Au seuil de l’espoir/7

Léon Vanier, libraire-éditeur (p. 101-110).
◄  VI
VIII  ►

VII

Zaza songe : En ses yeux humides, — agathés
De fins rais de soleil bruni, — passent des ombres :
Oiseaux de deuil planant aux couchants des étés,
Cendrons noirs, envolés d’éblouissants décombres ?



Sa bouche, pourpre et bronze — et perles de jasmin,
Mord une fleur dont la rougeur de sang se cuivre
Près de la chaude ravenelle de sa main ;
Son petit pied nerveux et battant semble suivre
Le rythme des marteaux qui sonnent sur le port.

Par les écartements des minces jalousies
Entrent toute la rade, avec l’arôme fort
Des navires, — des monts boisés, — les frénésies
Des rhums brûlés, luttant avec les vétivers, —
L’encens des herbes dans les savanes désertes,
La douceur fraîche qui sort des cocos ouverts,
Le cordial « aiguisé » des Ilots d’oranges vertes, —
Et la tiédeur sucrée au baume évanescent,
Fuyant comme l’éclair d’un sillage d’ondines,
Toute fluette sous le corossol puissant,
Timide haleine des énormes barbadines.



La mer semble un mur bleu qui touche les volets
Filtrant des infinis lumineux — et voilés ;
Et les trois-mâts montant de la plage aux nuages
Sous le bois lamelle, gracile, — aérien, —

Font que la pièce ombreuse et solaire contient
Toute l’angoisse ivre et large des longs voyages



Dans la chaude langueur de l’éternel beau temps.
Zaza songe, — les yeux plus noirs — et mécontents :
Voici voler sa fleur mordillée et tordue,
Comme un oiseau de feu qui tombe dans la rue.
— Le geste entr’ouvre la gaule rouge et safran
Qui tenait faiblement sur son épaule lisse ;
Sous la chemise, blanc nuage transparent
Où le jour radieux câlinement se glisse
En amoureux, — les seins délicats et hardis
Bombent leur nacre brune aux ronds luisants blondis
Qu’auréolent, au bout, deux nimbes scabieuse,
Sombre pourpre expirant en un halo lilas…



…Et cette floraison vague et mystérieuse
Ne l’a t-il pas surprise ailleurs, — bien loin, — là-bas,

Sous la lueur d’hiver mélancolique et rousse, —
Aux temps où dans son cœur, frère du ciel éteint,
L’amertume d’aimer fut si chère et si douce ?



Paiement brune sous le crespelé châtain
De ses cheveux piqués de lent soleil jaunâtre
Faible comme un tison qui se meurt dans son âtre,
« Elle » sourit, captant ses yeux avec « ses » yeux
Où sourdent les forets et l’Océan torrides :



Parfois un chaud rayon noir et capricieux
Qui sombre comme un grain de quartz dans les rapides
Avive le saphir et le béryl splendides, —
Reflet troublant, — de quel monde étrange venu ?

Sur la bouche entr’ouverte eu rose épanouie
Le sourire éclatant se teinte d’inconnu
Et le carmin suave où s’allume la vie,
Qui suit la lèvre arquée et fine sans minceur,
Se fonce, en s’effilant sur la courbe fluette,
De mordoré mauve — et finit dans la douceur
D’une naissante et fugitive violette…



Dans la lourdeur des nuits de juillet, — autrefois, —
Ne l’entendit-il pas chanter à demi-voix, —
La cruelle charmeuse aux intimités fières, —
Dans les bosquets piqués d’astres, loin des lumières,
Moins chanter qu’expirer aux brises de minuit
Qui coulent sans froisser la feuille qui bruit
A peine, — cet air lent et plein de transes mortes,
Sur des paroles plus naïves et plus fortes ?

« Par le soir chaud, fragrant de parfums de mango,
« Vous alliez, brune et fine, au long de la Savane
« Sous les longs tulles des filaos, diaphanes,
« Que la lune semait de paillons indigo.



« Des bamboulas lointains vibraient aux flancs des mornes
« Et des flûtes stridaient sous les feuillages noirs,
« Comme vous alliez, lente et leste, en vos espoirs
« D’avenirs éclatants sous vos cieux clairs et mornes.



« Tout près, la mer boulait son chant de diamants ;
« Des blancheurs couraient sur le phosphore des vagues ;
« Vous étiez reine, avec des asti es bleus pour bagues,

« Reine des salons d’or aux orchestres dormants,
« Comme oppressés d’amour pour vous ; — mais, terrifique,
« Là-haut clamait l’étrange et triste âme d’Afrique !



La brume d’étain monte avec le vent salé
Et voile la falaise où fument des fascines
Sur l’horizon marin sauvage et désolé…
Froides sur son front, les caresses des glycines
Sans fleurs, disent le Nord frissonnant, inquiet :
Le grain d’Ouest a fraîchi tandis que s’effeuillait
Le genêt blonde — jonchant l’herbe de soleil pâle :
La vague sonne dans les grottes, au lointain ;
Des vols de goëlands tournent au vent qui « hâle »
Et dans la passe « brise » un ressac argentin…
C’est le premier sanglot de l’automne qui râle.

O cocotiers enfuis dans les rêves passés,
Dans le bleu des ardeurs estivales constantes.
Aux plages de mirage atrocement distantes,
Contre Por vert mouvant des pitons élances,
Voici, sous le coupant des bises aigrelettes,
Et les effilements des nuages ouatés,
La roide charge de vos fières silhouettes :
Les pins marins aux noirs parasols déjetés
Près des fins peupliers, ces grisâtres squelettes !



Case torridement fraîche aux auvents ombreux
Qui reflétaient la mer lente : — Amour savoureux,
Chaud comme les parfums poivrés de l’Ile ardente,
Ile des îles dans les zones de saphir,
Mine de bonheur plus rutilante qu’Ophir, —
Tendresse fausse de deux fous, — point dégradante,
Vestiges de Ceux qui mêlèrent un moment
Les maturités de leurs jeunesses précoces, —

Ravenelle d’or, — O Zaza ! — les ans féroces,
Quelle cendre ont-ils fait de ce qui fut charmant ?
En l’éclat lumineux qui baigne les accores
Par le trouble flambant des Midis enchantés, —
Dans l’aube changeante, aux frissonnantes gaîtés,
Et les soirs, — aux chansons amples des flots sonores, —
Près de l’anse où séchaient les grands filets ballants,
Souple givre irisé de trame aérienne,
N’est-il plus sous les gros sabliers indolents,
Une poussière, un rien volant qui se souvienne ?