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Aurore
Réflexions sur les préjugés moraux
Traduction par Henri Albert.
Mercure de France (Œuvres complètes de Frédéric Nietzsche, vol. 7p. 421-424).


NOTES


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Les premières ébauches d’Aurore furent commencées au printemps de l’année 1880 à Venise. M. Peter Gast, le fidèle ami du philosophe, notait alors — de la mi-mars à fin juin — des pensées dictées par Nietzsche ou recueillies dans ses conversations. Ce cahier de notes fut intitulé « L’Ombra di Venezia » et servit de base au volume. D’autres ébauches furent poursuivies à Marienbad (juillet, août) et à Stresa, sur le lac Majeur (octobre, novembre). En décembre 1880 et janvier 1881, à Gênes, Nietzsche put enfin rédiger le volume dans ses lignes générales sur un cahier qui prit le titre « Le Soc de la charrue ». Puis une série d’aphorismes terminée le 12 février y fut encore ajoutée.

Imprimé chez B. G. Teubner, à Leipzig, le volume parut en juillet 1881, chez E. Schmeitzner, à Chemnitz, sous le titre de « L’Aurore. Réflexions sur les préjugés moraux ». Lorsque l’éditeur Fritzsch, de Leipzig, devint dépositaire des œuvres de Nietzsche, Aurore fut augmenté de sa préface actuelle, écrite à Ruta, près Gênes, en octobre 1886.

La présente traduction a été faite sur le quatrième volume des Œuvres complètes, publié en 1894 par le Nietzsche-Archiv, chez C. G. Naumann, à Leipzig.

À propos d’Aurore, Nietzsche écrivit en automne 1888, dans Ecce Homo, ces pages autobiographiques : « L’hiver suivant, mon premier hiver de Gênes, cette espèce d’adoucissement et de spiritualisation, qui est presque là conséquence d’une extrême pauvreté de sang et de muscles, donna naissance à Aurore. La complète clarté, la disposition sereine, je dirai même l’exubérance de l’esprit que reflète cet ouvrage, s’accorde chez moi, non seulement avec la plus profonde faiblesse physiologique, mais encore avec un excès de souffrance…

« Avec ce livre commence ma campagne contre la morale. Non que l’on y sente le moins du monde l’odeur de la poudre ; — on lui trouvera de tout autres senteurs, bien plus agréables, pour peu que l’on ait quelque délicatesse de flair. Pas de fracas d’artillerie, pas même de feu de tirailleurs : — si l’effet de ce livre est négatif, ses procédés ne le sont en aucune façon, et de ces procédés l’effet se dégage comme un résultat logique, mais non avec la logique brutale d’un coup de canon. On sort de la lecture de ce livre avec une défiance ombrageuse à l’endroit de tout ce qu’on honorait et même adorait jusqu’à présent sous le nom de morale ; et pourtant on ne trouve dans tout le livre ni une négation, ni une attaque, ni une méchanceté ; — bien au contraire, il s’étend au soleil, lisse et heureux, telle une bête marine qui prend un bain de soleil parmi les récifs. Aussi bien étais-je moi-même cette bête marine : presque chaque phrase de ce livre a été pensée et comme capturée dans les mille recoins de ce chaos de rochers près de Gênes, où je vivais tout seul, en une familière intimité avec la mer. Maintenant encore, si par aventure je reprends contact avec ce livre, chaque phrase presque est pour moi comme un bout de fil à l’aide duquel je ramène des profondeurs quelque merveille incomparable ; sur sa peau courent partout des frissons délicats de souvenir. L’art qui distingue ce livre n’est point à dédaigner ; il sait surprendre les choses qui passent légèrement et sans bruit, des instants que je compare à de divins lézards, et les fixer un instant, — non pas avec la cruauté de ce jeune dieu grec qui embrochait simplement les pauvres petits lézards, — mais pourtant à l’aide d’une pointe acérée — la plume… « Il y a tant d’aurores qui n’ont pas encore lui », cette inscription hindoue se dresse au seuil de ce livre. Où l’auteur cherche-t-il cette aube nouvelle, cette rougeur délicate, invisible encore, qui annonce un jour nouveau, — oh ! toute une série, tout un monde de jours nouveaux ? Dans une transmutation de toutes les valeurs, par quoi l’homme s’affranchira de toutes les valeurs morales reconnues jusqu’alors, dira « oui » et osera croire à tout ce qui, jusqu’à présent, fut interdit, méprisé, maudit. Ce livre, tout d’affirmation, épand sa lumière, son amour, sa tendresse, sur toutes sortes de choses mauvaises, et il leur restitue leur « âme », la bonne conscience, leur droit souverain, supérieur à l’existence. La morale n’est pas attaquée, elle ne compte plus… Ce livre se termine par un : « Ou bien ! », — c’est le seul livre au monde qui finisse par : « Ou bien ! »… »

Les sujets que Nietzsche traite dans Aurore peuvent se classer à peu près comme suit :


Livre premier.
Aphorismes 1-40 : De l’histoire des mœurs et de la moralité.
41-51 : De l’histoire de la pensée et de la connaissance.
   52-96 : Des préjugés chrétiens.
Livre deuxième.
Aphorismes 97-113 : De la nature et de l’histoire des sentiments moraux.
114-130 : Des préjugés philosophiques.
131-148 : Des préjugés de la morale altruiste.
Livre troisième.
Aphorismes 149-178 : Culture et cultures.
179-207 : L’État, la politique et les peuples.
Livre quatrième.
Aphorismes 108-422 : Choses humaines.
Livre cinquième.
Aphorismes 423-575 : L’univers du penseur.


Voici maintenant quelques notes relatives à la traduction :

Page 9, ligne 12, du b. : fonder sur la terre l’empire de la sagesse, de la justice et de la vertu — en français dans le texte.
57, ligne 4, du h. : jeu de mots sur führen (conduire) et verführen (séduire).
72, ligne 5, du b. : jeu de mots sur Mitleid (compassion) et Ein-Leid, Einleidigkeit (mots inventés par Nietzsche qui signifient littéralement : souffrance une).
150, ligne 1, du b. : On n’est bon que par la pitié, etc. — en français dans le texte.
187, ligne 5, du h. : Ce qui importe, etc. — en français dans le texte.
208, ligne 12, du h., et suiv. : Esprit — en français dans le texte.
242, ligne 11, du h. : jeu de mots sur Nachsicht (égards indulgence) et vorsichtig (circonspect).
262, ligne 7, du h. : jeu de mots sur schmücken (orner) et schminken (farder).
332, ligne 1, du h. : embellir la nature — en français dans le texte.
341, ligne 13, du b., et suiv. : jeu de mots sur Grund, gründlich, abgründlich, untergründlich (fond, profond, etc.)
346, ligne 14, du h. : jeu de mots aur vorläufig (provisoire) et nachläufig (de traînard).


Henri Albert.