Au coin du feu, histoire et fantaisie/09

Typographie de C. Darveau (p. 195-203).

LA TROMPETTE EFFRAYANTE



Charles Bernard avait laissé tomber son blanchissoir et se tenait les côtes de rire. Vous me demandez de quoi riait Charles Bernard ? Pour le moment, rien ne presse ; je vais donc vous présenter un tant soit peu ce personnage.

Charles Bernard était un pauvre diable de poseur d’affiches qui prenait la vie comme elle se présentait. C’est vous dire qu’il agissait en philosophe sans s’en douter.

Pour de l’instruction, il n’en avait guère tiré des livres, mais il savait une foule de choses qu’il avait apprises dans ses voyages. Cela lui tenait lieu d’études classiques et autres, et j’ajouterai qu’il n’en était que plus considéré dans le canton. Voilà pour son mérite et ses qualités.

Lorsque les devoirs de son état n’absorbaient pas tous ses instants, il se livrait avec bonheur à la pratique du chaulage des bâtiments et clôtures. Voilà pour ses goûts.

Or, le jour où je vous le présente, il est précisément en train de promener un large pinceau plat — vulgo blanchissoir — sur la devanture du jardinet de mon voisin. Il y a près de trente ans de cela.



Tout-à-coup un cri sourd se fait entendre aux environs. Il dresse l’oreille et la main immobile sur son ouvrage.

Le cri sourd continue.

Je dis cris sourd, parce que c’était bien un cri, mais si puissant qu’il semblât être, il avait je ne sais quoi d’étouffé qui donnait l’idée d’une chose extraordinaire.

Ce cri venait-il du quartier, du centre de la ville, ou de la campagne ? Impossible de le dire. Il était assez distinct pour que l’on crût que la source en était à quelques pas seulement. Mais il était assez fort aussi pour provenir de plusieurs centaines de pas.

Charles Bernard eut une seconde ou deux d’indécision en l’entendant, puis de l’air d’un homme qui a découvert un mystère ou une espièglerie et qui en voit la ficelle, il laissa tomber son blanchissoir et se prit à rire.



Le cri continuait.

C’était quelque chose de terrible comme l’inconnu, de hideux comme le râle d’un possédé, de vibrant comme le bruit d’une cataracte, d’incompréhensible comme les clameurs que l’on entend dans les rêves.

La rue où travaillait Charles Bernard se trouva en moins de dix secondes remplie de gens terrifiés qui se lamentaient de mille manières et qui tous, bien sincèrement, croyaient à la fin du monde.

Il n’y avait pas, en effet, à badiner. Le cri continuait en augmentant de volume. Ce crescendo était épouvantable. Personne ne pouvait expliquer d’où provenait la voix. Personne non plus ne pouvait se figurer à quelle espèce d’animal elle appartenait.

Charles Bernard avait compris cela, et c’était ce qui l’amusait tant.

Le cri continuait et s’étendait de plus en plus. Au lieu du murmure inconnu qu’il avait d’abord fait entendre et qui était déjà suffisant pour effrayer toute une population, c’était maintenant une voix distincte, un souffle rauque et énergique qui remplissait l’air et dont les vibrations portaient la terreur chez les êtres les plus solidement constitués.

Plantés sur leurs jarrets, le corps repoussé en arrière, la tête levée, l’oreille droite, l’œil hagard, les naseaux ouverts, les chevaux s’étaient arrêtés dans les rues. Leurs conducteurs, aussi épouvanté que les bêtes, cherchaient à droite et à gauche une assurance qui ne se trouvait nulle part.

Sortis de leurs maisons, citoyens et citoyennes, garçons et filles, se précipitaient dans la rue et tombaient nez à nez avec des voisins tout aussi alarmés qu’eux-mêmes.

Le cri continuait, et Charles Bernard riait toujours.

Le juge Bolete courait du haut en bas de la rue, criant à tue-tête qu’il savait d’où venait le cri. Vous comprenez qu’il ne le savait pas, mais qu’il croyait l’avoir trouvé. Tout le monde se mit à le suivre, quoiqu’il fut vêtu d’une robe de chambre et de pantoufles éculées.

Sa suite rencontra au coin de la rue une autre foule, aussi bouleversée, qui cherchait à contre-courant d’où pouvait venir le cri.

Le cri ne cessait de se faire entendre.


Au moment où les deux foules se heurtèrent, la voix puissante qui couvrait la ville, éclata en deux ou trois accent aigus. La plupart des auditeurs se mirent à genoux. On croyait décidément avoir affaire à « La trompette effrayante. »

Le spectacle que présentait la ville est impossible à peindre. Il ne restait pas une âme dans les maisons, pas même les enfants au berceau, car les mères s’en étaient emparées avant de fuir. Personne ne songeait à parler. La voix surnaturelle, terrifiante, gigantesque, colossale, qui se faisait entendre, tenait lieu de tout commentaire. On se regardait à peine. La mort et la peur se tenant par la main personnifieraient l’attitude et les sentiments des braves gens dont je vous raconte désarroi.

Charles Bernard riait de plus en plus fort

Le juge Bolete revenait sur ses pas à la tête de ses fidèles, et par les grands mouvements de désespoir qu’il imprimait à ses bras et à sa robe de chambre, il donnait le tableau le plus complet de la désolation et de la terreur.

Les larmes s’étaient mises de la partie. Hommes et femmes en versaient à cœur fendre. Plusieurs demandaient un prêtre pour se confesser. Des ennemis irréconciliables s’embrassaient et se juraient le pardon de leurs offenses.

Enfin, un troupeau de vaches, échappé de la commune, passa comme l’éclair dans la rue principale, la queue en l’air, la tête baissée, les pieds ruant. Au lieu de provoquer une hilarité générale, cela ne servit qu’à porter davantage la désolation dans les cœurs.

Charles Bernard, voyant cela, riait à se démonter les côtes.



Le cri avait continué de soutenir son diapason, C’était un hurlement comme l’esprit n’en pourrait rêver. Quelque chose qui n’a d’expression en aucune langue. Une note horrible, infernale, rageuse, échevelée, qui semblait venir autant du ciel que de la terre et dont personne ne saurait comparer l’effet énervant qu’aux éclats de la trompette du jugement dernier.

Enfin, fous de terreur et croyant voir venir la mort, les élèves des écoles se répandaient dans les rues, augmentaient la foule et criaient partout que la fin du monde était proche.

Charles Bernard se pâmait de plaisir. Jamais il n’avait assisté à pareille fête. Mais en voyant cet effarement général, il ne put se contenir.



— Je vous demande pardon, ce n’est rien, commença Charles Bernard.

— Comment ! rien ! Vous n’entendez donc pas ?

— Mais oui, j’entends très-bien : c’est le sifflet d’un bateau à vapeur. J’en ai vu et entendu de plus laids que celui-là dans mes voyages !…

Et Charles Bernard riait comme un homme parfaitement heureux du tour que le sifflet à vapeur venait de jouer aux paisibles habitants de la ville des Deux-Grèves, où il n’avait jamais été entendu avant ce jour.