Paul Ollendorf, éditeur (p. 170-180).


XV


« Nous en sommes donc là ! » pensèrent-ils, les jours suivants. Leur désillusion n’était point sans quelque surprise. Ils avaient cultivé leur âme comme une terre choisie. Ils l’avaient nettoyée, purifiée, soumise à d’ingénieuses méthodes, ensemencée soigneusement en vue de moissons superbes. Et il y germait cette mauvaise plante.

Claude n’aurait jamais supposé que cela pût encore sortir de lui. Et Armelle se désolait également, car si de tels sentiments persistaient en son compagnon, elle devait à son insu en entretenir d’aussi lamentables.

Ils restaient confus, incrédules presque. Qu’importait à Claude qu’un homme eût baisé les lèvres d’Armelle ? Ce baiser ne la rendait ni moins jolie, ni moins jeune, ni moins désirable, et ses lèvres ne lui avaient pas semblé moins savoureuses quand il les pressait contre les siennes sur la lande de Lanvaux. Que lui importait puisqu’il ne l’aimait à cette époque ni ne la connaissait ? Et même en ce cas, ne tendaient-ils pas à une conception de l’amour si hautaine que chacun demeurait libre de donner ses lèvres à qui lui plaisait ?

« Et moi ! Et moi ! avait crié Claude réclamant son droit de caresse, et moi, je ne suis donc rien ? Je ne compte donc pour rien ? » C’était un échec si misérable qu’ils ne le voulurent considérer que comme une inconséquence passagère. Et la vie continua.

On arrivait au milieu de l’automne. Le temps pluvieux enfermait Armelle et Claude dans la tour. Ils s’y plaisaient. La gaieté du feu les attirait sous le manteau de la cheminée hospitalière. Leur amour participait à ce bien-être physique. Ils en causaient indéfiniment. Ils expliquaient ses mérites, ses charmes, ce en quoi il digérait des passions communes. Ils lui rendaient grâces avec ferveur.

— J’aime vous aimer, disait Claude, j’aime notre amour d’un amour d’amant, nous l’avons créé et il nous a créés.

Il remplissait leur existence au point que l’heure actuelle ne suffisait plus à le contenir et qu’il débordait sur les années révolues. Leurs souvenirs s’en imprégnaient et prenaient l’apparence de faits à peine écoulés. Il mettait au présent toute leur vie. Leur enfance n’était que le matin du jour où ils se trouvaient.

Un instant de ce passé toutefois demeurait ténébreux comme un coin d’ombre inaccessible au soleil. La volonté peureuse de Claude entourait d’un voile les tentatives sentimentales d’Armelle, et elle n’osait le déchirer. Mais la petite gêne produite par cette réserve cédait à leur désir d’harmonie. Ils voulaient être heureux puisqu’il n’y avait pas de raison pour qu’ils ne le fussent point.

Une visite rompit leur solitude. Ils se promenaient dans le jardin, quand un tout jeune homme vint à eux, gauche d’aspect et de mise provinciale. Il ôta son chapeau et annonça en rougissant :

— Je suis le fils de votre cousine, madame.

— Ah ! dit Armelle, c’est vous, monsieur Paul.

— Oui, répondit-il, c’est moi.

Sa figure imberbe manquait d’expression. Un sourire emprunté ouvrait sa bouche. Des gants trop étroits torturaient ses mains. D’autres détails encore contribuaient à le rendre disgracieux, un peu ridicule.

On contourna la pelouse en échangeant des propos difficiles. Puis on résolut de rentrer, à cause du froid.

Landa tressaillit. Armelle se dirigeait vers la tour. Se déciderait-elle à franchir le seuil de leur sanctuaire en compagnie d’un étranger ? Au moment d’ouvrir la porte, elle aperçut son visage anxieux. Elle comprit et s’écria :

— Ma foi, nous serons mieux chez moi, les pièces du bas sont chaudes, venez-vous ?

Il les laissa partir afin de réprimer plus vite le petit mouvement d’humeur qui fermentait en lui. S’il ne se fût observé, la distraction d’Armelle eût acquis à ses yeux l’importance d’une faute très grave. Il en garda malgré tout de la tristesse. Au fond, il imaginait leur intimité comme un temple sacré où nul ne pouvait être admis sans profanation.

Armelle l’ayant rejoint, il lui dit :

— Espérons que ce jeune monsieur s’en tiendra là, de ses politesses.

Elle sourit.

— Pauvre garçon, c’est vous qui l’intimidiez, je vous assure qu’en tête à tête il n’est pas plus sot qu’un autre… je l’ai mis à son aise… il a un tas de qualités gentilles.

— Je n’essaierai pas de les découvrir, affirma Claude.

Parlait-il avec aigreur ? Elle ne le put discerner. Lui-même n’en savait rien. Pourtant ils eurent du mal à retrouver leur accord. Ils le sentaient d’ailleurs plus fragile, plus influencé par les menues contrariétés de l’existence et par les chocs inappréciables des caractères. Et chaque fois, pour le rétablir, il leur fallait un effort un peu plus pénible.

Ainsi les assombrit une promenade qu’ils firent autour de l’enceinte malgré l’appréhension secrète qui les empêchait depuis longtemps de s’y hasarder. Le souvenir de leurs enthousiasmes ingénus les éclaira davantage sur l’âpreté des luttes nécessaires au maintien de leur bonheur. Comme les choses alors se déroulaient suivant un ordre facile ! Ils s’asseyaient devant de vieilles pierres, et les vieilles pierres leur envoyaient des trésors inestimables. Ils contemplaient une flaque d’eau étoilée de nénuphars, et elle leur livrait le reflet des siècles absorbés.

Un élan de révolte souleva Claude contre le silence qui les enserrait :

— Armelle, Armelle, ce n’est pas possible que nous nous arrêtions où nous sommes… Il y a autre chose… ce n’est pas ça, l’avenir… Il ne faut pas admettre que tout notre avenir se réduise à nos sensations actuelles, ce serait trop affreux… Levons-nous, mon amie, marchons vers ce qui peut être, vers ce qui doit être.

Mais le silence se referma derrière les paroles. Cette fois encore Armelle n’y répondit pas, et Landa les regrettait déjà comme des plaintes vaines qui ne faisaient qu’ajouter à leur désarroi.

Dès lors ils n’osèrent sortir de la ville. Ils lui conservaient du reste une reconnaissance affectueuse, car le secours qu’ils ne trouvaient pas d’un côté, elle le leur offrait de l’autre. La quiétude des jardins apaise. L’herbe des rues est un baume miraculeux. Les voûtes pieuses de la cathédrale apprennent la résignation. Tout conseille la patience, le repos, les rêvasseries, l’assoupissement. Les gens piétinent et ruminent. Le présent se superpose au passé et ne se soucie point de l’avenir. C’est pourquoi la ville close convenait à leur état d’âme.

Le jeune Paul revint. Claude l’évita et ne laissa percer aucun signe d’agacement. Mais, après une troisième visite, Armelle eut l’imprudence de s’écrier par plaisanterie :

— Vraiment, je crois que l’infortuné est en train de tomber amoureux de moi. Il rougit, il pâlit, il soupire…

Aussitôt elle se rendit compte de sa maladresse. La figure de Claude se contractait. Il parvint à dire d’un ton indifférent :

— Faites attention, Armelle, il arriverait à vous ennuyer.

Elle lui prit la main spontanément.

— Soyez sans crainte, mon cher Claude, je ne veux être aimée que de vous, votre amour contient tous les amours.

Il garda sa main dans les siennes. Il la flattait légèrement. De l’index il suivait les veines bleues et montait le long des doigts effilés. Puis, la retournant, il descendait jusqu’au poignet délicat. À la clarté du feu, elle semblait presque transparente, très pure, avec des lignes plus roses couleur d’aurore. Puis il la porta vers sa bouche et en baisa la paume tiède.

Armelle se dégagea d’un geste doux. La chaleur des lèvres fondait sa volonté.

— Je vous aime, proféra Claude.

Elle frémit. Jamais il n’avait dit ces mots de cette voix ardente, où grondaient sa jeunesse refoulée et son exaspération d’homme. Elle se sentit si proche et si lointaine de lui que, s’il l’eût touchée, elle se fût abandonnée peut-être ou enfuie pour toujours.

La peur lui inspira des phrases quelconques. Elle ne put les achever, car elle s’avisa que Claude épiait le mouvement de sa bouche, les formes diverses qu’imposaient les syllabes, la soie tendre et humide de la peau, le pli souple des coins. Qu’allait-il faire ? Elle mordit ses lèvres nerveusement, irritée qu’elles fussent molles, captives d’un regard, prêtes à se livrer s’il tentait de les prendre.

Mais ayant levé les yeux sur lui, elle se rassura. Visiblement il souffrait, et son désir râlait sous quelque pensée cruelle. Songeait-il qu’un autre avait joui de cette bouche ?

Cette dernière épreuve tourmenta davantage Armelle, à cause de l’indécision où elle demeura sur la conduite de Claude. Les choses, somme toute, ne s’étaient pas dénouées. En outre elle le trouva, les jours suivants, sombre, taciturne, bizarre d’allures. Prévoyant d’autres crises, elle se défiait, et c’était d’une amertume inexprimable, ce rôle à tenir vis-à-vis de celui qu’elle aimait si loyalement.

Une fin d’après-midi, comme elle passait devant sa chambre, elle fut touchée, de sa prière discrète :

— Entrez, Armelle, nous parlerons.

« Il a recouvré la paix, mais au prix de quel effort ! » se dit-elle avec pitié.

Il répéta :

— Entrez, Armelle, l’ombre nous permettra de parler…

Elle obéit et se dirigea vers les blancheurs vagues de la fenêtre. La pluie battait les vitres. Elle attendit les paroles graves. Il se taisait.

Et soudain elle eut l’intuition brutale qu’il

lui avait tendu un piège. Elle en fut aussi certaine que s’il lui eût révélé ses combats intérieurs, ses lâchetés, ses rébellions, son embuscade furtive au seuil de la pièce, son affectation de voix timide. Et, de fait, elle le devina derrière elle, haletant, en lutte éperdue contre l’instinct.

Elle dit d’un ton ferme :

— Allumez la lampe, Claude.

Il ne bougea pas. Alors elle voulut partir. Il fit un geste pour l’en empêcher. Mais un détour la mit hors de son atteinte.