bond. J’éprouvai l’épouvantable sensation que tous deux, ma mère et moi, nous tombions dans le vide. La forêt et la lumière du soleil à travers les feuilles bruissantes s’évanouirent à mes yeux. J’eus la fugitive vision de mon père, s’arrêtant brusquement pour regarder en arrière, puis tout ne fut pour moi que ténèbres.

L’instant d’après, je me réveillais dans mon lit, entre mes draps, tremblant, couvert de sueur et en proie à la nausée. Par la fenêtre ouverte, l’air pur pénétrait dans la chambre. La veilleuse brûlait paisiblement.

J’en conclus que les sangliers ne nous atteignirent pas et que nous ne tombâmes pas jusqu’au sol, sinon je ne serais point ici à présent, un millier de siècles plus tard, pour raconter ce fait.

Revenons en arrière jusqu’à ma tendre enfance, et imaginez-vous un instant à ma place dans mon petit lit, rêvant ces horreurs incompréhensibles.

Souvenez-vous que j’étais un enfant sans aucune expérience. De ma vie je n’avais vu un sanglier, pas même un cochon. Ce que je connaissais de plus rapprochant, c’était le lard fumé du déjeuner grésillant dans la poêle. Pourtant, des sangliers bien vivants surgissaient dans mes rêves, tandis que moi, en compagnie de parents fantastiques, je m’élançais d’un arbre à l’autre à des hauteurs vertigineuses.

Vous étonnez-vous à présent que je fusse effrayé et oppressé par mes nuits hantées de cauchemars ? J’étais maudit, et, ce qui pis est, je craignais de le dire. Je ne saurais expliquer pour quelle raison, mais j’attachais à ces rêves un sentiment de culpabilité, encore qu’il me fût impossible de déterminer la nature de ma faute. Durant de longues années, je souffris en silence jusqu’à ce que, parvenu à l’âge d’homme, j’appris l’origine de ces affreux songes.





4.

Oreille-Pendante



Ce qui me déconcerte dans ces souvenirs préhistoriques, c’est l’estimation très vague de l’élément temps. Je ne parviens pas toujours à classer les faits par ordre chronologique et souvent il me serait impossible d’affirmer si une, deux, trois, quatre ou cinq années se sont écoulées entre tel et tel événement. Je ne puis que juger grossièrement le passage du temps par l’aspect et les agissements de mes semblables.

Je puis aussi appliquer la logique des faits aux différentes circonstances de ma vie. Par exemple, il ne subsiste aucun doute en mon esprit que ma mère et moi, menacés par les sangliers, nous grimpâmes dans les arbres, et fîmes notre chute avant ma rencontre avec Oreille-Pendante, qui devint par la suite mon compagnon de jeux. Il est également évident que je dus quitter ma mère entre ces deux périodes.

Je ne conserve d’autre souvenir de mon père que celui que j’ai déjà rapporté. Jamais, dans les années qui suivirent, je ne revis l’auteur de mes jours. L’unique explication plausible est qu’il dut périr après notre aventure avec les sangliers. Sa fin fut certainement prématurée, car il était en pleine vigueur et seule une mort soudaine et violente a pu l’enlever. Cependant, j’ignore comment il sortit de ce monde, s’il se noya dans la rivière, s’il fut avalé par un serpent, ou s’il disparut dans l’estomac du vieux Dent-de-Sabre, le tigre.

Sachez que je n’ai souvenance d’aucun fait autre que ceux dont j’ai été personnellement témoin en ces temps préhistoriques. Si ma mère connaissait les circonstances du trépas de mon père, elle ne me les raconta jamais. Je doute même qu’elle disposât d’un vocabulaire suffisant pour me fournir ce renseignement. À cette époque, les hommes employaient en tout et pour tout une trentaine ou une quarantaine de sons pour se faire comprendre de leurs semblables.

Je les appelle des sons et non des mots parce que, primitivement, ils n’étaient que des sons, sans valeur déterminée qu’eût rendue variable l’adjonction d’adjectifs ou d’adverbes. Ces derniers instruments du langage n’étaient pas encore inventés. Au lieu de changer la signification du nom ou du verbe par l’emploi de l’adjectif ou de l’adverbe, nous alternions les sons par des variations d’intonations et de durées ; le temps plus ou moins rapide réservé à l’émission d’un son particulier en nuançait le sens.

Ne possédant aucune conjugaison, nous jugions du temps par la contexture du discours. Nous ne parlions que de choses concrètes, parce que nous ne pensions qu’à des choses concrètes. Nous nous expliquions beaucoup par gestes. La plus simple abstraction dépassait notre pensée ordinaire ; et s’il arrivait à l’un de nous de concevoir une pensée abstraite, il lui était difficile de la communiquer aux autres, car aucun son n’existait pour l’exprimer. Gêné par un vocabulaire si restreint, s’il inventait de nouveaux sons, personne ne le comprenait. Alors, il recourait à la pantomime, illustrant sa pensée par des gestes, tout en répétant à plusieurs reprises le son nouveau.

Ainsi le langage se développa. Les quelques sons dont nous nous servions nous permirent d’accroître légèrement nos facultés intellectuelles ; alors surgit la nécessité de nouveaux sons pour exprimer nos nouvelles pensées. Parfois, lorsqu’elles dépassaient nos limites sensorielles et atteignaient l’abstraction, nous ne parvenions plus à nous faire comprendre de nos semblables. En ce temps-là, les progrès du langage étaient extrêmement lents.

Oh ! vous pouvez m’en croire, nous étions d’une simplicité déconcertante, mais nous savions beaucoup de choses complètement ignorées aujourd’hui. Ainsi nous pouvions remuer les oreilles, les dresser et les aplatir à volonté. Sans difficulté, nous parvenions à nous gratter entre les épaules et à lancer des pierres avec nos pieds. Maintes fois je me suis livré à cet exercice : raidissant les genoux, je me pliais sur les hanches et touchais le sol, non pas du bout de mes doigts, mais avec mes coudes. Quant à la chasse aux nids d’oiseaux… Je voudrais que les gamins du vingtième siècle eussent pu nous voir ! Seulement, nous ne faisions point collection d’œufs, nous les gobions.

Je me rappelle… mais n’anticipons pas ! Tout d’abord, je désirerais vous parler de mon amitié avec Oreille-Pendante. Très jeune, je me séparai de ma mère, sans doute parce qu’après la mort de mon père elle prit un second époux. Mes souvenirs de cet homme restent vagues, et plutôt défavorables. Très mince, et d’apparence fragile, il était bavard et maintenant encore, quand j’y songe, son infernal babillage continue à me crisper les nerfs. Son inconséquence l’empêchait de suivre la moindre idée. Quand je vois des singes dans une cage, je pense à lui, car il avait une allure tout à fait simiesque. Voilà la description la plus adéquate que je puis en fournir.

Dès l’abord, il me détesta et moi-même je ne tardai pas à redouter sa présence et ses mauvaises farces. Dès que je l’apercevais, je me glissais vers ma mère et m’accrochais à elle. Mais à mesure que je grandissais, je m’éloignais inévitablement, et de plus en plus, de la vigilance maternelle. Le Jaseur n’attendait que ces occasions. Dès maintenant, laissez-moi vous dire qu’à cette époque nous ne portions point de noms. Pour la clarté de mon récit j’en ai donné aux différents personnages avec lesquels je me trouvais le plus souvent en contact, et le Jaseur est le nom qui me semble le mieux convenir à mon fameux beau-père. Quant à moi, je me suis nommé Grande-Dent, mes canines étant très développées.

Le Jaseur ne cessait de me persécuter, de me pincer, de me gifler et parfois même ne se gênait pas pour me mordre. Fréquemment ma mère intervenait et je prenais alors plaisir à la voir arracher les poils de mon beau-père. Hélas ! ces disputes engendraient d’interminables scènes de ménage dont, en fin de compte, je faisais toujours les frais.

Certes, ma vie de famille n’était pas heureuse. Je souris en écrivant cette phrase : « ma vie de famille ! » Au sens moderne de ce mot, je n’avais pas de « foyer ». Ce que je pourrais désigner sous ce terme était une association, et non un gîte. Je vivais sous la garde de ma mère, mais pas dans une maison. Ma mère habitait n’importe où, pourvu qu’à la nuit tombante elle se sentît au-dessus du sol.

Très primitive, ma mère continuait à vivre sur les arbres, alors que certains membres plus avancés de notre horde logeaient déjà dans des cavernes au-dessus du fleuve. Ma mère, méfiante et rétrograde, se contentait de nicher dans le feuillage. Nous avions notre arbre particulier où se trouvait notre nid préféré ; cependant, lorsque l’obscurité nous surprenait, nous cherchions un abri dans un arbre quelconque. Sur une fourche commode, nous étalions une plate-forme, composée de branchages, de rameaux et de lianes. Bien que moins douillette, cette installation offrait l’aspect d’un grand nid, toutefois, avec cette différence : elle possédait un toit.

Oh ! pas un toit comme en construit l’homme moderne, ni même tel que le conçoivent de nos jours les plus arriérés des sauvages. C’était un travail grossier où les matériaux s’entassaient pêle-mêle au-dessus de la fourche où nous perchions. Quatre ou cinq fourches adjacentes soutenaient ce que j’appellerai l’échafaudage du toit, formé de bâtons d’environ un pouce de diamètre et sur lesquels reposaient les branches et les rameaux. Ceux-ci semblaient y avoir été lancés sans ordre ni méthode et sans aucun souci d’imperméabilité, car, je dois l’avouer, par grosse pluie, l’eau filtrait à travers le toit de façon déplorable.

Revenons à mon beau-père, le Jaseur. Comme je l’ai déjà dit, il rendait insupportable à ma mère et à moi la vie familiale. Par vie familiale je n’entends pas le nid aérien qui faisait eau de toutes parts, mais le groupe humain formé par nous trois. Le Jaseur s’acharnait contre moi avec méchanceté : j’étais le seul objet capable de retenir son attention plus de cinq minutes à la fois. De plus, ma mère finit par se lasser de prendre ma défense. Je crois même qu’à la suite des chamailleries continuelles suscitées par le Jaseur, j’étais devenu pour elle une source d’ennuis. La situation empira si rapidement que j’aurais sans doute, de mon propre gré, quitté ma famille. La satisfaction même d’accomplir cet acte d’indépendance me fut refusée. Avant que je me fusse décidé à partir, je fus chassé de chez moi.

L’occasion s’offrit au Jaseur, un jour que je me trouvais seul dans le nid. Ma mère et le Jaseur s’étaient rendus de compagnie vers le marais aux myrtilles. Il avait dû tout comploter d’avance, car je l’entendis revenir seul à travers la forêt, poussant des rugissements de rage. Comme tous les hommes de notre horde, lorsqu’il était en proie à la colère ou qu’il voulait s’exciter à la violence, il s’arrêtait de temps à autre pour se frapper la poitrine à coups de poing.

Je compris la situation désespérée et, tout tremblant, je me tapis dans le nid. Le Jaseur se dirigea directement vers notre arbre – un chêne, je m’en souviens – et commença de grimper, tout en continuant son vacarme infernal. Comme je l’ai expliqué, notre langage était très restreint ; aussi dut-il l’épuiser entièrement pour me faire comprendre son intention de régler, sur-le-champ, son compte avec moi.

Comme il atteignait la fourche, je longeai la grosse branche horizontale. Il me poursuivit : je gagnai l’extrémité et arrivai parmi les petites branches garnies de feuillage. Lâche de tempérament, – chez le Jaseur la prudence l’emportait toujours sur la colère, – il n’osait me suivre au bout de la branche où, du reste, avant de m’attraper, il eût dégringolé de tout son poids à travers les branches feuillues.

Point ne lui était nécessaire de venir jusqu’à moi. Il le savait, le monstre ! Une expression perverse apparut sur sa face et ses yeux ronds brillèrent de cruauté, puis il se mit à secouer la branche, de toutes ses forces… Moi, tout à fait à l’extrémité, je m’agrippais aux brindilles qui se brisaient sous moi. Je voyais le sol à vingt pieds au-dessous de moi !

Avec une violence de plus en plus grande, il agitait la branche tout en ricanant de haine triomphante. À ce moment, se produisit le dénouement. Les quatre brindilles que je tenais se brisèrent simultanément et je tombai sur le dos, serrant entre mes mains et mes pieds les branches cassées. Par bonheur, il ne se trouvait pas de sangliers sous l’arbre, et ma chute fut amortie par d’épais buissons.

D’ordinaire, une chute interrompt brusquement mes rêves, le choc nerveux suffisant à combler en une fraction de seconde l’abîme de milliers de siècles, et je me retrouve tout éveillé dans mon petit lit où, tremblant et couvert de sueur, j’entends sonner l’heure au coucou du vestibule. Plusieurs fois, j’ai revécu cette expulsion du nid familial et jamais je n’ai été réveillé par cette dégringolade dans les buissons. Je tombais en poussant des cris d’horreur et frappais le sol avec un bruit sourd.

Écorché, meurtri, pleurant, je demeurai à l’endroit de ma chute. À travers les feuilles, j’aperçus le Jaseur. Il avait entonné un chant démoniaque et battait la mesure en se balançant sur la branche. Brusquement, je cessai mes cris. Je ne me sentais plus en sûreté comme dans mon nid et je savais qu’en exhalant ma douleur par des gémissements, je m’exposais au danger de voir surgir les fauves.

Tandis que s’apaisaient mes sanglots, je m’intéressai aux étranges effets de lumière que je produisais en ouvrant et en refermant partiellement mes paupières mouillées de larmes. Alors, je me tâtai les membres et découvris que mon anatomie n’était pas trop endommagée. J’avais bien perdu, par-ci par-là, un peu de poil et de peau ; l’extrémité pointue d’une branche brisée était enfoncée d’un pouce dans mon avant-bras, et ma hanche droite, qui avait subi le choc de mon contact avec le sol, me faisait souffrir de façon intolérable. Mais, tout considéré, ces blessures étaient sans gravité ; en effet, je n’avais aucun os brisé et en ce temps-là les chairs de l’homme étaient plus aptes à se guérir que de nos jours. Toutefois, cette chute était sérieuse, car je boitai de la hanche meurtrie pendant au moins une semaine.

Comme je demeurais là, étendu dans les buissons, un sentiment de solitude s’empara de moi et je constatai non sans amertume que je n’avais plus de foyer. Je pris la résolution de ne plus retourner vers ma mère et mon beau-père. Je fuirais au loin, à travers les forêts, et choisirais un arbre où je nicherais seul. Quant à la nourriture, je savais où en trouver. Depuis plus d’un an, je ne dépendais plus de ma mère pour m’alimenter. Elle me donnait simplement son aide et sa protection.

Je rampai doucement hors des buissons. Une fois je me retournai et aperçus le Jaseur qui continuait de chanter en se balançant sur l’arbre. Ah ! Il n’était guère plaisant à voir. Connaissant suffisamment les précautions à prendre à travers la forêt, je déployai une extrême prudence dans ce premier voyage solitaire.

J’avançais sans m’inquiéter du but, n’ayant qu’une seule idée en tête : m’éloigner autant que possible du Jaseur. Je grimpai dans les arbres et pendant des heures entières je passai d’un arbre à l’autre sans toucher terre. Je ne suivais aucune direction déterminée et voyageais de façon irrégulière. Comme mes semblables, j’étais de nature inconséquente ; en outre, je n’étais encore qu’un enfant et je m’arrêtais souvent pour jouer en chemin.

Les aventures qui m’arrivèrent après mon départ du nid familial s’estompent et mon esprit et mes rêves ne me les retracent point. Mon autre moi a beaucoup oublié, surtout en ce qui concerne cette période. De surcroît, je ne suis jamais parvenu à grouper mes différents rêves de façon à combler la lacune entre ma fuite de notre demeure aérienne et mon arrivée dans les cavernes.

Il me souvient cependant qu’à plusieurs reprises je traversai des espaces découverts. Je les franchissais à la hâte, descendant jusqu’à terre et courant de toute la vitesse dont j’étais capable. Je revois en ma mémoire des jours pluvieux et des jours ensoleillés, preuve que je dus errer pendant un temps assez considérable. Je me rappelle particulièrement ma détresse endurée sous les pluies torrentielles, les affres de la faim et la façon dont j’apaisais les tiraillements de mon estomac. Je conserve le souvenir précis d’une chasse aux petits lézards sur le sommet rocheux d’un monticule dénudé. Ils se faufilaient sous les cailloux et réussissaient presque tous à m’échapper ; mais, de temps à autre, je retournais une petite roche et en saisissais un. La présence de serpents me chassa de ce monticule. Ils venaient simplement se chauffer au soleil sur les pierres plates et ne me poursuivaient point, mais telle était ma frayeur atavique de ces horribles animaux, que je détalais aussi vite que s’ils eussent été à mes trousses.

Alors je mâchais l’écorce amère des jeunes arbres. J’ai vague souvenance d’avoir mangé des noix vertes à la coquille molle et à la chair laiteuse. Je me souviens plus nettement d’un mal d’estomac causé soit par l’absorption de noix vertes ou de lézards. Je ne saurais préciser, mais je sais pertinemment que je dus au simple hasard de ne point avoir été dévoré par les bêtes féroces durant les heures où je me tordis sur le sol en proie à de violentes coliques.





5.

Œil-Rouge



En sortant de la forêt, j’embrassai d’un seul coup d’œil le panorama qui se présentait devant moi. Je me trouvais au bord d’un grand espace vide, limité d’un côté par de hautes falaises et de l’autre par le fleuve. La berge descendait en pente brusque vers le cours d’eau, mais en plusieurs endroits là où s’étaient produits des affaissements, on distinguait les sentiers qu’empruntaient les habitants des cavernes pour aller boire dans le courant.

Le hasard m’avait conduit vers le lieu où habitait notre horde, ce que je pourrais appeler notre village, en donnant à ce terme un sens un peu large. Ma mère, le Jaseur et moi, ainsi que quelques autres individus très primitifs, nous résidions dans les environs. Bien que vivant éloignés du groupe principal, nous faisions partie de la même horde. Je dois ajouter que la distance qui nous séparait était insignifiante. J’avais mis une semaine à la parcourir, en errant à droite et à gauche. Si je m’étais rendu directement au village, j’aurais couvert le chemin en moins d’une heure.

Je débouchai donc de la forêt et découvris les cavernes dans la falaise, l’espace libre au bord du fleuve et les sentiers menant jusqu’à l’eau. Au milieu de l’espace libre, j’aperçus plusieurs de mes semblables. Pendant toute une semaine, j’avais vagabondé seul dans les bois, sans rencontrer aucun être de ma race, en proie à la terreur et à la désolation. Aussi jugez de ma joie lorsque je découvris ce groupe d’humains. Prestement, je courus vers eux.

Alors, il se produisit un étrange phénomène. L’un d’eux me vit et poussa un cri d’alarme. Aussitôt, avec des hurlements de frayeur panique, les autres se dispersèrent. Bondissant et escaladant les rochers, ils s’engouffrèrent dans les cavernes et disparurent tous sauf un, un petit bébé qui, dans le sauve-qui-peut général, avait été déposé au pied de la falaise. Il pleurnichait lamentablement. Sa mère sortit d’une caverne : il s’élança vers elle et tandis qu’elle retournait à l’abri, s’agrippa à elle de toutes ses forces.

Je demeurai seul sur la rive, devenue subitement déserte. Me sentant abandonné, je m’assis et me mis à pleurer. Je n’arrivais point à comprendre pourquoi ceux de ma horde me fuyaient. Une fois au courant de leurs coutumes, je compris plus tard la raison de leur attitude. Me voyant surgir en courant de la forêt, ils en avaient conclu que j’étais poursuivi par quelque bête de proie. Mon apparition sans cérémonie avait été pour eux le signal de la panique.

J’observai les ouvertures des cavernes. Bientôt je me rendis compte que les habitants de la falaise m’épiaient ; des têtes s’avançaient et des cris se répondaient d’une caverne à l’autre. Dans la hâte et la confusion, beaucoup, parmi les jeunes, s’étaient réfugiés dans d’autres cavernes que la leur. Les mères les appelaient, mais sans les désigner par leurs noms, car ils n’en possédaient point, cette distinction des individus n’existant pas encore. Les mères poussaient des clameurs traduisant leur anxiété et leur colère et les jeunes reconnaissaient leurs voix. Ma mère m’eût-elle appelé ainsi, j’aurais identifié sa voix parmi celles de mille autres mères, tout comme elle aurait discerné la mienne entre mille.

Ces appels continuèrent un certain temps, mais les individus étaient trop prudents pour sortir des cavernes et se hasarder sur le sol.

Enfin, l’un d’eux osa descendre. Cet homme devait jouer un rôle important dans ma vie, comme il avait déjà exercé son influence sur tous les membres de la horde. Dans les pages de ce récit, je lui donnerai le nom d’Œil-Rouge, à cause de ses yeux injectés de sang, aux paupières enflammées, qui produisirent sur moi un effet terrible et semblaient proclamer à tous la brutalité de son âme sanguinaire.

Véritable monstre sous tous les rapports, il avait une taille gigantesque et pesait plus de cent kilos. C’était l’homme le plus corpulent de toute notre espèce. Aussi bien parmi le peuple du Feu que parmi le peuple des Arbres, je n’ai jamais rencontré personne d’aussi fort que lui. Quand, dans un journal, il m’arrive de lire un article détaillé sur un de nos modernes lutteurs ou champions de boxe, je me demande quelle figure aurait faite le meilleur d’entre eux auprès d’Œil-Rouge.

Ses chances eussent été plutôt faibles. De sa poigne de fer, le géant lui eût arraché un muscle, voire un biceps, sans le moindre effort ; du revers de son poing fermé, il lui eût écrasé le crâne aussi aisément qu’il eût brisé une coquille d’œuf ; d’un coup de pied (ou main postérieure, pour plus d’exactitude) il l’eût éventré. D’un tour de main, il lui eût brisé le cou, et d’un seul broiement de mâchoires, il eût en même temps coupé la carotide et la moelle épinière de son adversaire.

Assis, il faisait des bonds horizontaux de sept mètres. Notre coquetterie consistait à n’être point trop velus, mais Œil-Rouge était couvert de poils au-dessous et au-dessus des bras, de même jusque dans les oreilles. Seules la paume de ses mains, le dessous de ses pieds et la partie de son visage immédiatement au-dessous des yeux étaient dépourvus de poils. Horriblement laid, sa bouche grimaçante et sa lèvre inférieure toujours pendante étaient en harmonie avec ses yeux terribles.

Tel est le portrait d’Œil-Rouge.

Avec précaution, il se glissa hors de sa caverne et descendit à terre. Sans s’occuper de moi, il se mit à reconnaître les environs. En marchant il se courbait en deux, et se penchait tellement en avant qu’à chaque pas il posait ses doigts au sol. Mais alors que la plupart d’entre nous en étaient incapables, il courait admirablement à quatre pattes. En cela encore, Œil-Rouge constituait une exception ; cette particularité de marcher à quatre pattes était chez lui un atavisme.

Nous étions alors en pleine évolution, passant de la vie arboricole à la vie terrestre. Depuis plusieurs générations nous subissions une transformation dans notre corps et notre démarche. Mais Œil-Rouge appartenait au type le plus primitif de l’époque arboricole. Né dans la horde, il vivait avec nous, mais sa place réelle était ailleurs.

Très circonspect et très alerte, il allait d’un côté et de l’autre de l’espace découvert, jetant un coup d’œil entre les arbres pour essayer de découvrir l’animal qui, à l’idée de tous, m’avait poursuivi. Pendant ce temps, les autres se groupaient à l’entrée des cavernes et surveillaient la rive.

Enfin, Œil-Rouge comprit qu’aucun danger ne menaçait la horde. Il revenait de l’extrémité de l’espace libre d’où il avait promené son regard le long du fleuve et se dirigeait vers moi, sans avoir l’air de se soucier le moins du monde de ma présence. Il cheminait d’un pas tranquille, lorsque, arrivé à ma hauteur sans avertissement et avec une rapidité inouïe, il m’asséna un coup sur la tête. Je fus projeté à quatre mètres et retombai sur le sol, à moitié assommé. Je me souviens cependant d’avoir perçu, sitôt le coup reçu, des rires sauvages s’élever des cavernes. C’était là une bonne farce, du moins pour l’époque, et le peuple des cavernes exprimait sa joie par une hilarité bruyante.

C’est ainsi que je fus reçu au sein de la horde. Dès lors, Œil-Rouge se désintéressa de moi et j’eus la liberté de gémir et sangloter tout mon content. Plusieurs femmes, pleines de curiosité, formèrent cercle autour de moi. Je les reconnus pour les avoir rencontrées l’année précédente, alors que ma mère m’avait conduit dans les gorges où croissaient les noisettes.

Elles ne tardèrent pas à me laisser seul et furent remplacées par une douzaine de gamins, indiscrets et taquins. Ils m’entourèrent, me montrèrent du doigt, me firent des grimaces, tout en me pinçant et en me bourrant de coups de poing. Pris de peur, je les supportai quelque temps. Mais bientôt la colère l’emporta chez moi, et, montrant les dents et les ongles, je sautai sur le plus audacieux de la bande… Oreille-Pendante en personne. Je l’ai ainsi nommé, parce qu’il ne parvenait à dresser qu’une seule oreille. L’autre retombait flasque et privée de mouvement. Un accident quelconque en avait endommagé les muscles et Oreille-Pendante ne pouvait plus en faire usage.

Nous nous empoignâmes dans un corps à corps, comme deux gamins en train de lutter, nous griffant, nous mordant, nous tirant sur les cheveux, nous roulant tour à tour par terre. Je réussis à sauter sur lui à califourchon, ce qui me donna l’avantage, mais pas pour longtemps. Il dégagea une de ses jambes et avec son pied (ou plutôt sa main postérieure) me porta un coup formidable dans l’abdomen. Pour ne pas être éventré, je dus le lâcher et me relever, et nous recommençâmes la bataille.

Oreille-Pendante était d’un an plus âgé que moi, mais j’étais beaucoup plus furieux que lui, et il ne tarda pas à prendre ses jambes à son cou. Je le pourchassai à travers l’espace libre, puis le long d’un sentier conduisant au bord de l’eau. Mais, connaissant mieux que moi les parages, il suivit la berge et remonta par un autre sentier. Il fila en diagonale et s’engouffra dans l’ouverture d’une caverne.

Avant de m’en rendre compte, j’avais bondi après lui dans les ténèbres. La frayeur me saisit. Pour la première fois, je pénétrais dans une caverne. Je me mis à gémir, puis à pousser des cris. Oreille-Pendante se moqua de moi et, bondissant sur moi dans le noir, me renversa à terre, mais, nullement désireux de risquer un nouveau corps à corps, il s’enfuit. Placé entre lui et l’entrée, je ne le vis point repasser devant moi ; cependant, il ne devait plus être dans la caverne. Je tendis l’oreille sans parvenir à déceler où il se trouvait. Très perplexe, je gagnai l’ouverture, m’assis à l’extérieur, et demeurai aux aguets.

Il ne sortit point de l’orifice, j’en ai la conviction. Pourtant, au bout de quelques minutes, il arrivait près de moi, l’air gouailleur. Je courus après lui et derechef il se réfugia dans la caverne ; mais je ne le suivis point et reculai même à une certaine distance pour mieux surveiller l’entrée. Oreille-Pendante ne sortit pas davantage ; cependant, il revint ricaner à mon côté, et je le poursuivis une troisième fois jusque dans la caverne.

Cette scène se répéta à plusieurs reprises. Enfin je suivis Oreille-Pendante dans la caverne et me mis en vain à sa recherche. Curieux de nature, je n’arrivais pas à comprendre de quelle façon il m’échappait ainsi ; il pénétrait dans son repaire et n’en ressortait pas, et pourtant je le retrouvais continuellement près de moi, en train de se moquer. Ainsi notre lutte se transforma en une partie de cache-cache.

Durant tout l’après-midi, avec quelques répits, nous continuâmes ce jeu et une franche camaraderie naquit entre nous. En fin de compte, Oreille-Pendante ne s’éloigna plus de moi et nous demeurâmes assis l’un près de l’autre, bras dessus, bras dessous. Un peu plus tard, il me dévoila le mystère de la caverne. Me tenant par la main, il me guida à l’intérieur. Elle communiquait par une fente étroite avec une deuxième caverne d’où nous regardâmes l’espace libre.

À présent, nous étions de très bons amis. Quand les autres gamins revinrent me provoquer, il se rangea de mon côté et commença l’attaque ; nous leur distribuâmes une telle volée que bientôt on me laissa en paix. Oreille-Pendante me fit visiter le village. Il ne pouvait guère m’instruire des mœurs et coutumes, son vocabulaire trop restreint ne s’y prêtant point, mais j’observai ses actes et en fis mon profit.

Il me conduisit dans l’espace libre situé entre les cavernes et le fleuve, puis dans la forêt, où, dans un endroit herbeux parmi les arbres, nous déjeunâmes de carottes filandreuses. Ensuite nous allâmes nous désaltérer au fleuve et reprîmes le sentier conduisant aux cavernes.

En remontant cette sente, je revis Œil-Rouge. Le premier geste d’Oreille-Pendante fut de reculer de côté et de se blottir au pied du talus ; instinctivement je l’imitai, puis je relevai la tête pour voir la cause de notre frayeur : Œil-Rouge déambulait au milieu du sentier, l’air farouche et le sourcil froncé au-dessus de ses yeux enflammés. Je remarquai que tous les enfants fuyaient devant lui comme nous l’avions fait. Quant aux grandes personnes, elles le regardaient s’approcher avec des regards pleins d’inquiétude et se rangeaient sur son chemin pour lui céder la place.

Avec le crépuscule, l’espace libre devint désert. Les membres de la horde s’étaient réfugiés dans les cavernes. Oreille-Pendante me guida vers notre lit. Tout en haut de la falaise, au-dessus des autres cavernes, nous gagnâmes une petite crevasse invisible d’en bas. Oreille-Pendante s’y glissa, je le suivis avec difficulté, tant l’ouverture en était étroite, et je me trouvai dans une grotte très basse, mesurant à peine deux pieds de hauteur, et trois pieds sur quatre de superficie. Serrés l’un contre l’autre, nous dormîmes toute la nuit.





6.

Notre caverne



Rien d’étonnant que les plus hardis d’entre les gamins de la horde jouassent dans les cavernes à larges ouvertures. Je ne tardai pas à apprendre qu’elles étaient inhabitées. Du moins, personne n’y dormait la nuit. Toutes les cavernes aux ouvertures en fentes servaient d’abri nocturne et plus l’entrée était étroite, plus on les recherchait. Et cela par crainte des bêtes de proie qui, nuit et jour, menaçaient notre vie.

Dès le matin qui suivit la première nuit que je passai en compagnie d’Oreille-Pendante, il me fut donné d’apprécier l’avantage des cavernes à étroit orifice. L’aube venait d’apparaître, lorsque Dent-de-Sabre, le tigre, s’avança sur la rive. Deux membres de la horde étaient déjà levés et fuyaient devant lui. Soit qu’ils fussent pris de panique, soit que le fauve se trouvât trop près d’eux pour qu’ils pussent chercher refuge en un endroit plus sûr de la falaise, tous deux s’engouffrèrent dans la caverne à large ouverture où Oreille-Pendante et moi avions, la veille, joué à cache-cache.

Qu’advint-il à l’intérieur ? Il est difficile de le dire, mais tout porte à croire que les deux hommes se glissèrent par la fente qui réunissait cette grotte à sa voisine. L’étroitesse de cette fente n’ayant pu permettre le passage à Dent-de-Sabre, il sortit, furieux, par là où il était entré. De toute évidence, sa chasse avait été infructueuse et il espérait se restaurer à nos dépens. Dès qu’il aperçut les deux fugitifs à l’entrée de l’autre caverne, il s’élança en avant, mais les autres franchirent le passage et gagnèrent la première caverne. Le tigre, plus hargneux que jamais, reparut en découvrant ses terribles crocs.

Toute la horde se mit à faire un vacarme infernal. Du haut en bas de la falaise, nous nous pressions à l’ouverture des cavernes et sur les rebords les plus saillants de la roche, jacassant et criant sur tous les tons, faisant les grimaces les plus effarantes et montrant les dents. Notre ire égalait celle de Dent-de-Sabre, à la différence qu’elle se mêlait à la peur. Je me souvins que je grimaçais et hurlais comme les plus enragés d’entre nous, non seulement parce qu’ils me donnaient l’exemple, mais parce que l’instinct me poussait à agir de la même manière qu’eux. Les poils hérissés, je me sentais en proie à une colère féroce.

Pendant un moment, Dent-de-Sabre ne fit qu’entrer et sortir de la première, puis de la seconde grotte, tandis que les deux hommes réfugiés à l’intérieur l’évitaient en passant de l’une dans l’autre par la fente de communication. De notre côté, nous ne perdions pas de temps. Chaque fois que le tigre paraissait à l’extérieur, nous le bombardions à coups de pierres. Tout d’abord, nous nous contentâmes de les laisser choir sur lui, puis nous les lançâmes de toute la force de nos muscles.

Cette attaque imprévue détourna vers nous l’attention de Dent-de-Sabre, et intensifia encore sa fureur. Il abandonna la poursuite des deux autres et se mit à escalader la falaise, s’accrochant à la roche qui s’effritait, et grinçant des dents.

À cet effrayant spectacle, tous, jusqu’au dernier, nous rentrâmes dans nos cavernes. Je puis l’affirmer parce que je me penchai au-dehors et vis le rocher désert. Dent-de-sabre perdait pied et glissait vers le bas.

Je poussai une exclamation pour ranimer notre courage. De nouveau la falaise se couvrit de la horde hurlante, lançant des pierres avec un redoublement d’énergie. Fou de rage, Dent-de-Sabre monta à l’assaut et une fois, avant de retomber, il atteignit l’ouverture d’une des cavernes les plus basses, mais ne put y pénétrer. Chaque tentative de Dent-de-Sabre faisait déferler sur nous une vague de terreur. Au début, nous nous réfugiâmes presque tous à l’intérieur des cavernes, à l’exception de quelques-uns qui, demeurés au-dehors, le bombardaient de pierres, mais bientôt nous sortîmes pour renforcer le bombardement.

Jamais Dent-de-Sabre n’avait essuyé de la part d’êtres si petits et si faibles pareille humiliation. Tourné vers nous, dans une attitude grotesque, il nous regardait, les crocs découverts, fouettant l’air de sa queue et happant les cailloux qui tombaient à côté de lui. À l’instant précis où je lançai une pierre dans sa direction, l’animal leva la tête et la reçut en plein sur le mufle. Rugissant de colère et de douleur, il bondit en l’air et sauta des quatre pattes à la fois. Accablé sous la défaite, il recouvra néanmoins sa dignité et s’éloigna bientôt d’un pas solennel sous l’avalanche de nos projectiles. Il fit halte au milieu de l’espace découvert et nous décocha un regard avide, chargé de haine et de dépit ; il lui répugnait visiblement de s’en aller, le ventre vide, et de renoncer au si plantureux repas que nous représentions, acculés sur notre rocher, mais inaccessibles.

À le voir, nous éclatâmes de rire, d’un rire bruyant et moqueur. Or, les animaux détestent la moquerie ; rien n’excite plus leur colère. Notre hilarité irrita à tel point Dent-de-Sabre qu’il se rua de nouveau vers la falaise, poussant un rugissement. En réalité, nous n’en désirions pas davantage. La lutte se transformait en un jeu auquel nous prenions un immense plaisir.

Cette nouvelle attaque dura peu. Dent-de-Sabre ne tarda pas à reprendre son bon sens et à fuir cette grêle de pierres.

Je conserve très nette la vision du tigre à la lisière de la forêt : une de ses paupières était enflée au point qu’il ne pouvait l’ouvrir. Il tournait vers nous sa gueule ; ses lippes plissées découvraient jusqu’à la racine ses longs crocs aigus, son poil se hérissait et il fouettait l’air de sa queue. Il fit entendre un dernier rugissement, puis se déroba à notre vue parmi les arbres.

Alors nous quittâmes tous nos trous, jacassant à qui mieux mieux, et nous examinâmes les traces laissées par les griffes du fauve sur la roche friable de la falaise. Les deux fuyards, pleins de fatuité, étaient sortis de leur double caverne. Nous les entourâmes en leur prodiguant notre admiration. Survint la mère du plus jeune, à peine adolescent, qui tomba sur lui à bras raccourcis ; en proie à une rage folle, elle cria comme un démon en le giflant et en lui arrachant les cheveux. C’était une forte gaillarde, au corps velu, et la correction qu’elle infligea à son fils fit les délices de la horde. Nous nous esclaffâmes, appuyés les uns contre les autres en roulant sur le sol dans notre accès de gaîté.

Malgré la peur qui dominait alors l’existence, les hommes aimaient à rire. Nous raffolions de la plaisanterie et notre hilarité devenait parfois homérique. Une scène amusante, le moindre incident comique, même le plus grossier, suffisaient à nous épanouir la rate et à déchaîner des convulsions. Oh ! je vous prie de le croire, nous savions rire en ces temps-là !

Nous accueillîmes toutes les bêtes féroces qui assaillaient notre village de la même manière dont nous avions reçu Dent-de-Sabre. Nous réservions à notre usage les sentiers et les endroits où nous buvions au bord du fleuve, pourchassant impitoyablement ceux qui s’y hasardaient ou erraient aux environs. Nous n’hésitions pas à nous défendre contre les grands carnassiers, qui finirent par nous laisser en paix. Nous n’étions certes pas des lutteurs comme eux, mais grâce à notre ruse, à notre lâcheté, et aussi à la terreur continuelle qui nous obsédait à chaque instant, nous survivions dans ce milieu terriblement hostile du monde primitif.

Oreille-Pendante devait être mon aîné d’un an. Il ne possédait aucun moyen de m’apprendre sa courte histoire, mais comme je ne vis jamais sa mère, j’ai tout lieu de supposer qu’il était orphelin. Dans notre horde, la paternité comptait peu. Le mariage n’existait qu’à l’état rudimentaire et les couples se séparaient après une querelle. L’homme moderne, avec son institution du divorce, agit de même, mais légalement. Faute de lois, seule la coutume réglait nos actes ; or, sur ce sujet, la coutume était plutôt confuse.

Néanmoins, ainsi que le montrera la suite de ce récit, nous avions de vagues tendances vers la monogamie : elle devait, comme on le sait, conférer plus tard force et puissance aux tribus qui l’adoptèrent. Même à l’époque de ma naissance, il existait plusieurs ménages fidèles qui vivaient dans les arbres voisins de celui de ma mère. Mais l’existence au sein de la horde ne se prêtait guère à la monogamie. C’est sans doute pourquoi les couples fidèles s’en éloignaient. Pendant plusieurs années ils demeuraient unis, mais lorsque l’un ou l’autre des conjoints mourait ou était dévoré par les bêtes de proie, le survivant trouvait invariablement un nouveau compagnon.

Une chose m’intrigua au plus haut point durant les premiers jours qui suivirent mon arrivée dans les cavernes. Une peur inexplicable planait sur toute la horde. Dès l’abord, elle m’apparut reliée à une idée d’orientation : la horde redoutait le Nord-Est et vivait dans une appréhension perpétuelle de ce point de l’horizon. Plus fréquemment que de tout autre côté, les membres de la horde se tournaient vers le Nord-Est et alors une crainte extrême se peignait sur leurs visages.

Quand Oreille-Pendante et moi allions dans cette direction pour manger les carottes aux racines fibreuses, qui, à cette saison, pullulaient, il devenait d’une timidité étonnante. Il se contentait des rebuts, des grosses carottes coriaces et des petites toutes en fibres, plutôt que de s’aventurer un peu plus loin où elles étaient encore intactes. Quand je m’aventurais un peu trop à son gré, il me grondait et me querellait, laissant entendre qu’un grave péril nous menaçait de ce côté, mais l’indigence de son vocabulaire ne lui permettait pas de me faire comprendre la nature de ce péril.

Je fis ainsi plus d’un excellent repas, malgré ses invectives. Comment pouvais-je deviner de quoi il s’agissait ? Je me tenais toujours en alerte, mais je ne discernais aucune raison de s’alarmer. Cependant, je calculais toujours la distance entre moi et l’arbre le plus proche, où je comptais me réfugier avant d’être capturé par Poil-Fauve ou Dent-de-Sabre, si l’un ou l’autre surgissaient brusquement.

Un jour, vers la fin de l’après-midi, un grand tumulte s’éleva dans le village. La horde semblait hantée d’une idée fixe : la peur. Les habitants des cavernes, sortis de leurs repaires, fourmillaient sur le flanc de la falaise et regardaient le Nord-Est ; ils montraient du doigt vers ce point-là.

Ignorant ce qui se passait, je grimpai prestement jusqu’à ma petite caverne au haut de la falaise avant de me retourner pour me rendre compte du danger.

De l’autre côté du fleuve, au loin vers le Nord-Est, mes yeux virent pour la première fois le mystère de la fumée, le plus grand animal que j’eusse contemplé jusque-là. Il me produisit l’effet d’un serpent monstrueux, dressé sur sa queue, élevant la tête par-dessus les arbres et se balançant d’avant en arrière. Cependant, d’après l’attitude de mes compagnons, je compris bientôt que la fumée en elle-même ne constituait pas un danger. Ils semblaient la redouter comme l’indice d’un autre péril. Lequel ? J’étais incapable de le deviner, et eux n’auraient su me le dire. Je ne tardai pas à l’apprendre et à le craindre comme un fléau plus terrible que Poil-Fauve, que le vieux Dent-de-Sabre, et que les reptiles eux-mêmes.





7.

Dent-Brisée



Dent-Brisée était un autre gamin qui vivait seul. Sa mère habitait les cavernes, mais deux autres enfants étant nés après lui, il avait été mis dehors et obligé de subvenir à ses propres besoins. Pendant les quelques jours précédents, nous avions assisté à cette expulsion qui nous avait fort divertis. Dent-Brisée refusait de partir et chaque fois que sa mère quittait la caverne, il revenait s’y faufiler. Lorsque, à son retour, elle l’y retrouvait, elle s’abandonnait à des accès de fureur extrêmement comiques. La moitié de la horde prit l’habitude de se rassembler pour jouir du spectacle. D’abord, de l’intérieur de la caverne sortaient des grondements et des cris. Puis on entendait le bruit de la correction et les gémissements de Dent-Brisée. Ensuite, les deux cadets aidaient leur mère à battre leur frère, et finalement, comme sous l’éruption d’un volcan en miniature, Dent-Brisée était projeté hors de la grotte.

Au bout de quelques séances, son départ fut un fait accompli. Une demi-heure durant, il pleura de chagrin, au centre de l’espace découvert, sans que personne fît attention à lui. Il se décida alors à venir habiter avec Oreille-Pendante et moi. Notre caverne était bien étroite, mais en se serrant un peu il y avait place pour trois. Je ne me souviens pas que Dent-Brisée ait passé plus d’une nuit en notre compagnie ; l’accident qui va suivre a dû, par conséquent, arriver tout de suite après.

Il se produisit au milieu de la journée. Dans la matinée, nous avions mangé notre content de carottes, puis, tout en jouant, nous nous étions aventurés jusqu’aux grands arbres de la forêt. Je ne puis m’expliquer comment Oreille-Pendante oublia sa prudence coutumière ; sans doute se laissa-t-il distraire par le jeu. Nous nous poursuivions de branches en branches, franchissant d’un bond une distance de trois mètres et nous laissant choir d’une hauteur de sept à huit mètres, avec une remarquable aisance. Je frémis en songeant aux sauts que nous faisions. En devenant plus vieux et plus lourds, nous apprîmes à être prudents, mais à cet âge, nous n’étions que nerfs et tendons et nous ne reculions devant rien.

Dent-Brisée déployait une agilité extraordinaire dans ce sport. Il se laissait « prendre » moins souvent qu’aucun de nous et il exécutait un tour difficile que ni Oreille-Pendante, ni moi n’arrivions à imiter. À dire vrai, nous n’osions pas nous y risquer.

Lorsqu’il arrivait à l’un de nous de le prendre, Dent-Brisée courait jusqu’au bout de la branche la plus haute d’un arbre, à plus de vingt mètres du sol, et rien ne venait amortir la chute. Mais, environ sept mètres au-dessous et cinq mètres en dehors de la ligne perpendiculaire, pendait une grosse branche d’un arbre voisin.

Quand nous le poursuivions sur sa branche élevée, Dent-Brisée se tournait vers nous et se mettait à se balancer, ce qui, naturellement, retardait notre avance ; mais ce balancement avait un autre but. Dent-Brisée prenait ainsi son élan pour sauter en arrière, et au moment précis où nous allions enfin le capturer, il se laissait partir. La branche secouée lui servait comme d’une sorte de tremplin, le projetait en arrière et durant la chute, il faisait un rétablissement de côté, afin de se trouver face à la branche où il comptait choir. Celle-ci ployait sous le choc et il se produisait parfois un craquement menaçant, mais elle ne se brisait point et entre les feuilles nous distinguions le visage de Dent-Brisée levé vers nous et grimaçant de joie triomphante.

J’étais le poursuivant la dernière fois que Dent-Brisée exécuta ce tour de force. Il venait d’atteindre l’extrémité de la branche et commençait son balancement tandis que j’avançais vers lui, quand soudain Oreille-Pendante nous lança un cri d’alarme. Baissant les yeux, je l’aperçus, tapi à la fourche principale de l’arbre. D’instinct je m’aplatis sur la grosse branche où je me trouvais. Dent-Brisée cessa de se balancer, mais la branche continuait à s’agiter et à l’entraîner de haut en bas, dans le bruissement des feuilles.

J’entendis le craquement d’une brindille sèche et, regardant au-dessous de moi, j’aperçus le premier homme du Feu. Il rampait avec précaution sur le sol, les yeux levés dans la direction de l’arbre. Tout d’abord, je le pris pour un animal sauvage, car il portait un morceau de peau d’ours sur les épaules et autour de la ceinture. Puis je distinguai ses mains, ses pieds et les traits de son visage. Il ressemblait fort à ceux de notre espèce, à la différence qu’il était moins velu et que ses pieds avaient moins l’aspect de mains que les nôtres, tandis qu’à notre tour, nous étions moins velus que le Peuple des Arbres.

L’idée surgit soudain à mon esprit : j’avais devant les yeux la terreur du Nord-Est, dont la fumée mystérieuse annonçait la présence. J’en demeurai surpris. En effet, il ne paraissait pas terrible. Œil-Rouge ou n’importe quel homme fort de notre tribu était capable de se mesurer avec lui. En outre, il était vieux, tout ridé par l’âge et la toison de son visage était grise. Lorsqu’il se releva pour marcher, je remarquai qu’il boitait d’une jambe. Nous pouvions le dépasser à la course et grimper plus vite que lui dans les arbres. Jamais il ne nous attraperait, aucun doute là-dessus.

Mais il portait dans sa main quelque chose que je voyais pour la première fois : un arc et une flèche. À cette époque, ces objets ne signifiaient absolument rien pour moi. Comment aurais-je pu savoir que la mort se dissimulait dans ce morceau de bois courbé ? Oreille-Pendante, lui, ne l’ignorait point. De toute évidence, il avait déjà vu des hommes du Feu et connaissait un peu leurs manières d’agir. L’homme du Feu le regarda et se mit à décrire un cercle autour de l’arbre. De son côté, Oreille-Pendante, à hauteur de la fourche principale, contourna le tronc, en ayant soin de se cacher afin de maintenir toujours l’épaisseur du bois entre lui et l’homme du Feu.

Brusquement, celui-ci tourna en sens inverse. Oreille-Pendante, pris au dépourvu, se hâta de l’imiter, mais ne réussit point à se mettre à l’abri avant que l’homme du Feu eût fait vibrer son arc. La flèche monta en l’air, manqua Oreille-Pendante et alla frapper une branche puis retomba sur le sol. Je dansai de joie sur mon perchoir. Voilà enfin un sport ! L’homme du Feu lançait un objet à Oreille-Pendante, comme nous le faisions souvent entre nous en guise d’amusement.

Le jeu continua quelques minutes encore, mais Oreille-Pendante ne s’exposa pas une seconde fois. Alors, l’homme du Feu abandonna la partie. Penché sur ma branche horizontale, je me mis à jacasser pour attirer son regard. Je voulais jouer, moi aussi. Je désirais que l’homme du Feu essayât de m’atteindre avec cet objet inconnu de moi. Il me vit, mais ne fit aucun cas de ma personne, concentrant toute son attention sur Dent-Brisée qui, à son corps défendant, se balançait toujours au bout de la branche.

La première flèche partit. Dent-Brisée hurla de souffrance et de frayeur. Le trait l’avait touché. Du coup la situation prenait une tournure différente à mes yeux. Je perdis aussitôt l’envie de jouer ; tout tremblant, je m’aplatis sur la branche. Une seconde, puis une troisième flèche montèrent vers l’arbre, manquèrent Dent-Brisée, sifflèrent à travers les feuilles et, dérivant une courbe dans leur vol, tombèrent à terre.

De nouveau l’homme du Feu tendit son arc. Il changea de position et recula de quelques pas, puis la corde vibra, la flèche monta et Dent-Brisée, poussant un cri horrible, fut délogé de la branche. Il tournoya plusieurs fois sur lui-même, tout bras et tout jambes, semblait-il, et la flèche plantée dans sa poitrine apparaissait et disparaissait à chaque tour de son corps.

Tout en bas, à vingt-cinq mètres au-dessous de la branche où il se balançait, Dent-Brisée s’écrasa sur le sol avec un bruit sourd, son corps rebondit légèrement, puis ne bougea plus. Cependant, il vivait encore, car au bout d’un instant il remuait et se tordait de douleur, grattant la terre des mains et des pieds. Je vois alors l’homme du Feu saisir une énorme pierre et lui en marteler la tête et… je ne me souviens plus de rien.

Durant mon enfance, à cette partie de mon rêve, je me réveillais toujours en poussant des cris de terreur, et retrouvais souvent ma mère ou ma nourrice au chevet de mon lit : anxieuses et effrayées, elles me caressaient les cheveux, et s’efforçaient de me rassurer en me disant qu’elles étaient là et que je n’avais rien à craindre.

Mon rêve suivant, dans l’ordre où ils se succédaient, commence inévitablement par la fuite à travers la forêt en compagnie d’Oreille-Pendante. L’homme du Feu, Dent-Brisée, et l’arbre tragique ont disparu à jamais. Oreille-Pendante et moi, pris de panique, courons entre les arbres. Ma jambe droite me fait souffrir d’une façon atroce ; traversant ma chair de part en part, reste plantée la flèche de l’homme de Feu. Non seulement le déchirement des muscles me cause une intolérable douleur, mais la flèche gêne ma course, et il m’est impossible de suivre Oreille-Pendante.

Je dus renoncer à le rattraper et me blottis dans la fourche d’un arbre. Oreille-Pendante continuait son chemin. Je l’appelai d’un ton plaintif ; il s’arrêta pour regarder en arrière. Alors il revint vers moi, monta jusqu’à la fourche et examina la flèche. Il essaya de la retirer ; mais d’un côté les chairs résistaient au passage des barbes de la pointe et, de l’autre, à celui de la tige empennée. Ses efforts me faisaient tellement souffrir que je le priai de cesser.

Pendant un moment nous demeurâmes tous deux au creux de l’arbre, Oreille-Pendante inquiet et pressé de fuir, jetant des regards inquiets d’un côté et de l’autre, tandis que je sanglotais doucement. De toute évidence, Oreille-Pendante avait une envie folle de se sauver et le fait qu’il demeura près de moi, malgré sa peur, reste à mes yeux un symbole de l’altruisme et de la camaraderie qui ont contribué à faire de l’homme le plus puissant d’entre les animaux.

Une fois encore, Oreille-Pendante essaya de retirer la flèche mais je l’arrêtai, fou de douleur. Alors, il se baissa et se mit à ronger la tige de la flèche entre ses dents, tout en tenant fermement l’autre bout de ses deux mains, afin de l’empêcher de remuer dans la blessure, et je m’accrochai à lui de toutes mes forces. Souvent, il m’arrive de méditer sur cette scène : Nous voici deux petits hommes, dans l’enfance de la race, l’un dominant sa crainte et réprimant son instinct de fuite, pour rester près de l’autre et le secourir.

Alors se dresse devant moi tout ce qu’annonçait, dans un lointain avenir, l’attitude de mon ami : je vois Damon et Pythias, les équipages des bateaux de sauvetage, les infirmières de la Croix-Rouge, les martyrs et les défenseurs des causes perdues, le Père Damien, et le Christ lui-même, ainsi que tous les hommes aux puissantes statures qui doivent leurs forces spirituelles aux êtres primitifs tels qu’Oreille-Pendante, Grande-Dent et autres obscurs habitants du monde préhistorique.

Quand Oreille-Pendante eut, à l’aide de ses dents, arraché la pointe de la flèche, la tige se retira facilement. Je me levai et fis quelques pas, mais cette fois ce fut mon camarade qui m’arrêta. Ma jambe ruisselait de sang. Quelques-uns des petits vaisseaux s’étaient sans doute rompus. Courant jusqu’au bout d’une branche, Oreille-Pendante cueillit une poignée de feuilles vertes, dont il bourra la plaie. Bientôt le sang cessa de couler et ensemble nous continuâmes notre route pour regagner l’abri sûr des cavernes.





8.

Dent-de-Sabre



Je garde un vif souvenir de mon premier hiver après ma séparation d’avec ma mère. Durant mes rêves, je me revois assis, grelottant. Oreille-Pendante et moi sommes blottis l’un contre l’autre, bras et jambes entrelacés, claquant des dents et la face bleuie. Le froid devenait particulièrement mordant vers le matin. Durant ces heures glaciales qui précédaient le jour, nous ne dormions guère et, tout transis, nous attendions le lever du jour afin de nous réchauffer aux rayons du soleil.

Quand nous sortions de notre caverne, le sol craquait sous nos pas. Un matin, nous découvrîmes que la surface calme de l’eau dans la petite crique où nous allions boire était gelée. Quel événement dans la tribu ! Os-à-Moelle, le vétéran de la horde, n’avait jamais vu pareille chose. Je me souviens du regard inquiet et désolé dont il examinait la glace. (Nos yeux reflétaient toujours une douloureuse tristesse lorsqu’un fait nous échappait ou que nous ressentions un désir vague qu’il nous était impossible d’exprimer.) Œil-Rouge, lorsqu’il considéra la glace, prit cet air sombre et consterné, puis il regarda au-delà de la rivière, vers le Nord-Est, comme si, de quelque façon, il rattachait les hommes du Feu avec cette dernière découverte.

Mais nous ne vîmes de glace que ce matin-là, et ce fut l’hiver le plus rigoureux que nous eûmes à subir. J’ai souvent songé qu’il était avant-coureur des innombrables hivers à venir, lorsque les énormes glaçons venus du Nord se répandirent sur la surface du globe. Nous n’assistâmes pas à ce phénomène. Bien des générations ont dû se succéder avant que les descendants de la horde dussent émigrer au Sud ou s’adapter aux nouvelles conditions de température.

Nous menions une vie insouciante et livrée au pur hasard. Nous ne formions guère de projets et il était rare que nous les missions à exécution. Nous mangions quand nous avions faim, buvions quand nous avions soif, évitions nos ennemis carnivores ; nous nous abritions dans nos cavernes à la tombée de la nuit, et le reste de notre existence se passait à jouer. Nous étions très curieux, faciles à divertir, seule la colère ou le danger nous rendaient graves et sérieux, mais dès que la menace se dissipait, notre gaieté reprenait le dessus.

Illogiques, sans aucune suite dans les idées, nous n’envisagions jamais les conséquences de nos actes. Les hommes du Feu se montraient bien supérieurs à nous, car ils possédaient toutes ces qualités qui nous faisaient entièrement défaut. Toutefois, en certaines circonstances, surtout dans le domaine émotionnel, nous étions capables d’une grande constance. La fidélité des couples monogames auxquels j’ai déjà fait allusion peut s’expliquer par l’habitude, mais il n’en saurait être de même pour mon affection envers la Rapide, et pour la haine immortelle entre moi et Œil-Rouge.

Mais ce qui m’afflige particulièrement lorsque je jette un regard dans ce passé lointain, c’est notre inconséquence et notre stupidité. Une fois je tombai sur une calebasse brisée et pleine d’eau de pluie. Je goûtai ce breuvage et le trouvai doux. Je me rendis même au fleuve avec cette coupe en main et, l’ayant remplie, j’en bus la moitié et lançai le reste sur Oreille-Pendante. Ensuite, j’envoyai l’objet au loin. Jamais il n’entra dans mon cerveau de remplir d’eau cette calebasse et de la porter dans ma caverne. Pourtant je souffrais souvent de soif la nuit, surtout après avoir mangé des oignons et du cresson, et dans l’obscurité personne n’osait quitter la caverne pour aller boire.

En autre occasion, je trouvai une calebasse sèche à l’intérieur de laquelle les graines produisaient du bruit. Je m’amusai beaucoup à la secouer, mais cette calebasse ne représentait pour moi qu’un objet. Pourtant ce fut peu de temps après que l’usage des calebasses comme récipients devint un usage général dans la horde. Je n’en fus point l’inventeur : cet honneur revient au vieil Os-à-Moelle, et je dois ajouter, pour être juste, que la nécessité de son grand âge fut la cause de cette innovation.

Quoi qu’il en soit, le premier homme de la horde qui employa la calebasse fut Os-à-Moelle. Dans la caverne de son fils, le Chauve, qui lui permettait d’en occuper un coin, il gardait une provision d’eau. L’esprit d’imitation était très accentué dans la horde. À force de voir Os-à-Moelle remplir sa calebasse au bord du fleuve, et la porter avec précaution à sa caverne, bientôt, l’un après l’autre, tous nous procurâmes une calebasse et l’employâmes de façon semblable, si bien que l’usage se généralisa parmi nous de faire provision d’eau.

S’il arrivait au vieil Os-à-Moelle de tomber malade et de ne pouvoir quitter la caverne, le Chauve confiait cette tâche à Longue-Lèvre, son fils. Os-à-Moelle, de nouveau rétabli, Longue-Lèvre continuait à lui porter son eau. Avec le temps, à de rares exceptions, les hommes laissèrent cette corvée aux femmes et aux aînés des enfants.

Oreille-Pendante et moi restions indépendants. Nous ne portions d’eau que pour nos besoins personnels, et souvent nous nous moquions des autres gamins lorsque, appelés par leurs parents, ils devaient quitter le jeu pour aller remplir les gourdes.

Le progrès ne s’installait que très lentement parmi nous. Nous passions notre existence à jouer à la manière des enfants ; les adultes eux-mêmes se divertissaient à longueur de journée, mais nos ébats différaient totalement de ceux des animaux. Nous faisions des découvertes, grâce à notre curiosité et à notre vivacité d’esprit naturelles. Pendant le temps que je vécus au sein de la horde, la plus importante des améliorations apportées à notre bien-être fut l’usage des calebasses comme récipients.

Au début, nous n’y conservions que de l’eau, à l’instar du vieil Os-à-Moelle, lorsqu’un jour une des femmes (je ne me rappelle plus laquelle) remplit une calebasse de mûres et la rapporta à sa caverne. Bientôt, toutes les femmes suivirent son exemple et transportèrent ainsi les baies, les noix et les racines. L’idée, une fois en marche, ne pouvait s’arrêter. Une autre évolution du récipient est due aux femmes. Sans doute l’une d’elles jugea-t-elle sa calebasse trop petite, ou bien oublia-t-elle de l’emporter ; toujours est-il qu’elle raccorda les bords extérieurs de deux larges feuilles en les épinglant au moyen de brindilles et put, de la sorte, faire une plus ample provision de baies qu’auparavant.

Nous n’allâmes pas plus avant dans le mode de transport des vivres. Il ne vint à l’esprit de personne de tresser des brins d’osier pour en confectionner un panier. Souvent les hommes et les femmes liaient au moyen de solides sarments les bottes de fougères et de branchages qu’ils emportaient dans les cavernes pour dormir dessus. Il est possible qu’au bout de dix ou vingt générations, on soit arrivé au tressage des paniers, qui conduisit inévitablement au tissage des étoffes. Les vêtements suivirent et le fait de cacher notre nudité engendra la pudeur.

Voilà comment progressait le monde préhistorique. Mais, à cette époque-là, l’humanité en était à ses tout premiers débuts et ne pouvait gagner beaucoup de terrain en une seule génération. Nous ne possédions ni armes, ni feu, et notre langage était des plus rudimentaires. L’invention de l’écriture était encore si loin dans l’avenir que je frémis en y songeant.

Je fus moi-même sur le point de faire une découverte. Pour vous montrer comment le progrès dépendait alors du plus simple des hasards, laissez-moi vous expliquer comment, sans la gloutonnerie d’Oreille-Pendante, j’aurais pu amener parmi nous la domestication du chien, exploit que les hommes du Feu n’avaient pas encore réalisé. Je vais donc vous raconter comment la faute d’Oreille-Pendante retarda de plusieurs générations notre développement social.

À l’ouest de nos cavernes se trouvait un grand marais, et au sud s’étendaient des collines basses et rocheuses. Nous ne nous aventurions guère du côté de ces collines pour deux raisons : d’abord, parce que nous n’y découvrions point le genre de nourriture qui nous convenait et ensuite parce qu’elles étaient hantées d’animaux carnassiers.

Cependant, Oreille-Pendante et moi nous nous risquâmes un jour jusque-là. Nous ne nous serions jamais autant éloignés si nous n’avions été occupés à taquiner un tigre, le vieux Dent-de-Sabre lui-même. De bonne heure le matin, nous l’avions aperçu dans la forêt, et, du haut des branches où nous courions en sûreté, nous fîmes un vacarme infernal qui avertit tous les habitants de la forêt de l’approche du vieux tigre.

Ne rencontrant aucun gibier devant lui, il se mit en colère et lança vers nous des rugissements en fouettant l’air de sa queue. Parfois, il s’arrêtait et nous regardait longuement, comme s’il cherchait en son cerveau quelque stratagème pour nous atteindre. Mais nous nous moquions de lui et le bombardions de brindilles et de bouts de branches.

Poursuivre ainsi certains fauves constituait un des sports favoris de la horde. Parfois la moitié de la tribu harcelait dans les arbres un tigre ou un lion rencontrés en plein jour. Nous y goûtions une sorte de revanche : en effet, plus d’un membre de la horde, pris à l’improviste, avait disparu dans la panse d’un de ces carnassiers. De telles épreuves, où l’animal se montrait impuissant et honteux, apprenaient aux fauves à respecter les limites de notre territoire. De surcroît, nous savourions follement ce jeu magnifique.

Oreille-Pendante et moi avions donc pourchassé Dent-de-Sabre sur une distance de trois kilomètres environ dans la forêt. De guerre lasse, le tigre, la queue entre les pattes, s’enfuit comme un chien battu. Nous nous efforçâmes de le poursuivre, mais quand nous atteignîmes la lisière de la forêt, il n’était plus qu’un trait dans le lointain.

Je ne sais si c’est la curiosité qui nous guida, toujours est-il qu’après nous être amusés un court instant, mon camarade et moi nous mîmes à courir en terrain découvert jusqu’au pied des collines. Nous n’allâmes pas loin, à une centaine de mètres des arbres. En contournant le coin d’un rocher (nous avancions avec prudence, car nous ignorions ce qui nous guettait derrière ces masses rocheuses), nous aperçûmes trois petits chiens qui folâtraient au soleil.

Profitant de ce qu’ils ne nous voyaient pas, nous les observâmes un long moment. C’étaient des chiens sauvages. Une fente horizontale dans la muraille rocheuse indiquait évidemment l’abri où leur mère les avait laissés et où ils auraient dû rester s’ils eussent été obéissants. Mais la vie qui bouillonnait en eux avait poussé ces chiots à sortir de leur gîte pour s’ébattre au soleil, comme elle nous avait incités, Oreille-Pendante et moi, à quitter la forêt.

J’ignore de quelle façon leur mère les aurait punis, si elle les avait surpris. Mais Oreille-Pendante et moi la devançâmes. Mon compagnon me lança un coup d’œil significatif, et nous bondîmes en avant. Les petits chiens ne connaissaient pas d’autre refuge que leur caverne, dont nous leur barrions l’entrée. Un d’eux se jeta entre mes jambes. Je m’accroupis et l’agrippai. Il enfonça ses petites dents aiguës dans mon bras, et, saisi par la douleur, je le lâchai. L’instant d’après, il s’était faufilé dans la fissure.

Oreille-Pendante, se démenant avec le second chiot, me décocha un regard de mépris, et, par une infinie variété de sons, me traita d’idiot et de maladroit. Vexé et désireux de prouver ma valeur, j’empoignai le troisième petit chien par la queue. Il me donna un coup de crocs, mais je l’appréhendai par la peau du cou. Oreille Pendante et moi nous nous assîmes et, soulevant les petites bêtes à bout de bras, nous les regardâmes en riant.

Les chiots grognaient, geignaient et glapissaient. Soudain, mon compagnon sursauta : il lui semblait avoir entendu un bruit. Pris de peur, nous nous regardâmes l’un l’autre, conscients du danger qui nous menaçait. Le fait de toucher à leurs petits transforme les animaux en de véritables démons. Or, ces chiots bruyants appartenaient à la race des chiens sauvages, que nous connaissions pour les avoir vus courir en bandes à la poursuite des troupeaux de bisons, dévorant les veaux, les bêtes âgées et malades. Plus d’une fois, nous avions dû fuir devant eux. Je me souviens d’avoir vu une femme de la horde pourchassée par eux et attrapée au moment où elle gagnait l’abri de la forêt. Si cette course éperdue ne l’avait épuisée, elle aurait pu se réfugier dans un arbre. Malgré ses efforts pour grimper, elle glissa et tomba. En peu de temps, ils lui réglèrent son compte.

Sans lâcher notre prise, nous courûmes vers le bois. Une fois en sécurité dans un arbre, nous levâmes nos chiots en l’air et nous nous reprîmes à rire. Comme vous le voyez, la bonne humeur chez nous ne perdait jamais ses droits.

Alors, je dus affronter une des tâches des plus ardues. Voulant à toute force emporter nos chiens à la caverne, nous ne pouvions disposer de nos deux mains pour grimper. Nous essayâmes de marcher sur le sol, mais il nous fallut bien vite regagner les arbres pour échapper à une hyène, qui nous suivait d’en bas.

Une idée lumineuse traversa l’esprit de mon camarade. Il se souvint d’avoir lié des brasses de feuillages pour les porter dans notre caverne et les disposer en guise de lits. Brisant quelques fortes lianes, il ficela ensemble les pattes de son chiot, et, au moyen d’une autre liane passée à son cou, assujettit le chien sur son dos, ce qui lui laissa les mains et les pieds libres pour grimper. Tout heureux, il se remit en marche sans attendre que j’eusse terminé de ligoter mon chiot.

Une autre difficulté surgit bientôt. Le petit chien ne restait pas sur le dos d’Oreille-Pendante ; il glissait sur le côté et oscillait par devant. Ses dents n’étant point liées, il les enfonça dans le ventre tendre et sans protection du jeune garçon qui poussa un cri et s’agrippa des deux mains à une grosse branche pour éviter la chute. Le sarment passé autour de son cou se brisa et le chiot, les pattes toujours ficelées, tomba sur le sol. L’hyène commença aussitôt son repas.

Furieux, Oreille-Pendante lâcha une bordée d’injures sur l’hyène et s’éloigna tout seul, dans les arbres. Désireux malgré tout d’emporter mon petit chien à la caverne, j’en rendis le transport plus facile en améliorant l’invention de mon camarade. Non seulement je liai les pattes du chiot, mais je lui fourrai un bâton entre les mâchoires et les ficelai ensuite solidement.

Enfin j’arrivai avec le petit chien au pied de la falaise. Peut-être possédais-je un peu plus de ténacité que le reste de la tribu, sans quoi je n’aurais jamais mené à bonne fin cette difficultueuse entreprise.

Tous se moquèrent de moi lorsqu’ils me virent hisser l’animal jusqu’à ma petite caverne, mais je m’en souciai peu. Le succès avait couronné mes efforts et je gardais mon petit chien, un jouet comme il n’en existait point. Il s’apprivoisa rapidement. Lorsqu’en jouant il me mordait, je lui donnais quelques taloches et il se tenait tranquille pendant un certain temps.

Cette gentille bête occupait tous mes instants. C’était quelque chose de nouveau, et nous autres, de la horde, raffolions de la nouveauté. Quand je vis que mon chien refusait de se nourrir de fruits et de légumes, j’attrapai à son intention des oiseaux, des écureuils et de jeunes lapins. (À la fois carnivores et végétariens, nous étions adroits à capturer le gibier.) Le chiot mangeait la viande et prospérait à souhait. Autant que je puis m’en souvenir, je le conservai un peu plus d’une semaine. Un jour que je revenais à la caverne emportant une nichée de faisans récemment éclos, je constatai qu’Oreille-Pendante avait tué mon petit chien et commençait à le manger. Je me jetai sur mon camarade et, dans l’exiguïté de la grotte, nous luttâmes à coups de dents et d’ongles.

Ainsi, le premier essai de domestication du chien se termina par une rixe. Nous nous arrachâmes des poignées de poils, nous nous griffâmes et nous nous mordîmes, chacun s’efforçant de crever les yeux de l’adversaire. Après une courte bouderie, la réconciliation eut lieu et ensemble nous dévorâmes le chien. Cru, bien entendu. Nous n’avions pas encore découvert le feu. Notre évolution vers la cuisson des aliments demeurait emprisonnée dans les rouleaux du parchemin de l’avenir.





9.

Le tueur



Œil-Rouge constituait un élément discordant parmi les membres de la horde. Il était plus rudimentaire qu’aucun d’entre nous. Cependant, nous étions encore trop primitifs nous-mêmes pour être capables d’une action coopérative en vue de le tuer ou de le chasser. Si grossière que fût notre organisation sociale, il était encore trop grossier pour y vivre. Ses efforts tendaient à détruire la tribu par des actes antisociaux. En réalité, il rétrogradait vers un type plus ancien et sa place était parmi le peuple des Arbres plutôt que parmi nous, qui étions en train de devenir des hommes.

Œil-Rouge était un monstre de cruauté, ce qui est beaucoup dire pour l’époque. Il battait ses femmes, non qu’il en possédât plusieurs à la fois, mais il se maria à diverses reprises. Aucune compagne ne pouvait demeurer avec lui, mais il avait raison d’elles par la force. Inutile de vouloir lui résister ; nul n’était assez fort pour lui tenir tête.

J’ai souvent des visions de l’heure calme qui précède le crépuscule. Revenant de la crique, du champ de carottes ou du marécage où croissent les buissons chargés de baies charnues, les gens de ma race s’assemblent devant les cavernes dans l’espace découvert. Ils n’osent s’attarder, car la redoutable obscurité approche, livrant le monde au carnage des animaux chasseurs, tandis que les ancêtres de l’homme se cachent en tremblant dans leurs trous.

Il nous reste quelques minutes encore avant de grimper à nos cavernes. Las d’avoir joué toute la journée, nous ne menons pas grand bruit. Même les petits, toujours avides de singeries et de rires, jouent tranquillement. La brise de mer s’est apaisée et les ombres s’allongent avec la descente du soleil à son déclin. Soudain, de la caverne d’Œil-Rouge, nous arrivent des cris déchirants et un bruit de coups. Il maltraite sa femme.

Tout d’abord, un silence terrifié s’abat sur nous. Mais comme les coups et les cris redoublent, dans notre rage impuissante nous nous livrons à un caquetage insensé. Il est clair que les hommes s’indignent de la conduite d’Œil-Rouge, mais ils ont trop peur de lui. Les coups cessent, les plaintes se taisent, tandis que nous bavardons entre nous, et que le triste crépuscule enveloppe la tribu.

Nous autres, pour qui tout est d’ordinaire sujet à plaisanteries, ne rions jamais lorsque Œil-Rouge bat sa femme. Nous en connaissons trop les suites tragiques. Plus d’un matin, au pied de la falaise, nous avons relevé le corps mutilé de la dernière femme de cet échappé de l’enfer. Une fois morte, il la jetait simplement par l’ouverture de sa caverne. Jamais il ne les enterrait, laissant à la horde le soin d’emporter les cadavres qui, autrement, eussent infecté les alentours. D’ordinaire, nous les lancions dans le cours d’eau, en aval de la dernière crique où nous allions boire.

Non seulement Œil-Rouge tuait ses femmes, mais il n’hésitait pas à commettre des meurtres pour se procurer de nouvelles épouses. Lorsqu’il désirait une femme, il jetait son dévolu sur celle d’un autre et se débarrassait bien vite de son rival. J’ai moi-même assisté à deux de ces assassinats. Tout le monde était au courant de ses agissements, mais personne n’y pouvait rien. En réalité, la horde ne possédait aucun système de gouvernement ; nous avions simplement certaines habitudes et nous assouvissions notre courroux sur ceux qui les violaient. Ainsi, l’individu qui souillait l’eau à l’endroit où nous buvions était attaqué par tous les témoins de son acte, et celui qui, délibérément, donnait une fausse alarme, était roué de coups d’une brutalité exemplaire. Cependant, Œil-Rouge foulait au pied toutes nos coutumes, mais il nous inspirait une telle frayeur que nous n’osions nous entendre collectivement pour lui infliger un châtiment.

Au cours du sixième hiver passé dans notre caverne, Oreille-Pendante et moi nous aperçûmes que nous grandissions. Au début, nous devions nous contracter pour glisser dans l’ouverture de notre repaire. Cela présentait son avantage. L’étroitesse de la fissure avait empêché les adultes de s’emparer de notre caverne ; comme elle était la plus élevée de la falaise, la mieux protégée, et, en hiver, la plus chaude en raison de ses dimensions trop restreintes, tout le monde l’enviait.

Pour vous donner un exemple du développement mental de la race, je vous dirai qu’il eût été extrêmement facile pour ces adultes de nous déloger et d’élargir l’entrée de notre domicile. Mais l’idée ne leur en vint pas. Oreille-Pendante et moi-même n’y songeâmes que lorsque notre taille croissante nous contraignit à pratiquer cet agrandissement. Nous accomplîmes cette besogne au milieu de l’été, lorsque les jours étaient plus longs et la nourriture plus abondante. Nous travaillions de temps à autre, quand la fantaisie nous en prenait.

Tout d’abord, nous détachâmes les morceaux de rocher friable au moyen de nos doigts, au point de nous arracher les ongles lorsque, incidemment, j’eus l’idée de me servir d’un morceau de bois. Ce rudimentaire outil fonctionnait bien au début, mais un accident se produisit. Un matin, de bonne heure, nous avions détaché de la muraille tout un tas de cailloux que je poussai par-dessus le rebord de l’entrée. L’instant d’après s’éleva un rugissement de colère. Inutile de nous pencher pour savoir qui en était l’auteur, nous reconnaissions trop bien cette voix. Les déblais étaient tombés sur Œil-Rouge.

Consternés, nous nous blottîmes au fond de notre caverne. Une minute plus tard il arrivait à l’entrée et, furieux comme un démon, il nous foudroyait de ses yeux enflammés. Mais il était trop énorme pour passer dans l’ouverture et ne pouvait nous atteindre. Bientôt il s’en alla. Ce brusque départ nous parut de mauvais augure. D’après ce que nous savions de son caractère, il aurait dû normalement demeurer là pour exhaler sa fureur. Je rampai jusqu’au bord de la falaise et plongeai mon regard en bas. Je le vis qui remontait le rocher, tenant un bâton à la main. Avant que j’eusse pu deviner son intention, il se retrouvait devant l’entrée et essayait brutalement de nous atteindre avec son gourdin.

Ses coups, effrayants, auraient pu nous éventrer si nous n’avions pris la précaution de nous coller contre les parois latérales de la caverne, hors de sa portée. Mais à force de fourgonner, il parvenait à nous toucher de temps à autre ; la pointe du bâton nous lacérait cruellement la chair, arrachant poil et peau. À nos cris de douleur, il répondait par des rugissements de joie et frappait de plus belle.

La colère commençait à me monter au nez. À cette époque, j’avais un caractère très irritable et une forte dose de courage, le courage du rat pris au piège, je dois le reconnaître. Des deux mains, je saisis le bâton d’Œil-Rouge, mais telle était la force de ce monstre que d’une secousse plus vigoureuse il m’attira dans la crevasse. Allongeant le bras, il me saisit et ses ongles me tailladèrent au moment où je bondissais en arrière pour gagner la sécurité relative du mur latéral.

Il recommença de fourgonner avec son bâton et m’asséna un coup terrible à l’épaule. Oreille-Pendante ne faisait que trembler de peur et de gémir, dès qu’il était frappé. Je cherchai un bâton pour repousser l’ennemi, mais ne trouvai qu’une branche d’un pouce d’épaisseur et d’un pied de long. Je le lançai sur Œil-Rouge sans lui faire aucun mal, mais il se remit à hurler, furieux de ce que j’eusse l’audace de riposter. De nouveau il frappa. Je ramassai un fragment de roche et de toutes mes forces, le lui jetai en pleine poitrine.

Cela m’enhardit ; j’étais maintenant aussi enragé que lui et j’avais perdu toute crainte. J’arrachai de la paroi un morceau de roche pesant deux ou trois livres et, de toute ma force, je l’envoyai sur la figure d’Œil-Rouge. Vacillant en arrière, il lâcha aussitôt son bâton et roula presque jusqu’au pied de la falaise.

Il était horrible à voir. La face ruisselante de sang, il faisait grincer ses crocs comme un sanglier, et poussait des grognements. S’étant essuyé les yeux, il m’aperçut et rugit encore plus fort. Son bâton lui ayant échappé des mains, il détacha des morceaux de pierre et me les lança, me fournissant ainsi des armes contre lui. Je lui renvoyai ses projectiles avec usure ; il présentait une cible excellente, tandis qu’il ne m’entrevoyait que rarement, car je prenais la précaution de m’aplatir contre la paroi.

Soudain, il disparut de nouveau. Du rebord de la falaise, je le vis descendre. Toute la horde, amassée sur le terrain découvert, observait la scène dans un silence terrifié. Les plus timides gagnèrent l’abri de leurs cavernes. J’aperçus Os-à-Moelle qui fuyait aussi vite que le lui permettaient ses jambes flageolantes. Œil-Rouge franchit d’un seul bond les derniers vingt pieds de rocher.

Il atterrit tout à côté d’une femme qui s’apprêtait à remonter à sa caverne. Elle hurla de peur, et le bambin de deux ans, accroché à elle, lâcha prise et roula aux pieds d’Œil-Rouge. La mère et le monstre s’élancèrent ensemble pour le reprendre, mais ce fut lui qui s’en empara. L’instant d’après le corps fragile de l’enfant, projeté en l’air, alla s’écraser contre la muraille. La mère courut, le saisit dans ses bras et s’effondra en larmes.

Œil-Rouge se mit à la recherche de son bâton. Os-à-Moelle s’étant trouvé sur son chemin, Œil-Rouge étendit son énorme main et saisit le vieillard à la nuque. Je m’attendais à ce qu’il lui tordît le cou. Os-à-Moelle, tremblant comme la feuille, se couvrit la tête de ses bras croisés. Œil-Rouge le jeta la face contre terre où le vieillard demeura inerte, pleurant de frayeur à l’approche de la mort.

Dans la clairière, j’aperçus le Chauve qui se frappait la poitrine, les poils tout hérissés, mais il n’osait faire un pas en avant. Brusquement par une fantaisie de son esprit versatile, Œil-Rouge délaissa Os-à-Moelle et alla plus loin pour ramasser son bâton.

Revenu à la falaise, il se remit à grimper. Oreille-Pendante, qui frissonnait à côté de moi, rentra bien vite dans la caverne. De toute évidence, Œil-Rouge avait des intentions meurtrières. En proie à la colère et au désespoir, je conservais néanmoins assez de sang-froid. Courant çà et là sur la falaise, j’assemblai un tas de pierres à l’entrée de la caverne. Œil-Rouge, à quelques mètres au-dessous de nous, se dissimulait derrière une saillie de rocher. Comme il l’escaladait, sa tête dépassa, et je lançai un projectile qui manqua son but mais alla se fracasser contre la falaise ; la poussière et les éclats remplirent les yeux de notre ennemi qui disparut derrière le rocher.

Des rires étouffés s’élevèrent parmi les membres de la horde qui jouaient le rôle de spectateurs. Enfin, un des leurs osait braver Œil-Rouge. Comme leur approbation et leurs acclamations montaient jusqu’à moi, Œil-Rouge se tourna vers eux en grinçant des dents, et à l’instant même les réduisit au silence. Encouragé par cette preuve de sa puissance, il leva la tête et essaya de m’intimider par des gestes et des grimaces. Il plissa la peau de son front de telle manière qu’il ramena sa chevelure au niveau des sourcils si bien que chaque cheveu se hérissa en pointe.

Cette vision me glaça, mais je réussis à dominer ma frayeur et le menaçai d’une pierre. Il voulut avancer. Je lançai la pierre vers lui, mais elle le manqua. Au coup suivant, le projectile frappa Œil-Rouge au cou.

En me penchant, je le vis descendre la falaise, s’agrippant d’une main aux saillies de la roche et, de l’autre, s’étreignant la gorge. Il lâcha son bâton qui roula avec bruit jusqu’au sol.

Je ne vis bientôt plus Œil-Rouge, mais je l’entendis tousser et suffoquer. À présent, les spectateurs gardaient un silence de mort. Je rampai sur le rebord rocheux et attendis. La toux rauque ayant cessé, Œil-Rouge s’éclaircit la gorge. Un peu plus tard, il se remit à descendre mais il allait doucement, s’arrêtant à chaque instant pour allonger le cou ou le tâter de sa main.

En le voyant descendre, la horde entière, prise de panique, s’enfuit vers les bois en poussant des cris et des hurlements sauvages. Le vieil Os-à-Moelle, chancelant et clopinant, suivait. Œil-Rouge ne prêta aucune attention aux fuyards. Arrivé au sol, il contourna le pied de la falaise et remonta vers sa propre caverne, sans jeter un coup d’œil autour de lui.

Oreille-Pendante et moi nous échangeâmes un regard de compréhension. Immédiatement, et avec d’infinies précautions, nous commençâmes à gravir la falaise jusqu’à son point le plus élevé. De là, nous jetâmes un coup d’œil en arrière : le village était abandonné ; seul Œil-Rouge restait dans sa caverne. La horde avait disparu dans les profondeurs de la forêt.

Nous nous retournâmes et nous mîmes à courir, nous élançant à travers les espaces libres, glissant le long des pentes, au mépris des serpents qui pouvaient se cacher dans l’herbe, et gagnâmes enfin les bois. Nous grimpâmes dans les arbres et, nous balançant de branche en branche, nous continuâmes notre fuite aérienne jusqu’à ce que des kilomètres et des kilomètres nous séparassent des cavernes.

Et alors, mais pas avant, nous nous arrêtâmes dans la fourche formée par deux grosses branches, où nous nous sentions en sûreté. Nous nous regardâmes et éclatâmes de rire. Bras et jambes enlacés, nous nous serrions l’un contre l’autre, nos yeux ruisselants de larmes, ayant mal aux côtes à force de rire.





10.

Je deviens pêcheur



Lorsque nous eûmes ri tout notre soûl, Oreille-Pendante et moi nous poursuivîmes notre fuite. Un léger détour nous amena à la mare aux myrtilles, où nous déjeunâmes. Voilà des années, dans ce même marécage, j’avais fait mes premières excursions en ce monde, guidé par ma mère. Depuis, je ne l’avais revue que rarement. D’ordinaire, lorsqu’elle rendait visite aux gens des cavernes, je gambadais dans la forêt. À une ou deux reprises, j’avais aperçu le Jaseur sur la rive et de l’entrée de ma caverne j’avais pris plaisir à lui faire des grimaces pour exciter sa colère. En dehors de ces aménités, je ne me souciai plus de ma famille. Mes parents ne m’intéressaient plus et, d’ailleurs, je me débrouillais fort bien tout seul.

Après nous être, en guise de dessert, gavés de myrtilles et d’œufs de cailles couvés, Oreille-Pendante et moi nous dirigeâmes avec prudence dans les bois avoisinant le fleuve. Là se trouvait le vieil arbre familial, d’où j’avais été expulsé par le Jaseur. Cet arbre était encore occupé. La famille s’était accrue ; en effet, un bébé s’agrippait à ma mère, et une fillette, perchée sur les branches inférieures, nous regardait avec curiosité. De toute évidence, c’était ma sœur, ou plutôt ma demi-sœur.

Ma mère me reconnut instantanément, mais lorsqu’elle me vit sur le point de grimper à l’arbre, elle me fit signe de m’éloigner. Oreille-Pendante, beaucoup plus méfiant que moi, battait déjà en retraite, et il me fut impossible de le persuader de revenir. Un peu plus tard dans la journée, ma sœur descendit sur le sol, et pendant tout l’après-midi nous prîmes nos ébats dans les arbres voisins.

Ce sport se termina plutôt mal. Le fait qu’elle fût ma sœur ne l’empêcha point de me traiter de façon abominable. Elle avait hérité toute la méchanceté du Jaseur. Brusquement, dans sa colère, elle se jeta sur moi, me griffa, m’arracha les cheveux et planta ses petites dents aiguës dans mon bras. Perdant patience, je lui administrai la correction la plus formidable qu’elle eût certes reçue jusque-là.

Si vous l’aviez entendue crier et brailler ! Le Jaseur, qui s’était éloigné toute la journée et revenait à ce moment, se précipita en même temps que ma mère. Mais il arriva le premier. Oreille-Pendante et moi n’attendîmes pas notre reste. Prenant nos jambes à notre cou, nous détalâmes à travers les arbres, poursuivis par le Jaseur.

Cette chasse terminée, quand Oreille-Pendante et moi eûmes fini de rire de l’aventure, nous nous rendîmes compte que le crépuscule tombait. Bientôt ce fut la nuit avec ses frayeurs, et il ne pouvait être question de regagner nos cavernes, à cause d’Œil-Rouge.

Nous nous réfugiâmes sur un arbre isolé et passâmes la nuit dans une enfourchure assez élevée. Quelle nuit horrible ! Pendant les premières heures, il plut à torrents, puis ce fut le froid et le vent glacé. Trempés jusqu’aux os, grelottant et claquant des dents, nous demeurâmes blottis dans les bras l’un de l’autre. Nous regrettions la douillette petite caverne, qui se réchauffait si vite à la tiédeur de nos corps.

Le matin nous trouva bien déprimés, mais pleins de résolution. Nous ne subirions pas une autre nuit semblable. Nous souvenant des abris de nos parents, nous songeâmes à en fabriquer un pour nous-mêmes. Nous construisîmes la carcasse d’un nid grossier, et sur des branches au-dessus de nos têtes nous posâmes les perches destinées à soutenir le toit. Bientôt le soleil se montra. Sous sa bienfaisante chaleur, nous oubliâmes nos récentes misères, et nous partîmes en quête de nourriture.

Ensuite, pour vous montrer la versatilité de nos caractères à cette époque, nous ne songeâmes plus qu’à jouer. Cette construction arboréenne dut nous prendre pour le moins un mois de travail intermittent et lorsqu’elle fut terminée, nous ne nous en servîmes même plus.

Mais j’anticipe sur mon récit. Le lendemain de notre départ des cavernes, Oreille-Pendante et moi nous nous donnâmes la chasse à travers les arbres jusqu’au fleuve. Nous débouchâmes à un endroit où l’eau du marais aux myrtilles formait un vaste bourbier sur la rive du cours d’eau. Dans cette eau croupissante s’amassaient des troncs d’arbres, dont certains, par suite des heurts et des frottements aux moments des crues, et pour avoir séjourné d’interminables étés sur les bancs de sable, se trouvaient desséchés et entièrement dépouillés de leurs branches. Ils surnageaient et se ballottaient au gré des vents, ou se retournaient sous le poids de notre corps.

Çà et là, entre les souches, des bandes de vairons s’ébattaient dans les trous d’eau. Oreille-Pendante et moi nous devînmes aussitôt pêcheurs. Allongés sur le ventre et immobiles, nous guettions l’approche des petits poissons et, au moment opportun, nous plongions rapidement la main dans l’eau pour en prendre. Nous les dévorions sur place, encore tout humides et frétillants, sans nous apercevoir du manque de sel.

Cet endroit devint notre terrain de jeux favori. Chaque jour, nous y passions plusieurs heures, capturant du poisson et nous amusant sur les troncs d’arbres, et c’est là que nous prîmes nos premières leçons de navigation. Un jour qu’Oreille-Pendante dormait étendu sur une souche, une légère brise emporta doucement l’arbre à la dérive et quand je me rendis compte de la situation périlleuse de mon compagnon, il était déjà trop loin pour qu’il pût sauter.

Tout d’abord cet incident me parut comique. Mais je fus saisi aussitôt d’une de ces terreurs subites si communes en cet âge de perpétuelle insécurité, et je fus épouvanté de la propre solitude où j’allais me trouver. Prenant conscience du danger que courait Oreille-Pendante sur cet élément hostile, je l’appelai de toutes mes forces. Il s’éveilla, effrayé, s’agita maladroitement et le tronc d’arbre se retourna, précipitant mon compagnon sous l’eau. Trois fois il essaya de remonter à la surface, mais trois fois il disparut sous l’énorme souche. Enfin il réussit à s’y cramponner, mais il bégayait de peur.

Il ne pouvait rien faire, ni moi non plus. Nous ignorions tout de la natation. Nous étions déjà trop éloignés des formes les plus inférieures de la vie pour nager d’instinct et pas encore assez avancés dans notre évolution pour envisager la nage comme une difficulté à vaincre. Inconsolable, j’errai le long de la rive, me tenant aussi près que je le pouvais de l’involontaire voyageur. Il gémissait et criait si fort qu’il aurait pu ameuter tous les carnassiers des alentours.

Les heures s’écoulaient. Le soleil monta au-dessus de nos têtes et commença sa descente à l’ouest. Le vent léger se calma, laissant Oreille-Pendante sur son tronc d’arbre flottant à cent mètres environ de la rive. Alors, je ne sais comment, Oreille-Pendante fit une grande découverte. Il se mit à ramer avec ses mains. Tout d’abord ses progrès furent lents et livrés au hasard ; bientôt il se dirigea mieux et peu à peu s’approcha du rivage. Je n’y comprenais rien. Je m’assis pour l’attendre et observai ses mouvements jusqu’à ce qu’il eût regagné la berge.

Il venait d’acquérir une expérience à laquelle je n’avais point participé. Plus tard, au cours de l’après-midi, il s’élança sans hésiter sur son tronc d’arbre. Avant la fin de la journée, il me persuada de le suivre, et moi aussi j’appris à pagayer. Les jours suivants, il nous fut impossible de nous arracher à ce coin de la rive. Notre nouveau jeu nous absorbait à tel point que nous en oubliions le manger. La nuit, nous nichions dans un arbre voisin. L’existence d’Œil-Rouge s’était entièrement effacée de notre souvenir.

Nous essayions continuellement de chevaucher de nouveaux troncs, et bientôt l’occasion nous fut donnée de constater que plus l’arbre était petit, plus il avançait vite sur l’eau, mais que, d’autre part, il se renversait plus facilement et nous faisait faire des plongeons.

Un jour que nous ramions sur nos petits troncs d’arbre, nos deux esquifs s’accrochèrent accidentellement et nous fîmes cette nouvelle constatation : lorsque chacun de nous posait un pied et une main sur l’arbre de l’autre, les troncs acquéraient un équilibre relativement stable et ne se retournaient plus. Étendus l’un à côté de l’autre dans cette position, nous pagayions avec la main et le pied disponibles. En fin de compte, nous nous aperçûmes que, grâce à cette tactique, nous pouvions nous servir de troncs plus étroits et ainsi accroître notre vitesse.

Là s’arrêtèrent nos découvertes. Nous avions inventé le plus primitif des radeaux et nous ne possédions pas assez d’intelligence pour nous en rendre compte. L’idée ne nous vint même pas d’attacher ces troncs l’un à l’autre au moyen de lianes solides ou de racines fibreuses. Nous nous contentions de retenir les arbres l’un près de l’autre, à l’aide de nos pieds et de nos mains.

Lorsque tomba notre engouement pour la navigation, nous retournâmes dans la forêt pour coucher dans le nid que nous avions construit.

À cette époque nous liâmes connaissance avec la Rapide. Je la vis pour la première fois alors qu’elle cueillait des glands sur les branches d’un énorme chêne voisin de notre arbre. Elle me parut d’une timidité extrême ; dès qu’elle m’aperçut, elle dégringola de son arbre et s’enfuit à toutes jambes. Les jours suivants, nous l’entrevîmes à divers intervalles, et, bientôt, dans nos trajets entre notre nid et la rivière, nous nous mîmes à la chercher.

Un jour, elle ne se sauva pas à notre approche. Au contraire, elle nous attendit, avec de petits cris de bienvenue. Cependant, il nous fut difficile de parvenir jusqu’à elle. Quand elle nous vit trop près de sa personne, elle fila d’un trait et, de loin, elle réitéra ses piaillements. Ce manège dura plusieurs jours. Il fallut longtemps pour l’apprivoiser, mais finalement nous y réussîmes et elle vint même se mêler à nos jeux.

Dès l’abord, elle me plut. Je la trouvai séduisante et d’un caractère très doux. Je n’avais jamais vu un regard aussi tendre que le sien. En cela, elle différait totalement des femmes de la horde, véritables viragos. Elle ne poussait jamais de cris rauques ou aigus, et, d’instinct, fuyait un obstacle plutôt que d’essayer de le vaincre.

La douceur à laquelle je fais allusion semblait émaner de tout son être, de son corps souple et de son gracieux visage. Ses yeux, plus grands que ceux de la plupart des autres femmes, n’étaient pas aussi enfoncés et s’ornaient de cils plus longs et plus réguliers. Son nez, moins gros et moins épaté, offrait une arête bien dessinée et les narines s’ouvraient vers le bas. Ses incisives n’étaient point grandes, sa lèvre supérieure n’était pas longue et tombante, et sa mâchoire inférieure ne faisait point saillie. Sauf sur les bras, les jambes et les épaules, elle n’était pas très velue ; si ses hanches étaient minces, en revanche, ses mollets n’étaient point tortus et noueux.

Jetant un regard en arrière, à travers mes rêves du XXe siècle, je me suis souvent demandé si cette jeune fille n’était pas apparentée au peuple du Feu. Son père et sa mère provenaient sans doute de cette souche plus noble. Ces faits étaient plutôt rares, mais pouvaient très bien se produire. N’avais-je point été témoin de phénomènes semblables au sein de la horde ? Certains membres des habitants des cavernes reniaient leur tribu pour aller vivre parmi le peuple des Arbres.

Mais je m’écarte de mon sujet. La Rapide différait totalement des femmes de la horde et, dès notre première rencontre, sa gentillesse et sa grâce m’avaient attiré. Elle n’était jamais brusque et ne se battait pas, mais elle se sauvait toujours en courant, d’où le surnom que je lui donne. Elle grimpait aux arbres mieux qu’Oreille-Pendante ou moi-même. Quand on jouait à la course, nous n’arrivions à la capturer que par hasard, tandis qu’elle nous attrapait quand elle voulait. Remarquablement vive dans tous ses mouvements, elle possédait un don d’apprécier les distances qui n’avait d’égale que son audace. Timide en toute autre chose, elle ne craignait rien quand il s’agissait de grimper et de courir dans les arbres ; Oreille-Pendante et moi paraissions gauches et poltrons à côté d’elle.

Elle était orpheline. Jamais nous ne la vîmes en compagnie d’une autre personne et il était bien difficile de dire depuis combien de temps elle vivait seule au monde. De bonne heure, dans son enfance sans protection, elle avait dû apprendre que la sécurité ne résidait que dans la fuite. En outre, elle était prudente et réservée. Oreille-Pendante et moi, nous nous fîmes un jeu d’essayer de découvrir son gîte. Elle devait certainement nicher quelque part dans un arbre du voisinage, mais nous eûmes beau la suivre plusieurs fois à la piste, jamais nous ne parvînmes à la découvrir. Elle consentait à partager nos jeux durant le jour, mais gardait jalousement le secret de sa demeure.





11.

La Rapide



Le portrait que je viens de donner de la Rapide n’est point, il faut se le rappeler, celui qu’en eût fait Grande-Dent, cet autre moi-même, mon ancêtre préhistorique. Grâce au truchement de mes rêves, l’homme moderne que je suis regarde et voit par les yeux de Grande-Dent.

Il en va de même pour un grand nombre des faits de cette époque reculée. Il existe dans mes impressions une certaine dualité trop complexe pour que je l’impose à mes lecteurs. Arrivé à ce point de mon récit, je me bornerai seulement à signaler cette dualité, cette confusion déconcertante de mes deux personnalités. C’est moi l’homme moderne, qui, à travers les siècles, jette un regard en arrière, soupèse et analyse les émotions et les mobiles de Grande-Dent, mon autre moi-même. Celui-ci, la simplicité même, ne s’embarrassait point de telles complications. Il vivait les événements sans les discuter, sans même en chercher le pourquoi.

À mesure que mon moi moderne prend de l’âge, je pénètre plus avant la substance de mes rêves. Un homme peut, en plein rêve, se rendre compte qu’il voyage au pays des songes. Si le rêve est mauvais, il se consolera à la pensée qu’il vient de faire un cauchemar. Cette expérience est commune à tous. Souvent mon moi moderne se glisse ainsi dans mes rêves, et par suite de mon étrange dualité, je deviens à la fois acteur et spectateur. Mon moi moderne fut parfois troublé et affligé par la sottise, l’illogisme et la stupidité insondable de mon être primitif.

Avant de terminer cette digression, je voudrais vous poser cette question : ne vous est-il jamais arrivé de rêver que vous rêviez ? Les chiens, les chevaux et tous les animaux rêvent. À l’époque de Grande-Dent, les demi-hommes rêvaient, et s’ils faisaient de mauvais rêves, ils hurlaient dans leur sommeil. Moi, l’homme moderne, je me suis couché à côté de Grande-Dent et j’ai rêvé ses propres rêves.

Cette affirmation dépasse presque l’entendement, je le sais ; mais je suis certain que pareil phénomène m’est arrivé. Et permettez-moi de vous dire que ces rêves fugitifs, où Grande-Dent volait ou rampait, étaient pour lui aussi vivants que l’est, pour vous, le rêve de la chute à travers l’espace.

Car Grande-Dent avait également un autre lui-même, et dans son sommeil, cet autre lui-même retournait en rêve vers l’époque des reptiles ailés, des dragons batailleurs et encore plus loin en arrière, à la vie grouillante des mammifères minuscules, pour remonter jusqu’au limon primitif.

Je ne puis, je n’ose en dire davantage. Tout cela serait trop vague et trop compliqué. Je ne m’attarderai pas à décrire ces perspectives affreuses le long desquelles il m’a été donné de jeter un coup d’œil sur l’évolution de la vie en partant, non point du singe à l’homme, mais de plus bas encore, du ver de terre.

Maintenant, reprenons notre histoire. Moi, l’ancêtre Grande-Dent, je ne voyais point en la Rapide une créature aux traits plus fins et aux formes plus gracieuses, aux cils plus longs, au nez mieux formé et aux narines s’ouvrant vers le bas, dont l’ensemble tendait vers la beauté. Je ne considérais en elle que la jeune femelle aux yeux tendres qui proférait des sons doux et ne se battait avec personne. Sans m’expliquer pourquoi, il me plaisait de jouer, de chercher notre pitance et de dénicher les petits oiseaux avec elle. Je dois avouer qu’elle me donna maintes leçons dans l’art de grimper aux arbres. Elle était très prudente, très vigoureuse et les jupes n’entravaient point ses mouvements.

Vers cette époque, Oreille-Pendante nous faussa compagnie de temps à autre. Il prit bientôt l’habitude de s’aventurer du côté de l’arbre où habitait ma mère. Il s’était épris de ma méchante sœur et le Jaseur avait fini par tolérer sa présence. En outre, il y avait dans le voisinage d’autres gamins, rejetons des couples monogames qui vivaient aux alentours, et avec qui Oreille-Pendante lia connaissance.

Je ne pus jamais décider la Rapide à se mêler à eux. Chaque fois que je les rejoignais, elle restait en arrière, puis s’en allait. Un jour, je m’efforçai de la persuader de me suivre, mais elle jeta des regards inquiets autour d’elle, s’éloigna et m’appela du haut d’un arbre. En sorte que je finis par ne plus suivre Oreille-Pendante dans ses visites à ses nouveaux camarades. La Rapide et moi étions de bons amis, mais j’eus beau faire, je ne parvins jamais à découvrir l’arbre où elle nichait. Sans aucun doute, si rien ne s’était produit, nous nous serions bientôt unis, car notre sympathie était réciproque, mais un événement survint…

Un matin, la Rapide ne s’étant pas montrée, Oreille-Pendante et moi nous jouions sur les troncs d’arbre, au bord du marécage. À peine étions-nous entrés dans le courant qu’un cri de rage nous fit sursauter. Œil-Rouge, accroupi sur l’amas de bois flotté, dardait vers nous ses regards chargés de haine. Notre terreur ne connut pas de bornes ; cette fois-ci nous ne pouvions chercher refuge dans notre caverne à l’entrée étroite, mais les cinq ou six mètres d’élément liquide qui nous séparaient de l’énergumène nous offraient une sécurité provisoire et nous reprîmes courage.

Œil-Rouge, se levant tout droit, se mit à frapper de ses poings sa poitrine velue. Nos deux troncs d’arbre flottaient côte à côte ; assis sur cet esquif, nous abreuvâmes l’autre de moqueries. Tout d’abord, notre rire était feint et teinté de crainte, mais dès que nous fûmes convaincus de l’impuissance d’Œil-Rouge, nous nous en donnâmes à cœur joie. Il éclata de colère et grinça des dents dans sa rage impotente. Notre sécurité imaginaire décuplait notre audace et nous poussait à attiser le courroux de notre adversaire. Il convient d’ajouter que les gens de la horde avaient la vue bien courte.

Brusquement, Œil-Rouge cessa de se frapper la poitrine et de grincer des dents, et, escaladant les troncs d’arbres, atteignit la rive. Aussitôt notre gaieté fit place à la consternation. Œil-Rouge n’oubliait pas si vite un affront. Tremblants de peur, nous attendions les événements. L’idée ne nous effleura même pas de fuir en pagayant. Œil-Rouge revint en enjambant les souches, une de ses grandes mains pleine de galets ronds polis par les eaux. Par bonheur, il n’avait pas trouvé de plus gros projectiles, par exemple, des pierres de deux ou trois livres, car nous ne nous tenions qu’à cinq ou six mètres de lui, et il nous aurait tués à coup sûr.

Cependant, nous courions un danger non moins grand. Zzzz… Un caillou déchira l’air avec la rapidité d’une balle. Oreille-Pendante et moi nous mîmes à pagayer de toutes nos forces. Bang ! Mon camarade poussa un cri de douleur. Il avait été touché entre les épaules. À mon tour je fus atteint et hurlai. Seul l’épuisement des munitions d’Œil-Rouge put nous sauver. Il se précipita vers la rive caillouteuse pour se rapprovisionner, tandis que nous ramions avec l’énergie du désespoir.

Peu à peu nous fûmes hors de portée de ses coups. Néanmoins, Œil-Rouge continuait à ramasser des cailloux qui, de nouveau, sifflèrent autour de nous. Du centre du marécage sortait un petit courant, et dans notre émoi nous n’avions pas remarqué qu’il nous emportait vers le milieu du fleuve. Œil-Rouge suivait la rive pour se rapprocher de nous le plus possible. Alors il découvrit des pierres de plus grosses dimensions et nous les jeta avec une fureur accrue. Un projectile d’environ cinq livres frappa mon tronc d’arbre d’un coup si violent qu’une vingtaine d’éclisses, fines comme des aiguilles, pénétrèrent dans ma jambe. Si j’avais reçu le coup directement, il m’eût certainement tué.

Soudain le courant du fleuve nous emporta et nous nous mîmes à ramer avec un redoublement de vigueur. Notre ennemi fut le premier à s’en apercevoir, car il nous en avertit par un hurlement de triomphe. Aux endroits où le courant se mêlait à l’eau calme, se formaient une série de remous. Pris dans un de ces petits tourbillons, nos troncs d’arbres furent projetés de bout en bout et d’avant en arrière. Cessant de pagayer, nous consacrâmes toute notre énergie à maintenir les troncs l’un à côté de l’autre, cependant qu’Œil-Rouge continuait à nous bombarder, faisant pleuvoir les cailloux autour de nous, et proférant des menaces de mort.

De sa voix sauvage, il nous accablait d’insultes, les yeux désorbités.

Au point précis où le cours d’eau sortant du marécage pénétrait dans le fleuve, celui-ci formait un coude et le courant principal déviait vers la rive opposée. Aussitôt nous fûmes emportés en amont et vers la rive droite du fleuve. Bientôt nous fûmes hors d’atteinte d’Œil-Rouge, que nous distinguâmes au loin, dressé sur un promontoire, en train de danser en poussant des cris de victoire.

Oreille-Pendante et moi n’avions qu’une préoccupation : empêcher les troncs d’arbres de s’écarter l’un de l’autre. Résignés à notre sort, nous suivîmes le fil de l’eau, jusqu’au moment où nous nous aperçûmes que nous n’étions qu’à une centaine de mètres du rivage. Alors nous commençâmes à pagayer vers la terre. Ici le courant se trouvait rejeté vers la rive sud, mais en y mettant toutes nos forces nous le traversâmes à l’endroit où non seulement il était le plus rapide, mais le plus étroit. Avant que de nous en douter, nous ramions dans une eau calme.

Nos troncs dérivèrent lentement et s’échouèrent enfin près de la rive. Oreille-Pendante et moi nous montâmes sur la berge. Nos arbres, emportés par le courant, continuèrent à descendre le fleuve. Nous nous regardâmes, l’air consterné. Nous venions d’aborder une terre étrangère, et l’idée ne se présenta point à notre esprit que nous pouvions retourner au marécage par le moyen dont nous nous étions servis pour le quitter.

Sans nous en rendre compte, nous avions appris à traverser un fleuve, prouesse qu’aucun membre de la horde n’avait accomplie jusque-là. Nous fûmes les premiers et, je crois, les derniers, à poser le pied sur la rive nord. Que les autres hommes y fussent parvenus dans l’avenir, cela me paraît incontestable, mais la migration du peuple du Feu, et celles des survivants de la horde, retarda notre évolution de plusieurs siècles.

En réalité, on ne saurait mesurer l’étendue du désastre causé par la migration du peuple du Feu. Je penche à croire que ce phénomène provoqua la destruction de la horde ; cette branche de vie primitive, tendant vers l’humanité, se trouva pourchassée jusqu’au bord de l’océan où elle périt près de la houle mugissante.

Il me reste à expliquer de quelle façon j’ai échappé à cette destruction ; mais n’anticipons pas sur la marche des événements. Je vous raconterai tout cela plus tard.





12.

Les hommes des bois



Je ne saurais dire combien de temps Oreille-Pendante et moi errâmes dans la région située au nord du fleuve. Nous ressemblions à des marins naufragés sur une île déserte, sans espoir de jamais retourner au pays. Tournant le dos au fleuve, pendant ses semaines et des mois nous parcourûmes à l’aventure cette région non encore habitée par des membres de notre race. Il m’est très difficile de reconstituer notre itinéraire, et tout à fait impossible de le faire jour par jour. La plus grande partie des détails se perd dans un épais brouillard. Cependant, il me reste quelques souvenirs précis de certains faits.

Je me rappelle tout particulièrement cette faim qui nous tortura sur les montagnes, entre le lac Long et le lac Lointain, et aussi la découverte d’un veau dormant dans un fourré. J’ai également souvenance des hommes des bois habitant dans la forêt entre le lac Long et les montagnes. Ces hommes nous pourchassèrent jusque dans les montagnes et nous obligèrent à gagner le lac Lointain.

Après avoir quitté le fleuve, nous dirigeâmes d’abord notre marche vers l’Ouest jusqu’à un petit cours d’eau qui coulait dans un terrain marécageux. Contournant les marais, nous allâmes vers le Nord et après plusieurs jours, nous rencontrâmes ce que j’appelle le lac Long. Nous séjournâmes quelque temps à sa partie supérieure, où nous trouvions de la nourriture en abondance, lorsqu’un jour, dans la forêt, nous tombâmes parmi le peuple des Arbres. Ces êtres étaient des singes féroces, ni plus ni moins. Cependant, ils ne différaient guère de nous. Ils étaient plus velus, il est vrai, leurs jambes étaient un peu plus cagneuses et tortues, leurs yeux légèrement plus petits, leur cou plus épais et plus court et leurs narines offraient davantage l’aspect d’orifices au milieu d’une dépression de la face ; mais celle-ci était dépourvue de poils, de même la paume de leurs mains et la plante de leurs pieds ; en outre, ils émettaient des sons assez semblables aux nôtres, avec des significations à peu près identiques. Somme toute, le peuple des Arbres et le peuple des Cavernes n’étaient pas très dissemblables.

Je le vis d’abord, un petit vieux tout sec et tout ratatiné, aux yeux chassieux et à la démarche chancelante. Il était ma proie légitime. Dans notre monde il n’existait aucune sympathie entre les espèces, et cet homme des bois n’appartenait point à la nôtre. Le vieillard se tapit au pied d’un arbre, évidemment son arbre à lui, car nous apercevions dans les branches le nid en ruine où il dormait la nuit.

Je désignai le personnage à Oreille-Pendante et tous deux nous nous précipitâmes sur lui. Il se mit à grimper à son arbre, mais ses mouvements étaient lents. Je le saisis par la jambe et le jetai à terre. Puis, histoire de nous distraire, nous le pinçâmes, lui, arrachâmes les poils, lui tirâmes les oreilles, lui labourâmes les côtes avec la pointe d’un bâton, tout en riant aux larmes. Son inutile courroux était des plus grotesques. Il nous parut vraiment comique dans son effort pour ranimer les cendres froides de sa jeunesse disparue, pour ressusciter sa vigueur usée par les ans, faisant de piètres grimaces au lieu du rictus féroce par lequel il croyait nous effrayer, grinçant l’un contre l’autre ses derniers chicots, et frappant de ses poings décharnés sa maigre poitrine.

De plus il toussait, soupirait, bredouillait et bafouillait sans arrêt. Chaque fois qu’il tentait de grimper à l’arbre, nous le rejetions à terre, si bien qu’en fin de compte, cédant à sa faiblesse, il s’assit sur le sol et fondit en larmes. Oreille-Pendante et moi nous prîmes place à côté de lui, nous tenant enlacés par les bras et riant de son impuissance.

Des pleurs il passa aux gémissements, des gémissements aux lamentations, puis il lança un cri perçant qui nous alarma. Plus nous nous efforcions de le réduire au silence, plus il vociférait. De quelque distance dans la forêt, parvint à nos oreilles un double appel : « Goëk ! Goëk ! » D’autres cris y répondirent ; une basse profonde s’éleva au loin : « Goëk ! Goëk ! Goëk ! » et tout autour de nous se répercuta un long cri de ralliement : « hoû… hoû… hoû… »

Alors commença une chasse éperdue, qui nous sembla ne jamais devoir finir. La tribu entière nous poursuivit parmi les arbres et faillit nous capturer. Forcés de descendre sur le sol, dans les clairières, l’avantage tournait de notre côté, car nous avions affaire aux véritables hommes des bois. S’ils nous dépassaient sur les branches, nous prenions notre revanche dans la course à terre. Nous nous dirigeâmes vers le Nord avec la tribu à nos trousses. Dans les espaces découverts, nous gagnions de l’avance, mais dans les sous-bois ils nous rattrapaient et maintes fois ils nous manquèrent de justesse. Au bout d’un certain temps, nous nous rendîmes compte que ces êtres n’appartenaient nullement à notre espèce et que rien de commun n’existait entre nous.

Ils nous talonnèrent pendant des heures et la forêt nous parut interminable. Autant qu’il nous était possible, nous courions dans les clairières, mais elles aboutissaient invariablement à la forêt plus épaisse. Parfois, nous croyant en sûreté, nous nous accordions quelque répit ; mais, avant même de reprendre haleine, nous entendions de nouveau leurs effroyables : « Hoû… hoû… » et « Goëk ! Goëk ! Goëk ! » ce dernier cri s’achevant quelquefois en un lugubre ha-ha-ha, ha a-a-a-a ! ! !

De cette façon nous fûmes pourchassés à travers la forêt par les hommes des bois. Enfin, vers le milieu de l’après-midi, le terrain devint de plus en plus accidenté et les arbres plus petits. Bientôt nous débouchâmes sur les flancs herbeux de la montagne. À cet endroit nous pûmes prendre de l’avance, et nos poursuivants abandonnèrent la partie pour regagner le cœur de la forêt.

Les montagnes étant dénudées et inhospitalières, à trois reprises au cours de l’après-midi, nous essayâmes de regagner la forêt. Mais les hommes des bois nous guettaient et nous repoussèrent chaque fois. Cette nuit-là, Oreille-Pendante et moi nous dormîmes dans un arbre rabougri pas plus haut qu’un buisson, refuge bien précaire, car nous étions une proie facile pour un carnassier en quête de nourriture.

Tenus en respect par les hommes des bois, dès le matin nous nous sauvâmes dans les montagnes. Nous n’avions aucun plan bien défini ni la moindre idée en tête : nous fuyions simplement le danger auquel nous venions d’échapper.

Je ne conserve que de nébuleux souvenirs de notre séjour sur les montagnes. Nous passâmes plusieurs jours dans cette région désolée où nous endurâmes les tourments de la faim et du froid et surtout de la peur, car ici tout se révélait pour nous étrange et nouveau.

C’était une contrée rocheuse, entrecoupée de torrents écumants et de cataractes bruyantes. Nous escaladions et descendions les pentes vertigineuses d’innombrables gorges et, de quelque point que nous scrutions l’horizon, les montagnes étendaient de toutes parts leurs chaînes hérissées de pics. Nous dormions dans des grottes et des crevasses et, par une nuit très froide, nous perchâmes au haut d’une aiguille de rocher qui ressemblait à un arbre.

Enfin, par un brûlant après-midi, mourant presque d’inanition, nous atteignîmes l’arête principale de la chaîne montagneuse. Du haut de cet observatoire, nous découvrîmes vers le Nord, au-delà des montagnes de plus en plus basses, un lac lointain sur lequel miroitait le soleil. Tout autour s’étendaient des prairies, tandis qu’à l’Est se profilait la ligne sombre d’une immense forêt.

Il nous fallut deux jours pour gagner le lac. Nous nous trouvions dans un état de faiblesse pitoyable, quand sur le rivage, couché à l’abri d’un buisson, nous surprîmes un jeune veau. Ne connaissant d’autre moyen de tuer un animal que de nos seules mains, nous eûmes bien du mal à en arriver à bout. Une fois rassasiés, nous transportâmes le reste de la viande à l’Est, dans la forêt, et la cachâmes sur un arbre. Cependant, nous ne retournâmes jamais vers ce garde-manger, car le cours d’eau qui sortait du lac grouillait de saumons remontant de la mer pour frayer.

Dans les immenses prairies à l’ouest du lac paissaient des bisons et d’autres troupeaux de ruminants. Y venaient en outre des bandes de chiens sauvages, mais cette contrée, totalement dénuée d’arbres, ne nous offrait aucune sécurité. Des jours durant, nous suivîmes le cours d’eau vers le Nord. Ensuite, sans rime ni raison, nous filâmes vers l’Est, puis vers le Sud-Est, à travers une vaste forêt. Je ne vous importunerai pas en vous décrivant notre voyage. Je désire seulement vous montrer par quelle suite de circonstances nous arrivâmes au pays des hommes du Feu.

Nous rencontrâmes un fleuve, sans nous douter que c’était celui au bord duquel s’était écoulée notre enfance. Nous vivions égarés depuis si longtemps que nous avions fini par accepter comme normal notre état de nomades. En regardant en arrière, je constate une fois de plus que le moindre événement peut transformer du tout au tout notre destin. Rien n’indiquait que c’était là notre fleuve… et si nous ne l’avions franchi, sans doute ne serions-nous jamais retournés vers la horde. Et moi, l’homme moderne, appelé à naître dans des milliers de siècles, je n’aurais jamais vu le jour.

Néanmoins, Oreille-Pendante et moi désirions ardemment retourner auprès des nôtres. Durant nos pérégrinations, nous avions souffert de nostalgie ; souvent j’évoquais le souvenir de la Rapide, cette jeune fille à la voix douce, dont la compagnie me plaisait et qui vivait seule, nul ne savait où. Son image réveillait en moi une sorte d’appétit, que je ressentais même lorsque ma faim était apaisée, après un copieux repas.

Revenons à notre fleuve. La nourriture abondait sur la rive ; on y trouvait surtout des baies et des racines succulentes ; aussi nous nous y attardâmes plusieurs jours. Alors une idée traversa l’esprit d’Oreille-Pendante et il me fut donné d’en suivre point par point le processus mental. Je la vis venir : les yeux de mon compagnon prirent une expression plaintive et chagrine, et il sembla tout bouleversé. Son regard se troubla comme si cet embryon d’idée voulait lui échapper, puis sa physionomie redevint soucieuse et de nouveau il saisit l’idée.

Il se tourna vers moi et promena son regard sur l’autre rive. Il essaya de parler, mais ne parvint point à exprimer sa pensée par un son quelconque. Il en résulta un bafouillage qui me fit éclater de rire. Il m’empoigna brusquement et me jeta sur le dos. Une rixe s’ensuivit et je le pourchassai jusqu’au sommet d’un arbre, où, armé d’une longue branche, il me repoussait chaque fois que j’essayais de l’atteindre.

L’idée s’était éteinte chez Oreille-Pendante. J’ignorais de quoi il s’agissait et lui-même l’avait oublié. Mais, le lendemain matin, elle reparut au réveil, sans doute ranimée par l’instinct du retour. Toujours est-il qu’elle persista, plus nette qu’auparavant. Il me conduisit au bord de l’eau où un tronc d’arbre s’était échoué sur un banc de sable. Je crus qu’il songeait à s’amuser comme naguère au bord du marais et, en effet, je le vis bientôt ramener un second tronc d’arbre qui gisait un peu plus bas.

Lorsque nous fûmes installés côte à côte sur nos troncs d’arbres, les tenant bien rapprochés l’un de l’autre, nous pagayâmes de notre bras libre, et bientôt je pénétrai l’intention de mon ami. Il fit une pause et me désigna du doigt la rive opposée tout en poussant des cris d’encouragement. Je compris et nous redoublâmes d’ardeur. Emportés par un courant rapide, nous nous laissâmes entraîner jusqu’à la rive sud, mais avant que nous pussions atterrir, un contre-courant nous ramena vers la berge septentrionale.

Ici un différend s’éleva entre nous. Voyant la rive nord si proche, je pagayai dans cette direction, tandis qu’Oreille-Pendante continuait ses efforts dans le sens contraire. Le radeau décrivit des cercles qui ne nous amenaient nulle part et, emmenés à la dérive, nous voyions la forêt défiler sous nos yeux.

Impossible de nous battre : nous n’étions pas assez stupides pour lâcher notre radeau improvisé. Mais nous jacassions et nous abreuvions mutuellement d’injures, lorsque brusquement le courant nous rejeta vers la rive sud. Cette rive étant à présent le but le plus proche, d’un commun accord nous nous y dirigeâmes. Dès que nous eûmes atterri, nous grimpâmes sur un arbre pour reconnaître les lieux.





13.

Les hommes du feu



Le soir même de notre première journée sur la rive méridionale du fleuve, nous découvrîmes les hommes du Feu. Une bande de chasseurs campait non loin de l’arbre choisi par nous pour y nicher. Tout d’abord, les voix de ces hommes nous alarmèrent, mais un peu plus tard, lorsque vinrent les ténèbres, nous fûmes attirés par le feu. Avec mille précautions, nous nous glissâmes d’un arbre à l’autre jusqu’à ce qu’il nous fût possible d’observer la scène à notre aise.

Le brasier flambait dans une clairière à proximité de la rive ; tout autour se tenaient rassemblés une demi-douzaine d’hommes. Oreille-Pendante m’agrippa soudain et je sentis qu’il tremblait. Regardant avec plus d’attention, j’identifiai le petit vieux tout desséché qui avait fait tomber Dent-Brisée de son arbre, des années auparavant. Lorsqu’il se leva pour alimenter le feu, je remarquai qu’il boitait. Il me parut encore plus sec et plus ratatiné qu’autrefois et les plis de son visage étaient complètement gris.

Les autres chasseurs étaient de jeunes hommes. Près d’eux, sur le sol, gisaient leurs arcs et leurs flèches : cette fois, je reconnus leurs armes. Les hommes du Feu portaient des peaux de bêtes autour des reins et sur les épaules ; cependant ils gardaient les jambes et les bras nus et marchaient sans chaussures. Comme je l’ai déjà dit, ils étaient moins velus que nous autres de la horde, et leur angle facial différait peu du nôtre.

Ils étaient plus droits que nous, mais moins souples dans leurs mouvements. Leur colonne vertébrale, leurs hanches et leurs genoux semblaient plus rigides. Ils avaient les bras moins longs que nous et ils ne s’équilibraient point en posant d’un côté et d’autre leurs mains sur le sol. En outre, leurs muscles étaient mieux formés et plus symétriques que les nôtres et leurs visages plus agréables. Leurs narines s’ouvraient vers le bas, et l’arête du nez, plus développée que chez nous, donnait à leur appendice nasal un aspect moins aplati et écrasé. Leurs lèvres étaient plus fermes et leurs canines ressemblaient moins à des crocs. Cependant, ils avaient les hanches aussi minces que les nôtres et ne devaient guère peser plus que nous.

À tout prendre, ces gens différaient moins de nous que nous autres des hommes des bois. De toute évidence, un lien de parenté assez proche unissait ces trois espèces.

Le feu autour duquel ces hommes étaient assis nous attirait. De longues heures, nous restâmes à contempler les flammes et la fumée. Le spectacle devenait surtout fascinant lorsqu’on ajoutait du combustible et que des nuées d’étincelles s’élevaient en l’air. Je mourais d’envie de m’approcher, mais je n’en voyais pas la possibilité. Tapis dans l’enfourchure d’un arbre, nous n’osions pas courir le risque d’être découverts.

Les hommes du Feu, accroupis autour du foyer, dormaient d’un sommeil léger, la tête appuyée sur les genoux. Leurs oreilles remuaient et ils étaient tout agités. À chaque instant, l’un d’eux se levait et jetait du bois dans le brasier. Au-delà du cercle de lumière, à la lisière de la forêt, rôdaient des bêtes sauvages. Oreille-Pendante et moi nous les identifions à leurs cris : c’étaient des chiens sauvages et des hyènes. À un moment donné, un vacarme de hurlements se produisit et éveilla tout le cercle des dormeurs.

Un lion et une lionne étaient venus sous notre arbre ; les regards tournés vers le feu, ils hérissaient leur poil et clignaient des yeux. Le lion se léchait les babines ; incapable de tenir en place, il voulait bondir en avant et commencer son festin. Mais la lionne montrait plus de prudence. Elle nous flaira la première et les deux carnassiers levèrent vers nous leurs narines frémissantes. Puis les deux fauves se mirent à grogner, jetèrent un dernier regard sur le feu et retournèrent dans la forêt.

Oreille-Pendante et moi nous nous attardâmes encore à considérer le feu. De temps à autre, nous entendions le craquement des branches sous le poids de corps massifs et, hors de la zone de lumière, nous décelions des prunelles luisantes. Au loin, un rugissement de lion se répercuta, et, beaucoup plus faible, le cri d’un animal blessé. Du fleuve, nous parvint le grognement formidable d’un rhinocéros.

Le lendemain matin, à notre réveil, nous nous hasardâmes vers le feu. Il couvait toujours et les faiseurs de feu avaient disparu. Nous fîmes une ronde à la lisière de la forêt pour nous en assurer, puis nous courûmes vers le foyer. Curieux de savoir à quoi cela ressemblait, entre le pouce et l’index je saisis une braise ardente. Je la lâchai aussitôt en poussant un cri de douleur, et Oreille-Pendante battit aussitôt en retraite au sommet de notre arbre. Transis de peur, je suivis son exemple.

La fois suivante, nous approchâmes avec méfiance et évitâmes de prendre les charbons ardents entre nos doigts. À l’instar des hommes du Feu, nous nous accroupîmes près du foyer, et, la tête appuyée sur les genoux, nous feignîmes de dormir. Puis, nous singeâmes leur façon de parler en bafouillant des sons incompréhensibles. Me souvenant d’avoir vu le vieux chasseur attiser le feu à l’aide d’un bâton, je fourgonnai les cendres et ramenai à la surface de grosses braises rouges en faisant voler des nuages de cendres. C’était un divertissement inattendu et bientôt nous fûmes couverts d’une couche de poudre grise.

Inévitablement, nous devions imiter les hommes du Feu et alimenter le brasier. Tout d’abord, nous y jetâmes des brindilles qui s’enflammèrent. Fous de joie, nous dansâmes au bruit des crépitements. Puis nous ajoutâmes de plus gros morceaux de bois, et peu après le feu devint énorme. Nous allions et venions de la forêt à la clairière, traînant du bois mort. Les flammes crépitèrent, rugirent et ronflèrent, puis montèrent de plus en plus haut et la colonne de fumée dépassa le faîte des arbres. Nous venions d’accomplir là l’œuvre la plus prodigieuse qui fût sortie de nos mains, et nous exultions. Nous aussi, nous étions des Faiseurs de Feu, pensions-nous, et nous recommençâmes notre danse, vrais gnomes autour de cet embrasement.

L’herbe sèche et les broussailles prirent feu sans que nous nous en fussions aperçus. Tout de suite après, un grand arbre au bord de la clairière s’enflamma. Nous le regardâmes avec des yeux étonnés. La chaleur qu’il dégageait nous fit reculer. Un autre arbre prit feu, puis un autre et bientôt une demi-douzaine d’arbres se mirent à brûler. Nous demeurâmes terrifiés : le monstre était déchaîné. Nous nous accroupîmes sur le sol tandis que le feu se propageait de proche en proche et nous ensorcelait. Dans les yeux d’Oreille-Pendante, je discernai cette lueur inquiète qui accompagnait chez lui le défaut de compréhension et je sais que mes yeux reflétaient la même expression. Nous nous tînmes enlacés jusqu’à ce que la chaleur nous atteignît et que l’odeur de poil roussi frappât nos narines. Alors, d’un bond, nous prîmes la fuite vers l’Ouest à travers la forêt, jetant de temps à autre un regard en arrière et éclatant de rire.

Vers le milieu du jour, nous arrivâmes sur une bande de terre formée, nous le découvrîmes plus tard, par une immense courbe du fleuve qui dessinait un cercle presque complet, et où se dressait un groupe de collines en partie boisées. Nous franchîmes ces hauteurs, nous retournant parfois pour regarder la forêt qui maintenant offrait l’aspect d’une mer de flammes balayée vers l’est par un vent naissant. Continuant notre route à l’Est, nous suivîmes le bord de l’eau et, avant même de nous en rendre compte, nous nous trouvions chez les hommes du Feu.

Ils avaient choisi un emplacement remarquable au point de vue stratégique. Cette péninsule, protégée de trois côtés par le fleuve, n’était accessible que par terre, et encore l’isthme étroit qui y donnait accès était naturellement défendu par la chaîne de collines. Ainsi isolés du reste du monde, les hommes du Feu avaient dû connaître une longue période d’abondance. Selon moi, cette prospérité provoqua l’invasion qui se produisit par la suite et jeta la calamité parmi les gens de ma race. Les hommes du Feu durent se multiplier de façon excessive au point qu’il leur fut impossible de vivre à l’aise dans leur presqu’île. Ils en franchirent les limites et dans leur expansion chassèrent les membres de la horde devant eux, s’installèrent dans leurs cavernes et occupèrent leur territoire.

Cependant Oreille-Pendante et moi nous ne réfléchissions guère à ces considérations, quand nous nous aperçûmes que nous étions dans la place forte des hommes du Feu. Nous songions plutôt à fuir, mais, poussés par la curiosité, nous ne pûmes nous empêcher de risquer un coup d’œil sur le village. Pour la première fois, nous vîmes les femmes et les enfants de cette race. Les enfants couraient nus pour la plupart, mais les femmes portaient des peaux de bêtes.

Tout comme les gens de la horde, les hommes du Feu vivaient dans des cavernes. L’espace découvert devant celles-ci déclinait doucement vers le fleuve et on y voyait souvent plusieurs petits brasiers. J’ignore si les Faiseurs de Feu préparaient leurs aliments. Oreille-Pendante et moi n’assistâmes jamais à leurs occupations culinaires. Toutefois, je suppose qu’ils se contentaient d’une cuisine rudimentaire. Comme nous, ils portaient l’eau dans des calebasses. Les femmes et les enfants ne cessaient d’aller et venir et de pousser des cris perçants. Les enfants jouaient et gesticulaient de la même façon que ceux de notre race. Les gamins se ressemblaient plus entre eux que les hommes de la horde et les hommes du Feu.

Oreille-Pendante et moi ne nous attardâmes pas longtemps à cet endroit. Nous venions de découvrir un groupe de gosses qui s’amusaient à tirer à l’arc ; aussitôt nous disparûmes dans l’épaisseur de la forêt et nous nous dirigeâmes vers la rive. Là, nous aperçûmes un radeau, un véritable cette fois, fabriqué, de toute évidence, par quelque homme du Feu. Les deux troncs d’arbres, droits et courts, étaient retenus ensemble à l’aide de solides racines et de traverses de bois.

La même idée se présenta simultanément à nos deux cerveaux. Nous voulions quitter au plus vite le territoire des hommes du Feu : rien de plus facile que de traverser le fleuve sur cette sorte de catamaran. Nous montâmes sur l’esquif et d’une secousse le lançâmes au milieu de l’eau. Quelque chose entravant son élan, il alla frapper brusquement la berge en aval et faillit nous précipiter par-dessus bord. Le radeau était attaché à un arbre par une corde formée de racines entrelacées, et il nous fallut défaire l’amarre avant de le pousser à nouveau dans le fleuve.

Tout absorbés par la manœuvre de notre embarcation, nous pagayions, les yeux fixés sur l’autre rive. Le courant nous entraîna en aval et bientôt, sans nous en rendre compte, nous arrivâmes en pleine vue du village des hommes du Feu. Avertis par un cri, nous promenâmes nos regards autour de nous. Plusieurs hommes du Feu nous montraient du doigt et d’autres sortaient de leurs cavernes. Cessant de pagayer, nous les regardâmes à notre tour. Le rivage retentissait de leurs clameurs. Quelques hommes nous envoyèrent leurs flèches qui tombèrent près de nous, mais nous étions déjà hors de portée.

Ce fut un jour inoubliable pour Oreille-Pendante et moi. À l’Est, l’incendie causé par nous couvrait l’horizon de fumée et nous voguions en sûreté, contournant la forteresse des hommes du Feu. Tranquillement assis sur notre radeau, nous nous riions d’eux et nous laissions emporter par le courant de l’Est au Sud, puis à l’Ouest, où le fleuve, décrivant une immense courbe, semblait se nouer sur lui-même.

Bientôt nous laissâmes les hommes du Feu loin derrière nous, et un paysage familier vint frapper nos regards. C’était le grand trou d’eau où nous nous étions une ou deux fois hasardés pour voir les animaux se désaltérer. Plus loin se trouvaient, nous le savions, le champ de carottes, au-delà les cavernes, puis le territoire occupé par la horde au bord de l’eau.

Nous fîmes force rames vers la rive, qui glissait rapidement devant nous, et en quelques minutes nous arrivâmes à hauteur de l’endroit où ceux de notre horde venaient puiser de l’eau. Nous y vîmes des femmes et des enfants qui remplissaient leurs calebasses. Pris de panique à notre vue, ils s’enfuirent éperdument en laissant choir leurs récipients.

Nous débarquâmes et, cela va de soi, nous négligeâmes d’amarrer le catamaran, qui s’en alla au fil de l’eau. Pleins de prudence, nous montâmes sur la berge par un petit sentier. Les gens de la horde avaient tous disparu dans leurs trous, et, çà et là, nous remarquions des visages qui nous guettaient. Mais nous ne décelâmes aucun signe de la présence d’Œil-Rouge.

Enfin, nous nous retrouvions chez nous. Cette nuit-là, nous couchâmes dans notre petite caverne au haut de la falaise, mais au préalable il fallut en déloger un couple de gamins batailleurs qui en avaient pris possession.





14.

L’art naissant



Les mois se succédaient. Le drame et la tragédie étaient encore à venir : en attendant, nous cassions des noix et vivions tant bien que mal. Il me souvient que ce fut une année exceptionnellement bonne pour les noix. Nous en emplissions nos calebasses et les apportions aux creux des rochers où nous les brisions pour les manger aussitôt.

Vers l’automne, Oreille-Pendante et moi revînmes de notre long voyage et l’hiver qui suivit fut clément. Je m’aventurais fréquemment au voisinage de mon vieil arbre familial et fouillais tout le territoire situé entre le marais aux myrtilles et le point de la rive où Oreille-Pendante et moi avions appris la navigation, mais sans découvrir la moindre trace de la Rapide. Elle avait disparu et je la désirais, poussé par cette faim à laquelle j’ai déjà fait allusion et qui ressemblait à un appétit physique, encore que cette sensation me tourmentât alors que j’avais l’estomac plein. Mais toutes mes recherches demeurèrent vaines.

Cependant, l’existence n’était point monotone aux cavernes. Il fallait constamment se méfier d’Œil-Rouge. Oreille-Pendante et moi ne connaissions pas un moment de répit, sauf une fois à l’abri de notre repaire. Malgré l’agrandissement de l’ouverture, elle demeurait encore un peu juste pour nous, et bien que de temps à autre nous l’élargissions, elle restait encore trop étroite pour le corps monstrueux d’Œil-Rouge.

Du reste, il ne se hasardait plus à nous y attaquer. La leçon lui avait suffi et il portait au cou une énorme bosse à l’endroit où je l’avais atteint avec mon roc. Cette protubérance, visible de loin, ne disparut jamais et souvent je me délectais à contempler cette preuve de mon adresse, et même, lorsque je me sentais hors des représailles du tyran, je ne résistais pas à l’envie de rire.

Les autres membres de la horde n’auraient point osé venir à notre secours même s’ils eussent vu Œil-Rouge nous mettre en lambeaux, Oreille-Pendante et moi ; néanmoins ils nous défendaient à leur manière, non pas tant par sympathie envers nous que par besoin d’exprimer leur haine contre Œil-Rouge ; de toute façon, ils ne manquaient jamais de nous avertir de son approche, dès que nous nous aventurions dans la forêt, au bord du fleuve, ou sur l’espace libre devant les cavernes. Ainsi, nous retirions un précieux avantage de notre lutte perpétuelle avec Œil-Rouge ; nos alliés bénévoles montaient continuellement la garde autour de nous.

Un matin, Œil-Rouge faillit m’attraper. Il était de très bonne heure et personne de la horde n’était encore levé. Par surprise, il me coupa le chemin au moment où je remontais à ma caverne du haut de la falaise. Sans m’en rendre compte, je m’étais précipité dans la double caverne…, celle où Oreille-Pendante s’était réfugié pour échapper à ma poursuite des années auparavant, et où le vieux Dent-de-Sabre avait essuyé un honteux échec alors qu’il allait atteindre deux jeunes gens de la tribu.

Arrivé dans le couloir qui reliait les deux cavernes, je remarquai qu’Œil-Rouge ne m’avait point suivi. L’instant d’après, il se ruait de l’extérieur dans la caverne. Je reculai dans le couloir, et il continua de sortir et de rentrer par l’une ou l’autre ouverture, tandis que, de mon côté, je me contentais de longer d’un bout à l’autre le passage intérieur.

Il me tint coincé là une demi-journée avant d’abandonner la partie. Par la suite, lorsque Oreille-Pendante et moi étions certains de pouvoir gagner la double caverne, nous n’essayions plus de rejoindre notre petite caverne au haut de la falaise ; dès que nous apercevions Œil-Rouge à l’horizon nous nous bornions à le guetter afin de l’empêcher de nous couper notre retraite.

Cet hiver-là, Œil-Rouge fit mourir sa dernière femme à force de mauvais traitements. En cela, il se montrait plus brutal que les bêtes, car, en général, les animaux des races inférieures ne tuent pas leurs femelles. J’en déduis qu’Œil-Rouge, malgré ses effroyables tendances ataviques, annonçait l’apparition de l’homme, puisque seuls les mâles de l’espèce humaine assassinent leurs compagnes.

Comme il fallait s’y attendre, après s’être débarrassé de son épouse, Œil-Rouge se mit en quête d’une nouvelle. Il jeta son dévolu sur la Chanteuse, petite-fille du vieil Os-à-Moelle, et fille du Chauve. Cette jeunesse aimait à chanter, le soir venu, à l’entrée de sa caverne et s’était récemment mise en ménage avec Jambe-Torse, homme très paisible, inoffensif et qui, jamais, ne cherchait noise à ses semblables. Maigre et petit de taille, il était moins solide que les autres sur ses jambes.

Jamais Œil-Rouge ne commit un acte plus abject. Vers la fin d’une calme journée, nous nous rassemblions dans l’espace libre avant de grimper à nos cavernes lorsque la Chanteuse, poursuivie par Œil-Rouge, déboucha tout à coup d’un sentier. Elle courut vers son époux. Le malheureux Jambe-Torse tremblait d’épouvante, mais il se comporta en héros. La mort le menaçait, pourtant il ne recula point. Il se leva, se mit à jacasser, ses poils se hérissèrent et il grinça des dents.

Œil-Rouge hurlait de rage. Quel affront pour lui qu’un de nous osât lui résister ! Il allongea le bras et saisit Jambe-Torse par le cou. Celui-ci enfonça ses dents dans le bras de son tortionnaire, mais l’instant d’après, le cou brisé, Jambe-Torse se tortillait de douleur, comme un ver sur le sol. La Chanteuse poussa des cris et des vociférations. Œil-Rouge la saisit par les cheveux et la traîna jusqu’à sa caverne, avec une brutalité révoltante.

Débordant de colère, nous martelant la poitrine, hérissant notre poil, grinçant des dents, unis dans une fureur commune, nous sentions s’éveiller en nous un instinct de solidarité, un désir de coopération. De façon confuse, la nécessité d’une action collective s’imposait à nous, mais nous ne pouvions la réaliser, faute de moyen de nous exprimer. Nous ne nous précipitâmes pas tous ensemble pour anéantir ce monstre, parce qu’il nous manquait un vocabulaire. Vaguement nous élaborions des pensées pour lesquelles il n’existait pas encore de symboles. Plus tard, lentement et péniblement, les hommes devaient inventer des mots pour extérioriser leur pensée.

Nous essayions de formuler des sons correspondants aux vagues pensées qui voletaient comme des ombres dans notre cerveau. Le Chauve se prit à caqueter bruyamment, exprimant ainsi son indignation et son envie de battre Œil-Rouge. Jusque-là, il parvint à se faire comprendre. Mais dès qu’il tenta de traduire l’idée de coopération qui s’agitait en lui, les sons produits par ses lèvres nous demeurèrent incompréhensibles.

À ce moment, Grosse-Tête, le sourcil froncé, se heurta la poitrine et commença de jaboter à son tour. L’un après l’autre, nous nous joignîmes à cette explosion de rage et bientôt Os-à-Moelle lui-même bredouilla de sa voix fêlée et de ses lèvres fanées. Quelqu’un saisit un bâton et en frappa un tronc d’arbre. En un moment ses coups marquèrent une cadence, que nous suivîmes inconsciemment de nos cris et de nos exclamations. Ce phénomène produisit sur nous l’effet d’un calmant et, oubliant notre courroux, nous modulâmes une palabre.

Ces chants monotones témoignent de façon surprenante la versatilité et l’insouciance des gens de la horde. Réunis par un même sentiment de colère et de besoin de nous grouper pour détruire notre ennemi commun, il avait suffi d’un rythme pour nous détourner de notre but. Ces assemblées où se mêlaient les chants et les rires satisfaisaient nos instincts grégaires et sociables. Somme toute, ces récitatifs grossiers étaient les précurseurs des palabres de l’homme primitif, des grandes conventions nationales et des congrès internationaux de nos contemporains. Même à cette époque reculée, l’homme ne possédait pas encore de langage et lorsque nous nous réunissions, babillant tous à la fois, nous produisions une véritable babel de sons d’où montait une cadence uniforme qui renfermait en elle seule les éléments essentiels d’un art à venir. C’était l’art naissant.

Le même rythme ne subsistait pas longtemps. Très vite perdu, il était remplacé par une affreuse cacophonie jusqu’à ce que nous eussions retrouvé le rythme primitif ou découvert une nouvelle cadence. Parfois une demi-douzaine surgissaient en même temps, soutenus par des groupes qui, chacun, essayait de dominer les autres.

Dans les intervalles de ce pandémonium, chacun jacassait, hurlait, dansait, se suffisant à lui-même, plein de ses idées et de ses volontés personnelles, se considérant comme le nombril du monde. Il se séparait nettement des autres êtres qui, autres centres de l’univers, bondissaient et poussaient des cris autour de lui. Alors surgissait le rythme : un claquement de mains, le choc répété d’un bâton sur une souche, les bonds successifs d’un des membres présents, ou un chant saccadé et régulier, avec des inflexions de voix : « Hé-bang ! hé-bang ! Hé-bang ! hé-bang ! » L’un après l’autre, tous les membres de la horde adaptaient le rythme et dansaient ou chantaient en chœur. « Ha-ah, ha-ah, ha-ah-ha ! » constituait une de nos mélodies favorites, ainsi que : « Eh-oua, eh-oua, eh-oua-ha ! »

Gesticulant, bondissant, tournoyant, nous dansions en chantant dans le sombre crépuscule du monde primitif qui nous incitait à l’oubli, et, avec un ensemble parfait, nous nous lancions dans une voluptueuse frénésie. Ainsi l’art apaisa notre fureur contre Œil-Rouge. Nous hurlions ces chœurs sauvages jusqu’à ce que les ombres, descendant sur nous, nous eussent avertis des terreurs nocturnes. Nous nous glissions dans nos trous sur la falaise, nous appelant tout bas, tandis que les étoiles trouaient le ciel et que les ténèbres envahissaient le globe.

Seule l’obscurité nous effrayait. Nous ne possédions aucune notion religieuse, aucune conception d’un cosmos invisible. Nous ne connaissions que l’univers réel, et ne craignions que les dangers tangibles, les animaux carnassiers en chair et en os. Eux seuls rendaient pour nous la nuit redoutable, car c’était l’heure où ils quittaient leur repaire et bondissaient sur leur proie qu’ils guettaient dans l’ombre.

Sans doute est-ce de la crainte de ces hôtes nocturnes que naquit plus tard la terreur des êtres irréels qui devait se développer et créer de toutes pièces un monde tout-puissant et invisible. Lorsque la faculté d’imagination s’accrut dans le cerveau humain, la peur de la mort prit des proportions plus considérables jusqu’au moment où les générations suivantes associèrent cette peur avec la nuit qu’elles peuplèrent d’esprits. Je crois que le peuple du Feu redoutait déjà l’obscurité pour cette raison ; mais nous autres, gens de la horde, si nous gagnions nos repaires à la tombée du crépuscule, c’était pour nous abriter contre Dent-de-Sabre, les lions, les chacals, les chiens sauvages et les loups, et tous les carnassiers avides de chair fraîche.





15.

Le champ de carottes



Oreille-Pendante prit femme. Cet événement se produisit de façon inattendue au cours du deuxième hiver qui suivit notre aventureux voyage. Mon compagnon négligea totalement de m’en faire part. J’en fus averti un soir que je grimpais la falaise pour me rendre à notre caverne. M’étant insinué dans l’entrée, je m’arrêtai soudain. Il ne restait plus de place pour moi. Oreille-Pendante en avait pris possession avec sa compagne, qui n’était autre que ma demi-sœur, la fille de mon beau-père, le Jaseur.

Je tentai d’y entrer de force, mais il n’y avait d’espace que pour deux et je ne pouvais m’y loger. Ma situation étant désavantageuse, ils me griffèrent et m’arrachèrent les poils, au point que je fus heureux de m’éloigner. Cette nuit-là et bien d’autres encore, je me réfugiai dans le couloir qui reliait les deux cavernes jumelles. Par expérience, je savais que cet abri était sûr. Comme les deux gamins y avaient échappé au vieux Dent-de-Sabre, et que moi-même j’y avais trouvé asile dans ma fuite devant Œil-Rouge, j’espérais pouvoir esquiver les crocs des carnassiers en allant et venant ainsi entre les deux cavernes.

J’avais compté sans les chiens sauvages ; ils étaient assez minces pour se glisser dans le même passage que moi. Une nuit ils flairèrent ma présence. Si, au même moment, ils avaient pénétré dans les deux cavernes, mon compte était réglé. Cependant, poursuivi par un petit nombre d’entre eux le long du couloir, je m’élançai au dehors par l’ouverture de l’autre caverne. Le reste des chiens bondirent vers moi à l’instant où je sautais sur la falaise et commençais à l’escalader. L’un d’eux, une brute efflanquée, m’attrapa, enfonça ses crocs dans ma cuisse et faillit me renverser. Il s’agrippa à moi, mais je n’essayai point de le repousser, consacrant tout mon effort à monter hors de l’atteinte des autres molosses.

J’attendis d’être débarrassé de cette bande hurlante pour m’inquiéter de l’horrible douleur que je ressentais à la cuisse. À une douzaine de pieds au-dessus des bêtes qui bondissaient et dégringolaient le long de la falaise, j’empoignai le chien à la gorge et lentement l’étouffai. Cela me prit un long moment, car il se débattait, me griffait, m’arrachait les poils et la peau à l’aide de ses pattes de derrière, et de toutes ses forces il essayait de m’entraîner avec lui au bas du rocher.

Enfin, il écarta les mâchoires et lâcha ma chair lacérée. J’emportai son cadavre et passai la nuit à l’entrée de mon ancienne caverne où dormaient Oreille-Pendante et ma demi-sœur. Auparavant, je dus essuyer une tempête d’insultes des autres membres de la tribu pour les avoir réveillés. Je me vengeai en laissant choir de temps à autre une grosse pierre sur la meute apaisée, ce qui redoubla les abois. Là-dessus, de tous côtés éclatèrent de nouveau les injures et les menaces de la horde à mon adresse. Au réveil je partageai la viande du chien avec Oreille-Pendante et sa femme, et durant plusieurs jours notre régime ne fut ni végétarien ni frugivore.

L’union entre ma sœur et Oreille-Pendante fut déplorable et fort heureusement dura peu. Cette période ne nous laissa que de mauvais souvenirs à moi. Contraint de vivre en solitaire, je souffrais d’avoir été expulsé de ma petite caverne où je me sentais si bien en sûreté, et, je ne sais pourquoi, il me fut impossible de m’entendre avec aucun des autres jeunes garçons. J’en conclus que ma longue camaraderie avec Oreille-Pendante s’était transformée en une habitude.

J’aurais certes pu me marier et sans doute l’eussé-je fait, n’eût été la rareté des femmes parmi nous. On peut affirmer que ce manque d’épouses provenait de l’effroyable cruauté d’Œil-Rouge, ce qui démontre quel fléau ce monstre constituait pour l’existence de la horde. En outre, je n’avais pas oublié la Rapide.

Tant que dura le ménage d’Oreille-Pendante, j’errai d’un coin à l’autre, continuellement en danger et sans jamais goûter le vrai repos. Un homme de la tribu étant mort, sa veuve partagea la caverne d’un autre. Je pris alors possession de la caverne abandonnée, mais elle avait une ouverture très large, et un jour Œil-Rouge ayant failli me capturer dans mon repaire, je décidai de retourner dans la caverne à double issue. L’été venu, des semaines entières je ne reparus point aux cavernes et nichai dans un arbre au bord du fleuve, non loin du marais.

Comme je l’ai dit, Oreille-Pendante ne connut pas le bonheur conjugal. Ma sœur était bien la fille du Jaseur et elle rendait la vie insupportable à son mari. Aucun autre ménage ne se disputait comme le leur. Si Œil-Rouge était un Barbe-Bleue, Oreille-Pendante se laissait mener par le bout du nez par sa femme ; et j’imagine qu’Œil-Rouge était trop futé pour convoiter la compagne de mon ami.

Par bonheur pour Oreille-Pendante, sa jeune femme mourut. Cet été-là, il se passa un fait surprenant. Vers la fin de la saison, nous eûmes une seconde récolte de carottes. Ces nouvelles racines inattendues étaient tendres et juteuses, et pendant quelque temps le champ de carottes fut le pâturage favori de la horde. Un matin, de bonne heure, un certain nombre d’entre nous y prenions notre déjeuner. À côté de moi se trouvait le Chauve. Derrière lui venaient son père et son fils, le vieil Os-à-Moelle et Longue-Lèvre. De l’autre côté, entre Oreille-Pendante et moi, se tenait ma sœur.

Tout à coup, le Chauve et ma sœur s’enfuirent en poussant des cris. Au même instant je perçus le bruit mat des flèches qui les transpercèrent. L’instant d’après ils roulaient sur le sol, se débattant et hurlant de douleur, tandis que les autres couraient vers les arbres. Une flèche me frôla et se ficha en terre ; brusquement arrêtée dans son vol, sa tige empennée vibra. Je me souviens nettement du grand détour que je décrivis pour l’éviter, semblable en cela au cheval qui fait un écart devant l’objet de sa frayeur.

Oreille-Pendante fit une chute violente tandis qu’il fuyait à mes côtés. Un trait venait de s’enfoncer dans son mollet. Il tenta de reprendre sa course, mais il retomba lourdement sur le sol. Tremblant de peur, il s’assit et me supplia de venir à son secours. Je rebroussai chemin. Il me montra la flèche. Je m’en saisis pour la retirer, mais, fou de douleur, il m’empoigna la main et arrêta mon geste. Une autre flèche siffla à nos oreilles et une suivante se brisa sur le rocher. C’en était trop. De toutes mes forces, j’arrachai la flèche du mollet d’Oreille-Pendante. Il poussa des cris effrayants au moment où le dard sortait de sa chair et me frappa avec colère. Mais bientôt nous reprenions notre fuite éperdue.

Je regardai en arrière. Le vieil Os-à-Moelle, abandonné loin derrière nous, trébuchait à chaque pas dans cette course inégale avec la mort. Souvent il faisait des faux pas, et une fois il s’étala de tout son long sur le sol ; mais les flèches n’arrivaient plus. Péniblement il se releva. Malgré le fardeau de ses ans, il ne voulait pas mourir. Les trois hommes du Feu qui, à présent, sortaient de leur embuscade dans la forêt, eussent pu facilement l’attraper, mais ils n’essayèrent même pas. Sans doute le jugeaient-ils trop vieux et trop coriace. Mais ils s’acharnèrent après le Chauve et ma sœur. Comme je regardais en arrière, je vis nos ennemis leur écraser la tête avec des pierres : l’un de ces hommes était le vieux chasseur boiteux à la face toute ridée.

Parmi les arbres, nous nous dirigeâmes vers nos cavernes… troupeau affolé et en désordre, devant lequel toutes les petites créatures de la forêt regagnaient en hâte leur refuge et qu’accompagnaient les cris effrontés des geais bleus. Tout danger semblant écarté, Longue-Lèvre attendit son grand-père, le vieil Os-à-Moelle : avec, entre eux, une génération brusquement supprimée, le vieillard et l’enfant fermaient la marche.

Voilà comment Oreille-Pendante redevint célibataire. Cette même nuit je dormis en sa compagnie dans notre ancienne caverne et nous retrouvâmes notre camaraderie de naguère. Son veuvage ne l’affectait pas outre mesure, du moins il n’en laissait rien paraître. Sa blessure à la jambe semblait le tourmenter bien davantage et il lui fallut une bonne semaine pour recouvrer toute son agilité.

Os-à-Moelle était l’unique vieillard de la horde. Parfois, lorsque j’évoque son image, alors que j’en ai une vision assez nette, je trouve une analogie troublante entre lui et le père du jardinier de mes parents. Le père du jardinier était très vieux, très ridé et tout cassé ; et je vous jure que lorsqu’il regardait à travers ses petits yeux chassieux et marmottait entre ses gencives édentées, c’était le vieil Os-à-Moelle tout craché. Tout enfant, cette ressemblance m’épouvantait et je me sauvais à toutes jambes dès que je voyais surgir le vieillard titubant appuyé sur ses deux cannes. Le vieil Os-à-Moelle avait sur le visage quelques poils blancs disséminés qui me rappelaient tout à fait les favoris du père de notre jardinier.

Comme je viens de le dire, Os-à-Moelle était le seul vieillard de la horde et constituait une anomalie. Les membres de notre tribu parvenaient rarement à l’âge mûr, et encore moins à la vieillesse. La mort violente était d’ordinaire le sort qui nous attendait. On quittait ce monde comme l’avait fait mon père, de même que Dent-Brisée, ma demi-sœur et le Chauve. Chacun disparaissait brutalement, en pleine possession de son intelligence et dans toute la force de la jeunesse. Était-ce une fin naturelle ? À cette époque, la mort violente était le lot de chacun.

Personne ne mourait de vieillesse dans la horde. Du moins, je n’en connais pas d’exemple. Os-à-Moelle lui-même, le seul de notre génération qui aurait pu terminer ses jours normalement, ne fit point exception à la règle. Une sérieuse infirmité, un amoindrissement accidentel ou provisoire des facultés vouaient son homme à une mort rapide et, en général, sans témoins. On s’effaçait discrètement du paysage. Un beau matin, on quittait la caverne pour n’y plus revenir. L’estomac affamé des grands carnassiers devenait votre tombeau.

Cette attaque des hommes du Feu sur le champ de carottes fut le commencement de la fin. Par la suite, les incursions de nos ennemis devinrent de plus en plus fréquentes. Par groupes de deux ou de trois, ils se glissaient silencieusement dans la forêt, armés de leurs flèches volantes qui abolissaient la distance et leur permettaient de décrocher leur proie du sommet des arbres les plus élevés sans être obligés d’y grimper.

Arcs et flèches étaient comme une prolongation de leurs muscles d’attaque, si bien qu’en réalité ils pouvaient abattre leur victime à trente ou quarante mètres. Ces projectiles les rendaient plus terribles que Dent-de-Sabre lui-même. Très avisés, ces gens possédaient un vocabulaire grâce auquel ils se comprenaient mutuellement et ils agissaient en conséquence avec une certaine cohésion.

Les membres de la horde durent redoubler de prudence quand ils erraient dans la forêt. Nous devînmes plus alertes, plus circonspects et moins téméraires. Désormais, nous ne pouvions plus considérer les arbres comme un refuge. Perchés sur une branche, il nous était interdit de nous moquer de nos ennemis qui nous guettaient d’en bas : les hommes du Feu étaient des carnassiers armés de griffes et de crocs de trente centimètres de long, les plus redoutables de tous les animaux de proie qui dévastaient le monde primitif.

Un matin, avant que les gens de la horde se fussent égaillés à travers les arbres, une panique se produisit parmi les porteurs d’eau et ceux qui étaient allés boire au fleuve. La horde se précipita vers les cavernes, car, en pareille circonstance, nous songions d’abord à fuir, nous réservant ensuite de chercher la cause de notre frayeur. Tapis à l’entrée de nos abris, nous montâmes la garde. Au bout d’un moment, un homme du Feu s’aventura sur la berge au pied de la falaise. C’était le vieux petit chasseur boiteux. Longuement il nous observa, promenant son regard du haut en bas du rocher. Il emprunta un des sentiers et descendit jusqu’au cours d’eau, puis remonta par un autre chemin quelques minutes plus tard. De nouveau, il nous épia avec attention. Puis il fit demi-tour, regagna la forêt en claudiquant, tandis que, hébétés à l’entrée de nos cavernes, nous nous appelions les uns les autres d’une voix inquiète et plaintive.





16.

L’intervention de Dent-de-Sabre



Je la retrouvai dans les parages du marais aux myrtilles, où vivait ma mère et où Oreille-Pendante et moi avions construit notre premier abri dans les arbres. La rencontre fut tout à fait inattendue. Comme je passais sous l’arbre, me parvint un son doux et familier, et je levai les yeux. C’était bien elle, la Rapide ; assise sur une branche, elle balançait ses jambes tout en me considérant.

Je demeurai un instant cloué sur place. Sa vue me combla de joie. Mais bientôt mon bonheur fut gâté par une souffrance et une vive inquiétude. Comme je grimpais à l’arbre pour la rejoindre, elle se réfugia à l’extrémité de la branche. Au moment où j’allais l’atteindre, elle s’élança dans le vide et se raccrocha aux branches d’un arbre voisin. Du sein de ces bruissants feuillages, elle m’observa tout en poussant de tout petits cris. Je bondis vers elle et, après une poursuite fatigante, je ne fus guère plus avancé. Juchée sur un troisième arbre, elle m’appelait doucement en me regardant à la dérobée.

Un instinct m’avertissait qu’un changement s’était opéré en nous depuis l’époque lointaine où Oreille-Pendante et moi étions partis à l’aventure. Je désirais cette femme, je m’en rendais compte, et elle-même n’était pas sans le savoir ; d’où sa crainte de me voir approcher d’elle. Je perdais la notion qu’elle était la Rapide et que, dans l’art de grimper aux arbres, elle m’avait donné des leçons. D’arbre en arbre, je la poursuivis, mais elle m’échappait sans cesse, se retournant pour me contempler de ses yeux tendres, m’appelant gentiment, dansant, sautillant, ricanant tout en filant à mon approche. Plus elle fuyait, plus je désirais l’attraper, et les ombres vespérales qui s’allongeaient furent témoins de l’inutilité de mes efforts.

Dans la poursuite, ou durant les instants de répit où je l’admirais d’un arbre voisin, je remarquai la métamorphose survenue en elle. Plus grande, plus forte, plus développée, ses formes étaient plus rondes, ses muscles plus accentués, et il se dégageait de toute sa personne ce quelque chose d’impondérable qui indiquait chez elle la puberté et allumait mon désir. Je ne l’avais pas vue depuis trois ans et sa transformation était nettement marquée. Je dis trois ans, approximativement, autant que je puis en juger. Il est possible qu’une quatrième année se soit écoulée, dont je confonds les événements avec ceux des trois autres années. Mais, plus j’y songe, plus que je suis porté à croire que ce fut plutôt quatre années.

Où était-elle allée ? Pourquoi avait-elle disparu et que lui était-il advenu durant ce laps de temps ? Je ne sais. Elle ne possédait aucun moyen de me l’apprendre, pas plus que moi et Oreille-Pendante ne pouvions raconter aux gens de la horde ce que nous avions vu au cours de nos pérégrinations. Peut-être avait-elle entrepris, comme nous, un voyage d’aventure, mais toute seule. Il est possible aussi qu’Œil-Rouge l’eût poussée à fuir. Il avait certainement dû la rencontrer de temps à autre dans la forêt, et s’il s’était avisé de lui donner la chasse, la perspective de tomber entre les griffes de ce monstre avait suffi à éloigner la Rapide de ces parages.

D’après les événements ultérieurs, j’incline à penser qu’elle avait dû voyager vers le Sud, traverser une chaîne de montagnes et longer un fleuve inconnu, loin de ses semblables. Maints hommes des bois vivaient dans cette région et je soupçonne que leur présence la décida à revenir à la horde, et vers moi. Je vous donnerai plus loin l’explication de cette hypothèse.

Les ombres s’allongeaient, et je la poursuivais plus ardemment que jamais, sans parvenir à l’atteindre. Elle feignait d’essayer désespérément de m’échapper, et s’arrangeait pour demeurer tout juste hors de ma portée. J’oubliai tout : le temps, l’approche de la nuit et mes ennemis carnassiers. Mon amour insensé se mêlait de colère devant son obstination à ne point se laisser prendre. Fait étrange : ce ressentiment semblait faire partie de mon désir pour la Rapide.

Comme je viens de le dire, j’oubliais tout. En traversant une clairière, je tombai au milieu d’une colonie de serpents. Ils n’arrêtèrent point mon élan. Je perdais la tête. Ils se dressèrent vers moi, mais je les évitai en faisant les plongeons, et continuai de courir. Ensuite, je faillis me jeter sur un python. D’ordinaire, à sa vue j’aurais grimpé jusqu’au haut d’un arbre en hurlant de frayeur. Je montai en effet sur un arbre, mais la crainte de voir la Rapide disparaître de ma vie me fit sauter à terre et reprendre ma course. Je venais de l’échapper belle. Puis, ce fut ma vieille ennemie, l’hyène ; d’après mon comportement, elle flaira qu’il allait se passer quelque événement et me suivit pendant une heure.

Une fois, nous provoquâmes une bande de sangliers qui se mit à notre poursuite. La Rapide effectua entre deux arbres un saut vertigineux, bien au-dessus de mes forces. Je dus descendre. Peu m’importaient les sangliers ; je touchai le sol à un mètre à peine du plus proche animal. Ils coururent à mes côtés et par deux fois m’obligèrent à me réfugier dans les arbres, en dehors du chemin suivi par la Rapide. De nouveau, je m’aventurai à terre, je revins en arrière et traversai un large espace découvert avec toute la bande à mes trousses, grognant et grinçant des dents.

Si j’avais trébuché ou fait le moindre faux pas dans cet espace découvert, je ne pouvais espérer échapper aux sangliers, mais pareil malheur ne m’arriva point. Du reste, telle était l’ardeur qui me dévorait que je ne m’en souciais nullement et je me sentais prêt à affronter Dent-de-Sabre en personne, ou même une vingtaine d’hommes du Feu armés de leurs arcs.

Chez la Rapide, il en allait tout autrement. Très prudente, elle ne s’exposait à aucun danger réel. Jetant un regard vers cette époque éloignée, je me souviens qu’au lieu de fuir, elle attendait le moment où je pouvais reprendre ma poursuite lorsque j’étais retardé par les sangliers. Elle courait toujours devant moi, suivant la direction qu’elle avait choisie.

Enfin tomba le crépuscule. La Rapide me fit contourner l’épaulement moussu d’une falaise qui avançait parmi les arbres. Ensuite, nous nous enfonçâmes dans un fourré de broussailles qui me griffaient et me lacéraient au passage, mais elle connaissait le chemin et s’en tira sans la moindre égratignure. Au milieu de ces buissons se dressait un grand chêne. Lorsqu’elle y grimpa, je la suivis de près, et l’attrapai quand elle atteignit l’enfourchure où elle avait installé son nid, que je cherchais en vain depuis longtemps.

L’hyène avait retrouvé notre piste et, assise au pied de l’arbre, elle poussait des cris de bête affamée. Que nous importait ? Nous nous moquâmes d’elle lorsque, découvrant ses dents, elle disparut dans le fourré. On était au printemps. À cette époque de l’année les bruits nocturnes devenaient nombreux et variés. Comme toujours, les animaux se livraient bataille entre eux. Du nid nous entendions le hennissement des chevaux sauvages, la trompette de l’éléphant et le rugissement des lions. Mais la lune se leva. Rassurés par sa clarté, nos frayeurs se calmèrent et l’air tiède nous invita à la gaieté.

Le lendemain matin, nous surprîmes deux coqs ébouriffés qui se battaient avec une telle ardeur qu’ils ne se rendirent pas compte de notre présence. J’allai droit vers eux et les saisis par le cou. Ainsi nous eûmes un délicieux repas de noces. Au printemps, il était aisé d’attraper des oiseaux. Une autre nuit, au clair de lune, du haut d’un arbre, la Rapide et moi fûmes témoins d’une lutte épique entre deux élans. Soudain un lion et une lionne rampèrent vers eux, inaperçus, et les terrassèrent.

Je ne saurais dire combien de temps nous aurions vécu dans le nid de la Rapide si un jour, durant notre absence, l’arbre n’eût été frappé par la foudre. De grosses branches furent brisées et le nid démoli. Je commençai de le rebâtir, mais la Rapide ne voulut point y dormir. Comme je le constatai par la suite, elle éprouvait une peur morbide de l’orage et il me fut impossible de la persuader de remonter dans notre arbre.

Voilà comment, notre lune de miel passée, nous allâmes habiter les cavernes. Oreille-Pendante m’ayant expulsé de notre repaire le jour où il se maria, je l’en chassai à mon tour. La Rapide et moi nous nous y installâmes, et Oreille-Pendante se réfugia la nuit dans le couloir entre les deux cavernes communicantes.

Notre venue parmi les gens de la horde nous attira maints ennuis. Depuis la mort de la Chanteuse, Œil-Rouge avait eu je ne sais combien de femmes. Pour le moment, il avait une pauvre créature douce mais un peu sotte qui ne cessait de pleurer et de geindre, qu’il la maltraitât ou non. La malheureuse ne fit pas long feu. Avant qu’elle mourût, Œil-Rouge avait déjà convoité la Rapide, et dès qu’il fut veuf, il recommença à la poursuivre de ses assiduités.

Par bonheur, la Rapide était l’agilité même et sa facilité étonnante à fuir parmi les arbres, ajoutée à toute sa prudence et sa hardiesse, lui permit d’échapper aux griffes de cette horrible brute. Je ne pouvais lui porter secours. Ce monstre m’eût mis en pièces. Jusqu’à ma mort, je souffris d’une blessure qu’il me fit à l’épaule : par temps pluvieux j’éprouvais une violente douleur dans cette jointure.

La Rapide était souffrante à l’époque où je reçus ce coup. Sans doute était-elle atteinte d’une de ces crises de malaria qui souvent s’abattaient sur notre tribu ; toujours est-il qu’elle devint lourde et morose, perdit la souplesse de ses muscles et se trouvait fort mal en point pour fuir lorsqu’elle fut acculée par Œil-Rouge auprès du repaire des chiens sauvages, à plusieurs kilomètres au sud de nos cavernes.

D’ordinaire, elle aurait tourné en cercle autour de lui, l’aurait battu à la course dans un des sentiers de la falaise, et aurait vivement gagné le refuge de notre petite caverne. Mais elle était trop lente dans ses mouvements. À chacune de ses tentatives, il lui barrait la route ; en fin de compte, elle dut consacrer toute son énergie à éviter ses griffes.

Si elle n’avait point été malade, c’eût été pour elle un jeu d’enfant que de lui échapper, mais à présent il lui fallait mettre en œuvre toute sa prudence et sa ruse. Elle possédait sur lui l’avantage de circuler sur des branches plus minces et de faire des sauts plus longs. En outre, elle ne se méprenait jamais dans l’évaluation des distances et connaissait d’instinct le degré de résistance des petites branches et des branches mortes.

La poursuite fut interminable. En toutes directions, en avant et en arrière, l’homme et la femme s’élançaient à travers la forêt. Une émotion intense régnait parmi les membres de la tribu. Ils se mirent à jacasser tous en même temps. Ils enflaient la voix lorsque Œil-Rouge s’éloignait, et modéraient leurs cris à son approche. Spectateurs impuissants, les hommes se frappaient la poitrine de rage contenue et leurs femmes braillaient. Grosse-Tête se montra particulièrement furieux, et moins que les autres baissait le ton lorsque Œil-Rouge passait à proximité.

Quant à moi, je ne jouais pas un rôle très reluisant. Je m’empresse de dire que je n’étais pas un héros. De surcroît, à quoi m’aurait servi de me mesurer avec Œil-Rouge, ce monstre tout puissant, cette brute de l’abîme ? Je n’avais rien à attendre d’un combat en corps à corps. Il m’aurait tué sur place, ce qui n’aurait guère avancé les choses. Il aurait attrapé la Rapide avant qu’elle eût gagné la caverne. En la circonstance, force m’était d’assister à cette lutte inégale en rongeant mon frein, et de m’esquiver dès qu’il venait de mon côté.

Les heures passaient, l’après-midi touchait à sa fin, et la chasse durait encore. L’intention d’Œil-Rouge était de harceler la Rapide jusqu’à épuisement de ses forces. Il ne la lâchait pas d’une semelle. Au bout d’un certain temps, la fatigue s’empara de la jeune femme et lui fit perdre de l’avance. Alors elle se glissa à l’extrémité mince d’une branche où son ennemi ne pouvait la suivre. Elle aurait pu ainsi reprendre haleine, mais l’autre usa d’une tactique démoniaque. Incapable de la rejoindre, il la délogea en agitant la branche, comme on fait tomber une mouche lorsqu’on agite la mèche d’un fouet. La première fois, la Rapide eut la vie sauve, car elle chut sur des branches plus basses. Une autre fois, bien qu’elle eût touché le sol, les branchages avaient amorti sa chute. Une troisième fois, il la secoua si violemment qu’elle fut projetée dans le vide jusqu’à un arbre voisin. Nous demeurâmes frappés d’admiration devant son adresse à se raccrocher en plein bond et éviter une mort atroce. Elle ne recherchait la sécurité dans les menues branches que lorsqu’elle se trouvait à bout d’énergie. Mais elle était si lasse qu’elle n’avait aucun autre moyen d’échapper à son poursuivant.

Les membres de la horde ne cessaient de se frapper la poitrine et de pousser des cris en grinçant des dents. Le dénouement approchait. À l’heure du crépuscule, la Rapide, tremblante et hors d’haleine, se raccrochait péniblement au bout d’une haute branche, à une dizaine de mètres du sol. Plus bas, Œil-Rouge se balançait et sa lourde masse faisait osciller cette même branche comme un pendille. En plein élan, il s’arrêta net ; la Rapide lâcha prise et, hurlant de frayeur, fut lancée dans l’espace.

Mais elle fit un rétablissement et atterrit sur ses pieds. D’ordinaire, l’élasticité de ses jambes eût suffi à diminuer le choc, mais vu son état de faiblesse, ses muscles avaient perdu de leur ressort. Ses jambes cédèrent sous elle et elle tomba sur le flanc. Elle ne fut pas blessée, mais, la respiration coupée, elle resta étendue, inerte, essayant de reprendre son souffle.

Œil-Rouge se précipita sur elle et enfonça ses doigts noueux dans sa chevelure. Il se dressa, hurla de triomphe et de défi vers les gens de la horde qui l’observaient, perchés dans les arbres. Fou de rage, j’abandonnai toute prudence et, au mépris de ma vie, je sautai sur Œil-Rouge par derrière. Le coup fut si brutal que le géant s’écroula sur le sol. L’enlaçant des jambes et des bras, je réussis à le maintenir à terre. Cet exploit m’eût été impossible si l’autre n’avait eu une de ses mains prise dans les cheveux de la femme.

Encouragé par mon audace, Grosse-Tête devint pour moi un allié inattendu. Il attaqua mon ennemi, mordit le bras d’Œil-Rouge et lui lacéra la figure. Le moment eût été propice pour une action collective de la horde en vue de nous débarrasser une bonne fois du tyran. Mais, effrayés, les autres n’osèrent pas quitter leurs arbres.

Inévitablement, Œil-Rouge devait avoir le dessus. S’il n’avait été gêné dans ses mouvements par la Rapide, il nous eût massacrés tous deux en un rien de temps, mais elle avait repris haleine et se montrait agressive. Il s’obstinait à ne pas lui lâcher les cheveux et perdait ainsi l’usage d’une de ses mains. Il me saisit par le bras. Je crus voir ma dernière heure venue. Il m’attira vers lui afin de m’enfoncer ses crocs dans la gorge. La gueule béante, il découvrait ses dents. Et bien qu’il n’eût encore déployé qu’une partie de sa force, il me démit si violemment l’épaule que j’en souffris le reste de mon existence.

À ce moment précis, il se passa un événement foudroyant. Un corps lourd s’abattit sur la masse que nous formions et nous sépara. Nous roulâmes de part et d’autre et la surprise nous fit relâcher notre étreinte. Grosse-Tête poussa un cri d’effroi. Je ne me doutais nullement de ce qui arrivait, mais je flairai l’odeur du tigre et entrevis une fourrure rayée comme je m’élançais dans un arbre.

C’était le vieux Dent-de-Sabre. Notre bataille l’avait réveillé dans sa tanière et il s’était glissé cauteleusement jusqu’à nous. La Rapide se réfugia sur l’arbre voisin du mien et aussitôt je la rejoignis. Je l’entourai de mes bras et la serrai contre moi, toute sanglotante. D’en bas montait un broiement d’os : Dent-de-Sabre dînait des restes de Grosse-Tête.

À quelque distance, Œil-Rouge suivait la scène de ses yeux injectés de sang et considérait avec étonnement ce monstre plus puissant que lui. La Rapide et moi nous regagnâmes la caverne tranquillement à travers les arbres, tandis que la horde, dans le feuillage, déversait sur son vieil ennemi des bordées d’injures et des branches. Il agitait la queue et grognait, tout en continuant son festin.

Nous dûmes notre vie au plus pur des hasards. Sans quoi j’eusse certainement succombé sous les griffes d’Œil-Rouge et aucun pont n’eût été jeté à travers un millier de siècles jusqu’à l’homme moderne que je suis, qui lit les journaux, voyage en train électrique, et relate l’histoire d’un passé qui se perd dans la nuit des temps.





17.

L’attaque des cavernes



L’événement que je vais vous raconter se produisit au début de l’année suivante. N’ayant pas réussi à capturer la Rapide, Œil-Rouge avait pris une autre femme et, fait exceptionnel, elle vivait encore. Chose plus curieuse, ils avaient un bébé âgé de plusieurs mois – le premier rejeton d’Œil-Rouge. Ses précédentes compagnes n’avaient pas vécu assez longtemps pour le rendre père.

Cette année-là s’était montrée favorable pour nous tous : température exceptionnellement douce et nourriture abondante. Je me souviens tout particulièrement des navets de cette saison-là. La récolte des noix fut également très fructueuse et nous cueillîmes des prunes sauvages plus grosses et plus douces que de coutume.

Bref, ce fut une année de cocagne. C’est alors que le drame eut lieu. La froide grisaille du petit jour nous surprit dans nos cavernes et la plupart d’entre nous se réveillèrent pour affronter la mort. Un pandémonium de cris et de clameurs nous tira du sommeil, la Rapide et moi. Nous penchant à l’ouverture de notre caverne, la plus élevée sur la falaise, nous plongeâmes notre regard au pied du rocher. Les hommes du Feu occupaient l’espace découvert. Leurs hurlements et leurs cris remplissaient l’air, mais ils agissaient suivant un plan préconçu, tandis que nous autres, gens de la horde, manquions totalement d’ordre et de méthode. Chacun de nous ne songeait qu’à se défendre personnellement, sans soupçonner l’étendue de la catastrophe qui allait fondre sur nous.

Lorsque nous commençâmes de lancer des pierres, les hommes du Feu s’étaient massés au pied de la falaise. Notre première volée de projectiles dut fracasser quelques crânes, car, au moment où les assaillants battirent en retraite, ils abandonnèrent sur le terrain trois blessés qui se débattaient dans la douleur. L’un d’eux essayait de fuir en rampant, mais nous les achevâmes. Rugissant de colère, nous fîmes pleuvoir, sur les trois malheureux, une avalanche de pierres. Plusieurs hommes du Feu s’avancèrent pour mettre leurs bébés à l’abri, mais notre bombardement les fit reculer.

Fous de rage, les hommes du Feu redoublèrent de prudence. Malgré leurs hurlements, ils se tinrent à distance et nous criblèrent de flèches. Nous cessâmes de lancer des pierres. Une demi-douzaine d’entre nous étant tués, une vingtaine hors de combat, le reste se réfugia à l’intérieur des cavernes. Je n’étais pas invulnérable dans la mienne ; cependant la distance était suffisante pour rendre leur tir moins efficace, et ils ne gaspillaient pas de flèches contre moi. La curiosité m’entraînait à regarder parfois ce qui se passait. Blottie au fond de la caverne, la Rapide tremblait de peur et me suppliait par des gémissements de la rejoindre, mais je m’obstinai à rester près de l’ouverture pour tout voir.

À présent le combat devenait intermittent. Nos ennemis cherchaient comment nous faire sortir de nos repaires. Ils n’osaient nous y assaillir et nous évitions de nous exposer à leurs traits. De temps à autre, lorsque l’un d’eux s’aventurait au pied de la falaise, un homme de la horde faisait tomber sur lui un bloc de rocher. En retour, il s’écroulait, transpercé par une demi-douzaine de flèches. Cette manœuvre dura quelque temps, mais en fin de compte les gens de la tribu ne se montrèrent plus et les hostilités furent suspendues.

Derrière les hommes du Feu, je distinguai le petit vieillard tout ratatiné qui dirigeait l’action. Les autres obéissaient à ses ordres. Quelques-uns pénétrèrent dans la forêt et revinrent chargés de bois sec, de feuilles et d’herbe. Tous les hommes du Feu se rassemblèrent, armés de leurs arcs et de leurs flèches, prêts à tirer sur le premier d’entre nous qui se risquerait au-dehors. Un certain nombre de nos ennemis entassèrent du bois et de l’herbe à l’orifice des cavernes les plus basses. De ces monticules ils firent surgir le monstre que nous redoutions par-dessus tout : le feu.

D’abord, des jets de fumée montèrent en spirales vers le sommet de la falaise. Puis les flammes aux langues rouges se faufilèrent entre les morceaux de bois comme autant de petits serpents. La fumée s’épaissit de plus en plus, enveloppant par moments toute la falaise. Comme je me trouvais à une certaine hauteur, elle ne m’incommodait guère encore qu’elle me piquât les yeux que je frottais avec mes poings.

Le premier, le vieil Os-à-Moelle céda à la suffocation. Une légère brise ayant un instant écarté la fumée, je pus tout observer à mon aise. Il fonça à travers le rideau grisâtre et posa l’orteil sur un charbon ardent. Hurlant de douleur, il essaya de remonter la falaise.

Les flèches se mirent à pleuvoir autour de lui. Il fit une pause, se raccrocha à une saillie de rocher, haletant, éternuant et hochant la tête. Il se balançait d’avant en arrière, le corps hérissé d’une demi-douzaine de flèches. Malgré son âge avancé, il ne voulait point mourir. Il vacilla de plus en plus, ses jambes se dérobèrent sous lui et il ne cessa de gémir. Sa main lâcha le rocher et il tomba à la renverse. Ses vieux os durent se briser dans la chute. Il grognait et tentait péniblement de se relever lorsqu’un homme du Feu lui fracassa la tête à coups de gourdin.

Plusieurs membres de la horde subirent un sort identique à celui d’Os-à-Moelle. Incapables de supporter la suffocation, ils se précipitaient au-dehors et tombaient sous les flèches ennemies. Quelques femmes et enfants, restés dans les cavernes, y moururent étouffés, mais la majorité d’entre nous périrent hors des abris.

Quand les hommes du Feu eurent de cette façon évacué la première rangée de cavernes, ils s’apprêtèrent à répéter la même opération sur la seconde rangée. Pendant qu’ils transportaient le combustible, Œil-Rouge, suivi de sa femme à laquelle s’agrippait leur bébé, réussit à grimper au haut de la falaise. Les hommes du Feu s’étaient sans doute imaginé que, dans les intervalles nécessaires à la construction de leurs feux, nous ne bougerions pas de nos abris ; aussi se trouvèrent-ils pris au dépourvu et leurs projectiles ne commencèrent à trouer l’air qu’au moment où Œil-Rouge et sa femme se trouvaient à une certaine distance sur la falaise. Une fois au sommet, le géant se retourna, leur lança des regards foudroyants, en rugissant et se frappant la poitrine. Ils lancèrent leurs flèches dans sa direction, sans toutefois réussir à l’atteindre, et Œil-Rouge prit la fuite.

Je vis enfumer une troisième puis une quatrième rangée de cavernes. Quelques-uns de la tribu parvinrent à s’enfuir, mais la plupart, touchés par les flèches, dégringolèrent de la paroi rocheuse. Longue-Lèvre arriva jusqu’à ma hauteur, pleurant lamentablement, la poitrine transpercée d’une flèche, dont la tige empennée lui sortait dans le dos et la pointe en os sur la poitrine. Il avait été frappé en pleine fuite. Il s’affaissa devant ma caverne, le sang s’échappant à profusion de sa bouche.

À ce moment-là, les cavernes des étages supérieurs se vidèrent tout d’un coup. Ceux de la horde qui n’avaient pas encore été enfumés escaladèrent la falaise, et plusieurs échappèrent ainsi à la mort. Les hommes du Feu ne pouvaient bander leurs arcs assez vite mais bientôt les traits emplirent l’air et, par vingtaines, les fuyards retombèrent en arrière ; cependant certains purent gagner le sommet et s’échapper.

À présent, l’envie de fuir l’emporta chez moi sur la curiosité. Les flèches avaient cessé de voler. Toute la horde semblait avoir abandonné les cavernes, mais peut-être en restait-il encore quelques membres cachés dans les rangées supérieures. La Rapide et moi décidâmes d’escalader à notre tour la falaise. Dès qu’ils nous virent, les hommes du Feu poussèrent des cris perçants, provoqués non par ma présence, mais par celle de ma compagne. Babillant entre eux, ils la désignaient du doigt. Ils ne tentèrent pas de la tuer ; pas une flèche ne fut dirigée contre nous. Ils l’appelaient d’une voix douce et enjôleuse. Je m’arrêtai et regardai en bas. Tremblante de peur, la Rapide me pressait de continuer notre chemin. Alors nous atteignîmes le point culminant de la falaise et prîmes notre élan à travers les arbres.

Cet épisode m’a toujours surpris et donné à réfléchir. Si en réalité la Rapide appartenait à leur tribu, elle avait dû être séparée de ces hommes à un âge trop tendre pour qu’elle pût se souvenir, sans quoi elle n’aurait pas eu peur d’eux. Peut-être aussi, tout en étant de leur espèce, était-elle née dans la forêt sauvage, loin de leurs habitations : son père était sans doute un renégat du peuple du Feu et sa mère une des nôtres. Comment savoir la vérité ? Ces contingences m’échappent totalement et la Rapide n’en connaissait pas plus long que moi sur ce sujet.

Nous vécûmes une journée de terreur. La plupart des survivants se dirigèrent vers le marais aux myrtilles et se réfugièrent dans la forêt voisine. Et du matin au soir, des bandes de chasseurs du peuple du Feu parcoururent les bois, tuant ceux d’entre nous qu’ils rencontraient. Ils agissaient suivant un plan préconçu. Leur population, se multipliant outre mesure, les empêchait de vivre dans les limites de leur propre territoire et ils s’étaient décidés à s’emparer du nôtre. Piètre victoire ! Nous étions sans défense. Ce fut un impitoyable massacre : ils n’épargnèrent personne, ni jeunes ni vieux, débarrassant en fait le pays de notre présence.

Pour nous, c’était la fin du monde. En désespoir de cause, nous nous réfugiâmes dans les arbres, mais bientôt nous fûmes cernés et tués, famille après famille. Toute cette journée-là, nous assistâmes à ces tueries sans nom, et, tenaillé par la curiosité, je ne pouvais me résoudre à m’en aller. La Rapide et moi ne restions pas longtemps perchés sur le même arbre, évitant ainsi d’être assiégés. Bientôt nous ne sûmes plus où trouver asile. De tous côtés, des hommes du Feu s’acharnaient à leur besogne d’extermination.

J’ignore le sort qui fut réservé à ma mère, mais je fus témoin de la chute du Jaseur : percé de flèches, il tomba du vieux nid familial. J’avoue que ce spectacle me procura un frisson de joie.

Avant de poursuivre mon récit, je veux vous apprendre ce que devint Œil-Rouge : il fut capturé sur un arbre, en compagnie de sa femme, non loin du marais aux myrtilles. La Rapide et moi nous arrêtâmes un long moment pour ne point manquer ce coup d’œil. Trop absorbés par leur tâche, les hommes du Feu ne remarquèrent point notre présence ; du reste, nous nous dissimulions de notre mieux dans un fourré.

Une vingtaine de chasseurs se tenaient au pied de l’arbre et y lançaient des flèches, qu’ils ramassaient au fur et à mesure qu’elles retombaient sur le sol. Je ne pouvais voir Œil-Rouge, mais je l’entendais hurler quelque part dans le feuillage. Après un moment, ses cris s’assourdirent. Sans doute s’était-il glissé dans le creux du tronc, mais sa femme n’avait pu le rejoindre et une flèche l’abattit net. Elle avait dû être sérieusement blessée, car elle ne se releva point. Elle protégea de son corps son bébé qui s’accrochait solidement à elle, et adressa des supplications aux hommes du Feu. Ils formèrent cercle autour d’elle et l’abreuvèrent de leurs moqueries, tout comme Oreille-Pendante et moi nous avions ri du vieil homme des bois. Et de même que nous lui avions labouré les côtes avec des bâtons de l’extrémité de leurs arcs ils frappèrent la femme d’Œil-Rouge. Ce jeu ne leur procurait qu’un maigre plaisir, car elle ne se défendait pas, et ne se mettait même pas en colère. Tout occupée à protéger son enfant, elle implorait la pitié de ses tortionnaires. Un des hommes du Feu, armé d’un gourdin, s’approcha d’elle. Elle devina ce qui l’attendait, mais continua ses lamentations jusqu’au moment où le coup l’assomma.

Au creux de son arbre, Œil-Rouge se trouvait à l’abri des flèches. Après un court conciliabule entre les assaillants, l’un d’eux monta à l’arbre. Que se passa-t-il là-haut ? Je l’ignore ; il me souvient seulement d’avoir entendu les cris de l’homme et vu se manifester la colère de ceux qui étaient restés au bas. Au bout de quelques minutes, son corps s’écrasa sur le sol et il ne bougea plus. Ils le regardèrent longuement, lui soulevèrent la tête, mais elle retomba inerte dès qu’ils la lâchèrent. Œil-Rouge s’était vengé.

Fous de rage, les hommes du Feu amassèrent de l’herbe sèche et du bois dans une brèche au bas du tronc et y mirent le feu. De notre abri, la Rapide et moi, étroitement enlacés, attendions le dénouement avec impatience. Nous les vîmes ajouter sur les flammes des branches vertes et feuillues qui dégageaient une épaisse fumée.

Soudain les hommes du Feu quittèrent le pied de l’arbre, mais pas assez rapidement cependant : Œil-Rouge atterrit en plein milieu d’eux. Furieux, il lançait ses poings à droite et à gauche ; de ses doigts noueux il arracha la figure d’un des hommes, l’arracha au sens propre du mot ; d’un coup de ses puissantes mâchoires, il mordit un homme à la gorge. Les hommes du Feu reculèrent en poussant des cris sauvages, puis se précipitèrent sur lui tous ensemble. Il avait réussi à s’emparer d’une massue et sous les coups les crânes éclataient comme des coquilles d’œufs. Devant ce monstre déchaîné, ils durent battre en retraite. Profitant de la circonstance, Œil-Rouge fit demi-tour et se mit à courir tout en hurlant de rage. Quelques flèches volèrent dans sa direction, mais il pénétra sous le couvert des arbres et disparut.

La Rapide et moi nous éloignâmes sans faire de bruit ; par malchance, nous tombâmes sur une autre bande d’hommes du Feu. Ils nous pourchassèrent jusqu’au marais aux myrtilles, mais nous connaissions les sentiers arboréens au-dessus des marécages où les hommes du Feu ne pouvaient nous suivre sur le sol spongieux ; ainsi nous leur échappâmes.

Nous débouchâmes à l’extrémité opposée du marais sur une bande de terrain boisé qui le séparait du grand marécage de l’Ouest. À cet endroit, nous rencontrâmes Oreille-Pendante. Je ne puis concevoir de quelle façon il avait pu se sauver, à moins qu’il n’eût pas dormi dans les cavernes la nuit précédant l’invasion.

Nous aurions pu bâtir nos nids dans les arbres et nous installer dans cette région ; mais le peuple du Feu continuait son œuvre exterminatrice. Vers l’après-midi, le Barbu (un autre membre de la horde) et sa femme, fuyant vers l’Est, passèrent près de nous en silence, les traits contractés par la peur. Les hurlements des chasseurs et les clameurs de certains des autres nous arrivaient de la direction d’où couraient les deux fuyards. Les hommes du Feu avaient enfin réussi à découvrir une piste à travers le marais.

La Rapide, Oreille-Pendante et moi suivîmes les pas du Barbu et de sa femme. Nous fîmes une pause au bord du grand marais ; nous ignorions les sentiers qui le parcouraient, car il se trouvait en dehors de notre territoire et nous l’avions toujours évité. Personne de ceux qui s’y aventurèrent n’était jamais revenu aux cavernes. À nos yeux, il représentait un lieu de mystère et d’horreur, le terrible inconnu. Comme je l’ai dit, nous nous arrêtâmes sur le bord. Saisis de peur, nous entendions les cris des hommes du Feu, de plus en plus proches. Nous nous regardions les uns les autres, consternés. Le Barbu courut sur cette vase mouvante et s’arrêta sur un monticule herbeux à une douzaine de mètres plus loin. Sa femme n’osa le suivre. Elle essaya bien, mais recula devant la surface traîtresse.

La Rapide ne m’attendit pas. Dépassant le Barbu d’une centaine de mètres, elle ne fit halte qu’après avoir posé le pied sur une motte herbeuse beaucoup plus grande. Au moment où Oreille-Pendante et moi la rejoignîmes, les hommes du Feu apparaissaient sous les arbres. La femme du Barbu, prise de panique, s’élança après nous dans le marais. Mais elle courait aveuglément, sans aucune prudence, et s’enfonça dans la vase. Nous retournant, nous la vîmes assaillie par les flèches de l’ennemi, et elle continuait à s’enliser. Bientôt les projectiles tombèrent dru autour de nous. Le Barbu nous avait rattrapés et tous quatre nous nous élançâmes en avant, sans savoir où nous allions, pénétrant de plus en plus loin dans le marais.





18.

Fin de nos pérégrinations



Je ne conserve aucun souvenir précis de notre marche errante à travers le grand marécage. Quand je jette un regard vers cette époque, une foule d’impressions incohérentes m’envahissent l’esprit et je perdis complètement la notion du temps. Je n’ai aucune idée de la longueur de notre séjour dans cette région marécageuse, mais nous dûmes y passer plusieurs semaines. Mes réminiscences des événements qui s’y déroulèrent prennent invariablement l’aspect de cauchemars. J’ai l’impression d’avoir erré pendant des éternités dans un désert humide et visqueux où des serpents venimeux nous attaquaient, tandis que des bêtes féroces rugissaient autour de nous et qu’à chaque pas nos pieds s’enfonçaient dans la vase jusqu’aux chevilles.

Il me souvient que nous fûmes retardés par des ruisseaux, des lacs et des mers de boue. Parfois surgissaient des orages et l’eau recouvrait de vastes étendues de terres basses. Nous connûmes la faim et la misère durant de longs jours, retenus captifs dans les arbres par ces inondations passagères.

Une scène particulièrement dramatique a laissé en moi une marque indélébile. Nous sommes entourés d’arbres gigantesques ; de leurs branches pendent de longues franges de mousse ; d’énormes lianes, semblables à de monstrueux serpents, s’enroulent sur les troncs et s’élancent dans l’air en un enchevêtrement inextricable. Partout, de la boue, de la boue liquide, où bouillonnent des gaz, et qui, sous l’effet d’une agitation intérieure, palpite et soupire.

Au milieu de ce paysage infernal, nous restons une douzaine d’êtres décharnés et misérables, n’ayant plus que la peau et les os. Finis les rires, les chansons et les babillages ! Nous ne songeons plus à nous jouer des tours les uns aux autres. Cette fois, notre caractère volage, exubérant et versatile se trouve maté. Nous poussons de petits cris inquiets et plaintifs, nous nous entre-regardons avec des yeux interrogateurs et nous nous blottissons les uns contre les autres.

On jurerait le rassemblement d’une poignée de survivants au jour du Jugement dernier.

Je ne distingue aucun lien entre ce lugubre tableau et les événements qui ont pu se produire dans le marécage. Je ne saurais dire comment nous sommes parvenus à nous en tirer ; toujours est-il que nous arrivâmes enfin devant une chaîne de petites montagnes qui descendaient vers le fleuve… notre fleuve ; comme nous, il sortait du grand marécage.

Sur le rivage méridional, où le cours d’eau avait contourné les montagnes, nous découvrîmes des cavernes creusées dans le grès. Plus loin, à l’Ouest, les vagues de la mer venaient se briser contre la barre, à l’embouchure du fleuve. Nous prîmes possession des cavernes au bord de l’océan.

Nous n’étions guère nombreux. De temps à autre, au fil des jours, d’autres membres de la horde apparurent. Ils se traînaient hors du marécage, seuls, ou par groupes de deux ou trois, plus morts que vifs, véritables squelettes ambulants, jusqu’à ce qu’enfin nous atteignîmes le nombre de trente, et ce fut tout. Œil-Rouge ne se trouvait point parmi nous. Aucun enfant ne survécut à cette épouvantable odyssée.

Je ne m’étendrai pas sur les années que nous passâmes au bord de la mer. Notre séjour n’y fut pas heureux. L’air était froid et mordant et nous souffrions continuellement de la toux et du rhume ; un tel milieu n’était guère favorable à notre santé. Des enfants naquirent, il est vrai, mais ils succombaient en bas âge et le chiffre des morts dépassant celui des naissances, notre tribu s’appauvrissait sans cesse.

De plus, le changement radical d’alimentation ne nous valait rien. Ne trouvant que peu de végétaux et de fruits, nous devînmes mangeurs de poissons. Nous ramassions des moules, des ormiers, des coquilles Saint-Jacques, des huîtres de rochers, et d’énormes crabes rejetés sur la grève par la tempête. Nous découvrîmes également plusieurs espèces d’algues comestibles. Mais ce bouleversement dans notre régime nous occasionna des maux d’estomac et aucun d’entre nous n’engraissait. Nous étions tous décharnés et avions l’air de dyspeptiques.

Oreille-Pendante rencontra la mort en voulant prendre d’énormes ormiers. L’un d’eux se referma sur ses doigts à marée basse, puis il fut noyé lorsque la mer remonta. Le lendemain nous trouvâmes son cadavre. La leçon nous profita : désormais, aucun d’entre nous ne se laissa prendre les doigts dans la coquille d’une oreille-de-mer.

La Rapide et moi réussîmes à élever un enfant, un garçon… du moins nous parvînmes à le faire vivre plusieurs années. Mais je suis certain que sous un climat si rigoureux, nous n’aurions pas tardé à le perdre. Cependant un jour les hommes du Feu arrivèrent. Ils avaient descendu le fleuve, non sur un radeau, mais sur une grossière pirogue. Trois hommes pagayaient, dont l’un n’était autre que le vieux chasseur ratatiné. Ils atterrirent sur notre grève ; le vieillard avança en boitant sur le sable et examina nos cavernes.

Au bout de quelques minutes, ils s’éloignèrent mais la Rapide en demeura toute saisie d’effroi. Tous nous avions eu peur, mais pas au même degré qu’elle. Toute la nuit, elle gémit, pleura et ne put tenir en place. Au matin, elle prit l’enfant dans ses bras, et par ses cris aigus, ses gestes et son exemple, elle m’encouragea à fuir une seconde fois.

Au nombre de huit (tout ce qui restait de la horde) les autres demeurèrent dans les cavernes. Leur situation était sans aucun espoir. Même si les hommes du Feu ne reparurent point, ils durent mourir prématurément sous ce climat malsain. Notre organisme ne pouvait résister à la vie sur ce littoral glacé.

Nous nous dirigeâmes vers le Sud, longeant le grand marécage pendant des journées entières, sans jamais nous y aventurer. Nous revînmes ensuite à l’Ouest, et après avoir franchi une chaîne de montagnes, nous regagnâmes la côte. Mais cette région ne nous était rien moins que propice. Entièrement dénudée, elle n’offrait que des promontoires désolés, battus par le flot et les vents violents qui ne cessaient de souffler.

Repassant les monts, nous marchâmes vers l’Est et le Sud et nous retrouvâmes au bord du grand marécage.

Bientôt nous gagnâmes l’extrémité méridionale du marécage et continuâmes au Sud-Est. Le pays était agréable, la température clémente et nous nous enfonçâmes de nouveau dans la forêt. Quelque temps après, ayant retraversé les montagnes, nous descendîmes dans une contrée plus boisée encore. Plus nous nous éloignions de la mer, plus l’air devenait tiède ; nos pérégrinations nous amenèrent au bord d’un large fleuve que la Rapide semblait déjà connaître. Sans doute avait-elle visité ces parages durant ses quatre années d’absence loin de la horde. Allongés sur deux troncs d’arbres, nous débarquâmes sur l’autre rive au pied d’une haute falaise au sommet de laquelle nous dénichâmes notre nouveau gîte, une caverne difficile d’accès et invisible d’en bas.

J’approche de la fin de mon récit. En cet endroit, la Rapide et moi nous installâmes et y élevâmes notre famille.

Ici mes souvenirs s’arrêtent. Nous n’entreprîmes plus d’autre migration et mes rêves ne dépassent jamais cette caverne élevée et inaccessible, où a dû naître l’enfant qui hérita la substance de mes rêves, dont l’être s’assimila toutes les impressions de ma vie… ou plutôt de la vie de Grande-Dent, mon autre moi-même, sans être mon véritable moi, mais qui à mes sens demeure si réel que souvent je suis incapable de discerner à quelle époque j’existe.

Lorsque je médite sur le lien qui m’unit à l’homme primitif, je reste perplexe. Moi, le moderne, je suis incontestablement un homme ; pourtant, moi, Grande-Dent, le primitif, je ne suis pas un homme. À une époque quelconque, et par une filiation directe, ces deux composantes de ma double personnalité doivent se rattacher l’une à l’autre. La horde, au moment de sa destruction, progressait-elle vers l’humanité ? Moi et les miens avons-nous réalisé cette transformation ? D’autre part, un de mes ancêtres, ayant rejoint les hommes du Feu, est-il devenu l’un d’eux ? Je l’ignore et je ne connais aucun moyen de vérifier cette hypothèse.

Un fait est certain : Grande-Dent grava dans le cerveau d’un de ses enfants toutes les impressions de sa vie, et cela de façon si indélébile que toutes les générations intermédiaires ne sont point parvenues à les effacer.

Avant de terminer, je voudrais vous entretenir d’un autre rêve. Il vient fréquemment me visiter et l’événement réel auquel il se rapporte a dû se produire au cours de notre existence dans la dernière caverne inaccessible.

J’errais très loin à l’Est de la forêt lorsque je tombai sur une tribu d’hommes des bois. Dissimulé dans un taillis, j’observai leurs ébats ; ils tenaient une joyeuse assemblée, riaient, chantaient en chœur des mélopées d’une voix aigre et perçante, et sautaient en mesure.

Soudain ils se turent et cessèrent leurs cabrioles. Reculant de peur, ils cherchèrent de leurs yeux inquiets une ligne de retraite. Œil-Rouge avança au milieu d’eux. Atterrés, ils s’écartèrent davantage. Cependant, il paraissait ne leur vouloir aucun mal. Il appartenait à leur race. Derrière lui, sur ses jambes cagneuses, appuyant les mains au sol pour maintenir son équilibre, marchait une vieille de la tribu des hommes des bois, la dernière femme d’Œil-Rouge. Celui-ci s’assit au milieu du cercle. En écrivant ces lignes, je le revois encore, les yeux injectés de sang, promenant son regard autour de lui sur les hommes des bois. Il replie une de ses jambes monstrueuses et, de ses orteils noueux, se gratte le ventre.

C’est lui Œil-Rouge, membre de la tribu des hommes des bois !