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Éditions nouvelles (p. 13-19).


Aux Étudiants


À Marie-Ange WERTZ
et à René JADOT.


Un de mes amis, l’un de ces trois-là que j’appelle mes Frères, vient de m’apporter quelques pages inédites de Romain Rolland, destinées à un journal universitaire d’ici. Romain Rolland ! Un grand nom qui, il y a un an encore, faisait naître des injures (dans la forêt, l’ouragan n’atteint que les arbres géants qui sont plus près du soleil), un grand nom qui rallie dans les deux continents des cœurs jeunes et optimistes, cachés parfois dans de vieilles poitrines. Nul homme de notre temps, sauf saint Tolstoï l’Excommunié, n’a eu autant de disciples : il est évident que depuis 1914, la meute des pions de lettres et des ignares aboie en chœur lorsque nous prononçons les quatre syllabes prestigieuses de son nom. Il y a une aristocratie des Idées, il y a une myopie cérébrale, il y a des œuvres inaccessibles au premier venu, il y a des dieux humains, il y a des cuistres — et des malins ! — et il y en aura toujours dans les siècles des siècles. N’en parlons plus.

Je déchiffre avec une profonde émotion l’écriture singulière de ce grand Européen, né à Clamecy (France), je me rappelle ce qu’il a fait pour moi — je l’admirais totalement avant ce geste, je le bénis depuis lors — et je me laisse attendrir ou électriser au rythme des phrases tour à tour miséricordieuses et viriles de son appel aux jeunes gens. L’écouterez-vous, jeunes hommes ? Me permettez-vous d’insister dans l’organe de la démocratie socialiste belge ?

Jeunes gens ! l’un de vos journaux a parlé de moi récemment. Vous aviez intitulé de mon nom le long article que vous me consacriez. Vous me connaissez donc un peu : c’est pourquoi je me permets de vous écrire aujourd’hui. Je pense souvent à vous, jeunes gens, dont je pourrais être — si la vie m’avait été clémente — le condisciple, car je ne suis votre aîné que de quelques années. Ah ! j’ai tout fait pour me rapprocher de vous : je me suis attelé à des besognes de collégien — alors que j’étais déjà un homme — par amour de la science, certes ; pour vulgariser celle-ci autour de moi, car j’estime que la bonté vient de la science ; mais aussi pour partager les joies spirituelles que vous éprouviez au cours d’une leçon et dont vous m’apportiez l’essence : que de fois mon pauvre cerveau s’est-il efforcé de suivre les trajectoires de vos recherches. Je coudoie quelques-uns d’entre vous : ils doivent reconnaître qu’ils n’ont jamais eu d’élève plus attentif, plus curieux, plus extatique, plus discuteur parfois ! Je veux aujourd’hui vous écrire à tous ce que j’ai répété souvent à quelques-uns de vos camarades de l’Université que j’aime particulièrement.

Jeunes gens, je suis un autodidacte — on a dit que j’écrivais avec mon cœur plutôt qu’avec mon cerveau : cela est du reste rassurant, car seul le cœur est inépuisable : il s’aiguise chaque jour au contact des passants. Aux yeux des intellectuels, je porterai toute ma vie la tare de l’autodidaxie. Je suis un ignorant auquel un peu d’intuition a permis d’effleurer quelques questions de sciences. J’ai perdu beaucoup de choses en n’ayant pas eu de professeurs, j’y ai gagné une insatiabilité de savoir et j’ai gardé ainsi mon âme d’écolier : je suis resté le gamin de sept ans qui trouvait un miracle à chaque page de ses livres de classe. Aucune étude ne m’a lassé, parce que je n’ai eu ni le temps ni l’occasion d’étudier. Croyez bien que je souffre de cet exil et que certains noms sonnent à mes oreilles comme une fanfare : Poincaré, Perrier, Le Dantec, Grasset, Dastre, Bonnier, Ostwald, l’Institut, la Sorbonne, l’Université !… Ah ! les beaux livres que je n’ai pas toujours compris ! Et l’admiration que j’éprouve pour ces noms-là rejaillit sur vous, jeunes gens, qui les avez compris. L’autre jour, l’un des vôtres et moi, rencontrâmes un vieux savant de votre Université. Je me découvris respectueusement devant ce vieillard maniaque, distrait, inélégant, barbu, poudré de craie, et je le regardai s’éloigner avec l’admiration qu’on éprouve pour une femme singulièrement belle. Mon ami me raconta les extases du professeur devant ses découvertes inattendues, dans lesquelles on croirait ne trouver aucune émotion esthétique. Vous devez éprouver de grandes joies souvent, jeunes gens : les miracles de la biologie, les féeries de la chimie, les abîmes des calculs, la poésie de l’astronomie, les symphonies verbales et le coloris de la philologie, la divinité d’un philosophe, les fresques et les leçons durables de l’histoire… que sais-je encore ? Vous devez être bien heureux et, pardonnez-moi, je vous envie un peu ! Ce soir, quelqu’un a oublié chez moi son cours d’analyse, je le feuillette — je crois que je suis assez bien équilibré, que je ne manque pas tout à fait d’intelligence — et je me trouve là, devant les textes et les formules, comme un petit enfant qui ne sait rien de rien, et je suis triste à pleurer !…

Ne me tenez donc pas en défiance, jeunes gens, je vous en supplie. C’est un frère qui vous écrit et ce frère sait ce que vous valez et il vous aime. Pour ces joies que vous vous procurez ou qu’un professeur vous donne, soyez reconnaissants envers la vie et la société. Savez-vous que tout un peuple a les yeux sur vous ? Savez-vous tout le prestige que vous exercez sur lui ? Savez-vous que ce peuple souffre et que vous pouvez le sauver ? Car vous serez les cerveaux de demain : des juges, des avocats, des industriels, des ingénieurs, des médecins, des professeurs.

Voici quelques mois déjà que j’écris dans ce journal des articles de bonne volonté. Je n’ai jamais eu une parole de haine — car je n’ai jamais su haïr, en dépit de la prison — et si j’ai lâché parfois un mot un peu dur dans un moment de défaillance, j’en suis bien contrit, croyez-moi, parce que la haine n’a jamais servi de rien. Je le répète, il m’est permis de vous écrire comme je vais le faire.

Vos opinions religieuses ne me regardent point : vos livres de sciences et votre raison sont là. Vos opinions politiques ? Il n’y a qu’une bonne « politique » à mon sens : le bien-être du plus grand nombre. Je l’ai appelée socialisme, vieux verbe créé par des apôtres qui sont morts en exil, sur l’échafaud, dans les bagnes ou sur les barricades — je songe, ce soir où je suis bon, à Jean Grave qu’on mettait en prison pour un livre et qui en écrivait un autre dans sa cellule ! Vous mettrez à cette politique l’étiquette qui vous plaira.

Jeunes gens, je vous supplie d’être forts, de regarder au long et au large, de vous dépouiller un instant de votre atavisme moral et de faire votre examen de conscience. Je ne veux vous causer aucun dépit, je ne veux pas amoindrir le respect que vous devez à vos parents et à vos professeurs qui peuvent être les uns et les autres déformés par l’âge et une vieille éducation. Mais j’estime que lorsqu’on est devenu un homme, il faut avoir le courage de se guérir de certaines admirations, de briser certaines idoles et de continuer son chemin sans elles. Vous êtes-vous dit parfois que l’argent qui vous paie vos études est le fruit d’un quart de siècle de platitudes ou d’un vol autorisé par la société et par le code ? Vous voilà des hommes d’une autre génération : âmes neuves, esprits neufs du moins. Soyez fiers, soyez dignes : je vous ai dit tout à l’heure qu’un peuple avait les yeux sur vous.

Juges de demain, soyez dignes, par la probité de votre jeunesse, d’occuper les fauteuils de la Cour. Soyez assez hommes pour révéler vous-mêmes les illégalités du code archaïque et assez braves pour exiger des réformes. Fermez de temps en temps ce code pour regarder vivre dans leur milieu, ceux qui comparaîtront devant vous et songez souvent à votre passé. Dites-vous bien que vos textes n’ont rien de surhumain et qu’il y a des délits contre lesquels seuls de volumineux traités de morale seraient efficaces. — Avocats de demain, soyez de sincères défenseurs de ceux qui vous confient la défense de leur faiblesse — de leur existence parfois — et non des rhétoriciens stipendiés qui se laissent féliciter par ceux qui leur arrachent leurs pauvres bougres de clients. Industriels, soyez des pères et non des ergastulaires : ne dépensez plus en une journée le salaire annuel d’un des innombrables êtres auxquels vous devez votre fortune. Ingénieurs, ne soyez plus les complices de vos patrons : cherchez surtout à adoucir le travail de ceux que vous dirigez. Médecins, ne soyez plus les prébendiers du malheur. Professeurs, soyez des apôtres et non des programmes fossilisés.

C’est de l’héroïsme que je vous demande, jeunes gens : j’en attends de vous tous. Ces gestes ne seront possibles que dans une société nouvelle où l’on tiendra compte du coût de vos études, de la fatigue de vos veilles, de l’angoisse de vos examens, car je sais que vous n’avez pas la vie facile. Eh bien ! cette société nouvelle vous la tenez entre vos mains, créez-la ! Nous vous offrons nos bras et notre bonne volonté : vous serez notre cerveau. Êtes-vous prêts à faire, avec nous tous, un peu de véritable sociologie ?

« La sagesse » vous crie Romain Rolland, « n’est pas de partir avec la sagesse toute faite pour toujours, mais de savoir la cueillir sincèrement le long de sa route… Marchez ! marchez toujours ! Chaque pas en avant est du terrain conquis. C’est le nouveau monde qui s’ouvre. Mes jeunes frères, soyez fiers d’y entrer les premiers !… »

Êtes-vous prêts, jeunes gens ?