Au bord des terrasses/Dédicace

Madame Alphonse Daudet ()
Alphonse Lemerre, éditeur (p. 1-4).




DÉDICACE

POUR MA FILLE EDMÉE




Ma fille, mon amie, et ma jeune compagne,
Ensemble nous avons prié, chanté, souffert,
Étendu nos regards vers la belle campagne
Et dans les champs, semés d’étoiles, de l’éther.


Toi dans ta robe blanche, et moi de noir vêtue,
Image de nos jours, unis mais différents,
Nous avons écouté cette voix qui s’est tue
Et laissa dans nos cœurs de longs échos vibrants.

Nous avons accoudé nos rêves aux terrasses ;
Je regardais mourir le flot après le flot,
Tu suivais les oiseaux dans les profonds espaces.
Si j’abaissais mes yeux, les tiens regardaient haut ;

Et notre marche, aussi, montrait en différence
L’élan de ta jeunesse et mes pas ralentis ;
Tu refaisais deux fois la pareille distance,
Allant et revenant, écartant les taillis.

Souviens-toi de l’été qui pose sa guirlande
Sur les murs gris : prodigue et longue Fête-Dieu ;
De l’allée où, petite enfant, tu devins grande,
Sous les chênes en dôme, à peine un peu plus vieux ;


Souviens-toi des matins de paix et de lumière,
Quand, sous le bruit léger des arrosoirs penchés,
Les papillons tendaient leurs ailes de poussière,
Décevantes aux doigts qui les auraient cherchés !

La nature vers toi présenta ses corbeilles,
Ainsi qu’une Pomone aux jardins surannés,
Et tu compris, et tu savouras ses merveilles,
Dans une âme avertie, aux dons prédestinés…

Que ta jeunesse en fleur reflète sur ta vie
Sa douceur, ses parfums, sa pieuse allégresse !
J’ai pu la faire heureuse, et maintenant j’envie
Aux destins qui viendront leur tâche de tendresse !


10 Octobre 1906.