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Éditions nouvelles (p. 57-62).

Les Mineurs

À Joseph DEJARDIN.

Nous sommes prêts. Nous avons revêtu la toile bleue du houilleur, nous avons mis son petit casque rond, chaussé ses gros souliers ferrés, noué son mouchoir rouge à notre cou. Tout gauche, les mains cherchant les poches absentes de la blouse, une émotion soudaine m’étreint. Il y a à peine sept ans que, vêtu ainsi, le chapeau de cuir à part, j’ai pelleté par tonnes, les doigts saignants et les reins tordus, dans un raccordement de fours à chaux, cette houille que je vais voir chez elle. Je me sens grandir dans mon vêtement léger. Certes, je pourrais encore travailler de mes mains, de mes muscles, de tout mon corps, et dédaigner, du haut de mon piédestal de manuel, les fainéants.

Nous allons chercher nos lampes. La cage, l’ascenseur. Non pas celui qui vous élève au cinquième étage d’un bar de nuit, mais celui qui va nous descendre à cinq cents mètres dans la terre. On bouge. Zz !… On est bien, le voyage est doux comme dans une nacelle allant au fil de l’eau, mais une impression désagréable me martèle les veines des tempes : mes tympans vont se déchirer et, instinctivement, ma lampe vacillante accrochée au poignet, je me bouche les oreilles. C’est la chute vertigineuse dans le noir : un homme, là-haut, la main sur une tige de fer, les yeux sur la flèche blanche de l’indicateur, tient notre vie en son pouvoir. Si cet homme avait une défaillance, qu’arriverait-il ?…

De la lumière. Nous sommes arrivés : le voyage a duré quelques minutes. Nous sortons de la cage. Nous voilà dans une galerie, ployés en deux, nos lampes promenant des rais jaunes sur les bois moisis dont l’odeur emplit le trou. Nous sommes gauches, plus lourds des quatre cent cinquante mètres d’air qui nous pèsent sur les épaules. On ouvre des portes, on les referme — attentivement. La pompe. La grosse machine vit et bruit au fond de la terre comme un gros poumon. Sur la table du machiniste, je trouve le Peuple et ma prose. J’ai chaud au cœur : un homme me lit, chaque jour, dans son trou, du côté du centre du globe. Nous sortons.

Nous voyageons des pieds et des mains, comme des quadrumanes, nous faisons la courtilière dans les boyaux. De temps en temps, nous rencontrons une face mâchurée, yeux et dents luisants, allumés par les lampes, dont les taches se multiplient et bougent. On songe à des contes fantastiques, à des silhouettes de grotesques, à des histoires infernales. Nos ombres s’écrasent, se cassent, s’allongent, au gré de nos lampes capricieuses. L’air est composé de moisissure et de benzine.

Des lisses parois de grès, le porion fait jaillir des étincelles à la pointe de son marteau. Un cheval. Depuis combien d’années est-elle ici, la pauvre bête ? Depuis combien d’années n’a-t-elle plus revu le soleil et les pâturages verts, dont l’écurie lui rend les parfums fanés. Toute ma pitié va vers elle, en ce moment : les hommes remontent, les hommes pourraient ne plus redescendre, aller gagner leur pain ailleurs, si la mine ne les a pas écrasés, ne leur a pas fêlé le crâne ou brisé l’échine. Mais elle, on l’a encagée un jour dans un box étroit et mobile, on ne la remontera que crevée ou mutilée, pour qu’elle n’inquiète pas l’homme de sa chair morte ou pour qu’il mange sa chair fraîche. Que doit-elle penser de nous, si elle a un peu de mémoire ?

Nous voyageons. Des bruits insolites. On dirait que des rats grignotent les boiseries couvertes d’ouate et de champignons. Le bruit grossit : une explosion, un éboulement lointains ? la houille qui tombe d’une taille proche ? On ne sait pas.

Une goutte d’or qui grelotte, une ombre qui remue. L’homme fore, patiemment, comme on joue de la serinette, la pierre irréductible qui couve la veine.

Nous allons descendre plus bas. Nous revenons vers la cage. Notre guide dit : « Le temps est remis : Il y a du soleil… » Il sent le soleil à treize cents pieds sous terre !

Rouf ! Nous sommes à environ quatre cent soixante-quinze mètres. Une taille en déclive de la largeur d’un homme. Nous glissons, les bois nous servent d’échelons. Et voici que le vertige — ce maudit vertige qui m’immobilisait au flanc des rochers de la Meuse lorsque je les descendais, un sac de poudre sur l’épaule — le vertige me reprend dans le noir. Je n’ai jamais eu peur de mourir, mais j’ai peur de tomber ! La lampe que j’ai attachée au col de ma chemise me chauffe la poitrine et la face. Je sue et, du dos de la main, je me mâchure comme un galibot. Nous descendons ainsi une vingtaine de mètres sur un coude et sur une cuisse. Des pierres ricochent sur mon casque. Notre guide, à chaque station, signale notre passage. Des ouvriers nous interpellent : ils nous confondent avec des compagnons de travail, dont nous avons l’habit et l’allure. Puis ils élèvent leur lampe à hauteur de notre visage et s’excusent en souriant de leurs dents blanches. Je les salue fraternellement et je mets tout mon amour dans la fanfare du mot : « Camarades ! »

Nous remontons par un trou, sur le grès. Les bois nous servent encore d’échelons. Nous laissons dans la fosse des ombres qui bougent — toutes les mêmes : même coiffure, même vêtement, même outil, même tache d’or au cou, — des flammes vacillantes, des ahans, des coups sourds et des bruits mystérieux. Nous rampons : au-dessus, du noir ; en dessous, du noir, et la poussière de houille nous lubrifie les mains. Une galerie. Éreintés, nous nous asseyons un instant, la lampe entre les cuisses lasses, et nous bavardons dans le courant d’air, qui charrie du moisi et de la benzine. Un grondement encore. Nous nous collons contre les murs humides et fleuris de taches blanches : un cheval, puis le train de berlines sonores, des lampes qui bougent, une silhouette…

Nous bavardons. Une émotion me mouille les yeux. Nous sommes près du cœur de la terre. Tout autour de nous, des hommes arrachent de ses entrailles à coups patients d’outil, le soleil pétrifié qui ira jeter sa chaleur et ses fumées à la face du soleil demeuré astre. Est-ce qu’un mort — écorché par le grisou, écrasé comme une figue, noyé comme un rat — n’est pas resté enseveli à cette place qui nous sert de halte aujourd’hui ?

Je songe à ceux qui sont remontés des caveaux habités de Sambre-et-Meuse, qui se promènent sur des béquilles ou qui toussent leur asthme dans les petits jardins des collines ou dans les taudis des villes.

Vous ébranlez le monde, Mineurs — que j’aime plus que je ne vous le dirai, car je ne dis jamais grand’chose — vous secouez la terre, perdue dans l’univers. Vos maisons lézardées accusent votre travail inquiétant, et les feux, les fumées, toute la vie de la surface proclame la sainteté de ce travail. Je vous aime et je vous bénis !

Ah ! riches, si, comme moi, vous aviez vu ce que coûte un morceau de houille, arrosé de sueur et de sang, vous le respecteriez et vous salueriez bien bas les hommes noirs au corps arqué et à la face pâle marquée de bleu, qui reviennent contempler — lorsque la fosse ne les a pas mangés vifs — la lumière et les couleurs.

Je songe à cette vie anonyme d’héroïsme… je songe aussi à ce que feraient ces hommes épiques s’ils se mettaient en colère.

***

Nous remontons : une berline nous accompagne. Zz ! Nous sommes au jour : nous respirons, nous voyons. Et, un goût de benzine dans les narines, je mendie une cigarette à tout venant pour étourdir ma grosse faim…