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Calmann Lévy (p. 37-49).


V


Her glossy hair was cluster’d o’er a brow
Bright with intelligence, and fair and smooth ;
Her eyebrow’s shape was like the aerial bow,
Her cheek all purple with the beam of youth,
Mounting, at times, to atransparent glow,
As if her veins ran lightning…

Don Juan, c. I.


Comment pourrai-je prouver à mademoiselle de Zohiloff, par des faits et non par de vaines paroles, que le plaisir de voir quadrupler la fortune de mon père ne m’a pas absolument tourné la tête ? Chercher une réponse à cette question fut pendant vingt-quatre heures l’unique occupation d’Octave. Pour la première fois de sa vie, son âme était entraînée à son insu.

Depuis bien des années il avait toujours eu la conscience de ses sentiments, et commandait à leur attention les objets qui lui semblaient raisonnables. C’était au contraire avec toute l’impatience d’un jeune homme de vingt ans qu’il attendait l’heure à laquelle il devait rencontrer mademoiselle de Zohiloff. Il n’avait pas le plus petit doute sur la possibilité de parler à une personne qu’il voyait deux fois presque tous les jours ; il n’était embarrassé que par le choix des paroles les plus propres à la convaincre. Car, enfin, disait-il, je ne puis pas trouver en vingt-quatre heures d’action prouvant d’une manière décisive que je suis au-dessus de la petitesse dont elle m’accuse au fond de son cœur, et il doit m’être permis de protester d’abord par des paroles. Beaucoup de paroles en effet se présentaient successivement à lui ; tantôt elles lui semblaient avoir trop d’emphase ; tantôt il craignait de traiter avec trop de légèreté une imputation aussi grave. Il n’était point encore décidé sur ce qu’il devait dire à mademoiselle de Zohiloff, lorsque onze heures sonnèrent, et il arriva l’un des premiers dans le salon de l’hôtel de Bonnivet. Mais quel ne fut pas son étonnement quand il remarqua que mademoiselle de Zohiloff qui lui adressa la parole plusieurs fois pendant la soirée, et en apparence comme à l’ordinaire, lui ôtait cependant toutes les occasions de lui dire un mot destiné à n’être entendu que d’elle ! Octave fut vivement piqué, cette soirée passa comme un éclair.

Le lendemain, il fut aussi malheureux ; le surlendemain, les jours suivants, il ne put pas davantage parler à Armance. Chaque jour il espérait trouver l’occasion de dire ce mot si essentiel pour son honneur, et chaque jour, sans qu’on pût apercevoir la moindre affectation dans la conduite de mademoiselle de Zohiloff, il voyait son espoir s’évanouir. Il perdait l’amitié et l’estime de la seule personne qui lui semblât digne de la sienne, parce qu’on lui croyait des sentiments opposés à ceux qu’il avait réellement. Rien assurément n’était plus flatteur au fond, mais rien aussi n’était plus impatientant. Octave fut profondément préoccupé de ce qui lui arrivait ; il eut besoin de plusieurs jours pour s’accoutumer à sa nouvelle position. Sans y songer, lui qui avait tant aimé le silence, prit l’habitude de parler beaucoup lorsque mademoiselle de Zohiloff était à portée de l’entendre. À la vérité, peu lui importait de paraître bizarre ou décousu. À quelque femme brillante ou considérable qu’il adressât la parole, il ne parlait jamais en effet qu’à mademoiselle de Zohiloff et pour elle.

Par ce malheur réel Octave fut distrait de sa noire tristesse, il oublia l’habitude de chercher toujours à juger de la quantité de bonheur dont il jouissait dans le moment présent. Il perdait son unique arme, il se voyait refuser une estime qu’il était si sûr de mériter ; mais ces malheurs, quelque cruels qu’ils fussent, n’allaient point jusqu’à lui inspirer ce profond dégoût pour la vie qu’il éprouvait autrefois. Il se disait : Quel homme n’a pas été calomnié ? La sévérité dont on use envers moi est un gage de l’empressement avec lequel on réparera ce tort quand la vérité sera enfin connue.

Octave voyait un obstacle qui le séparait du bonheur, mais il voyait le bonheur, ou du moins la fin de sa peine et d’une peine à laquelle il songeait uniquement. Sa vie eut un but nouveau, il désirait passionnément reconquérir l’estime d’Armance ; ce n’était pas une entreprise aisée. Cette jeune fille avait un caractère singulier. Née sur les confins de l’empire russe vers les frontières du Caucase, à Sébastopol où son père commandait, mademoiselle de Zohiloff cachait sous l’apparence d’une douceur parfaite une volonté ferme, digne de l’âpre climat où elle avait passé son enfance. Sa mère, proche parente de mesdames de Bonnivet et de Malivert, se trouvant à la cour de Louis XVIII à Mittau, avait épousé un colonel russe. M. de Zohiloff appartenait à l’une des plus nobles familles du gouvernement de Moscou ; mais le père et le grand-père de cet officier, ayant eu le malheur de s’attacher à des favoris bientôt après envoyés en Sibérie, avaient vu rapidement diminuer leur fortune.

La mère d’Armance mourut en 1811 ; elle perdit bientôt après le général de Zohiloff, son père, tué à la bataille de Montmirail. Madame de Bonnivet, apprenant qu’elle avait une parente isolée dans une petite ville au fond de la Russie, avec cent louis de rente pour toute fortune, n’hésita pas à la faire venir en France. Elle l’appelait sa nièce et comptait la marier en obtenant quelque grâce de la cour ; le bisaïeul maternel d’Armance avait été cordon bleu. On voit qu’à peine âgée de dix-huit ans, mademoiselle de Zohiloff avait déjà éprouvé d’assez grands malheurs. C’est pour cela peut-être que les petits événements de la vie semblaient glisser sur son âme sans parvenir à l’émouvoir. Quelquefois il n’était pas impossible de lire dans ses yeux qu’elle pouvait être vivement affectée, mais on voyait que rien de vulgaire ne parviendrait à la toucher. Cette sérénité parfaite, qu’il eût été si flatteur de lui faire oublier un instant, s’alliait chez elle à l’esprit le plus fin, et lui valait une considération au-dessus de son âge.

Elle devait à ce singulier caractère, et surtout à de grands yeux bleus foncés qui avaient ces regards enchanteurs, l’amitié de tout ce qui se trouvait de femmes distinguées dans la société de madame de Bonnivet ; mais mademoiselle de Zohiloff avait aussi beaucoup d’ennemies. C’est en vain que sa tante avait cherché à la corriger de l’impossibilité où elle était de faire attention aux gens qu’elle n’aimait pas. On voyait trop qu’en leur parlant elle songeait à autre chose. Il y avait d’ailleurs bien des petites façons de dire et d’agir qu’Armance n’eût pas osé désapprouver chez les autres femmes ; peut-être même ne songeait-elle pas à se les interdire ; mais si elle se les fût permises, pendant longtemps elle eût rougi toutes les fois qu’elle s’en serait souvenue. Dès son enfance, ses sentiments pour des bagatelles de son âge avaient été si violents qu’elle se les était vivement reprochés. Elle avait pris l’habitude de se juger peu relativement à l’effet produit sur les autres, mais beaucoup relativement à ses sentiments d’aujourd’hui, dont demain peut-être le souvenir pouvait empoisonner sa vie.

On trouvait quelque chose d’asiatique dans les traits de cette jeune fille, comme dans sa douceur et sa nonchalance qui, malgré son âge, semblaient encore tenir à l’enfance. Aucune de ses actions ne réveillait d’une façon directe l’idée du sentiment exagéré de ce qu’une femme se doit à elle-même, et cependant un certain charme de grâce et de retenue enchanteresse se répandait autour d’elle. Sans chercher en aucune façon à se faire remarquer, et en laissant échapper à chaque instant des occasions de succès, cette jeune fille intéressait. On voyait qu’Armance ne se permettait pas une foule de choses que l’usage autorise et que l’on trouve journellement dans la conduite des femmes les plus distinguées. Enfin, je ne doute pas que sans son extrême douceur et sa jeunesse, les ennemies de mademoiselle de Zohiloff ne l’eussent accusée de pruderie.

L’éducation étrangère qu’elle avait reçue, et l’époque tardive de son arrivée en France, servaient encore d’excuse à ce que l’œil de la haine aurait pu découvrir de légèrement singulier dans sa manière d’être frappée des événements, et même dans sa conduite.

Octave passait sa vie avec les ennemies que ce singulier caractère avait suscitées à mademoiselle de Zohiloff ; la faveur marquée dont elle jouissait auprès de madame de Bonnivet était un grief que les amies de cette femme, si considérable dans le monde, ne pouvaient lui pardonner. Sa droiture impassible leur faisait peur. Comme il est assez difficile d’attaquer les actions d’une jeune fille, on attaquait sa beauté. Octave était le premier à convenir que sa jeune cousine aurait pu facilement être beaucoup plus jolie. Elle était remarquable par ce que j’appellerais, si je l’osais, la beauté russe : c’était une réunion de traits, qui tout en exprimant à un degré fort élevé une simplicité et un dévouement que l’on ne trouve plus chez les peuples trop civilisés, offraient, il faut l’avouer, un singulier mélange de la beauté circassienne la plus pure et de quelques formes allemandes un peu trop tôt prononcées. Rien n’était commun dans le contour de ces traits si profondément sérieux, mais qui avaient un peu trop d’expression, même dans le calme, pour répondre exactement à l’idée que l’on se fait en France de la beauté qui convient à une jeune fille.

C’est un grand avantage auprès des âmes généreuses pour ceux qu’on accuse devant elles, que leurs défauts soient d’abord indiqués par une bouche ennemie. Quand la haine des bonnes amies de madame de Bonnivet daignait descendre jusqu’à être ouvertement jalouse de la pauvre petite existence d’Armance, elles se moquaient beaucoup du mauvais effet produit par les fronts trop avancés et par des traits qui, aperçus de face, étaient peut-être un peu trop marqués.

La seule prise réelle que pût donner à ses ennemies l’expression de la physionomie d’Armance, c’était un regard singulier qu’elle avait quelquefois lorsqu’elle y songeait le moins. Ce regard fixe et profond était celui de l’extrême attention ; il n’avait rien, certes, qui pût choquer la délicatesse la plus sévère ; on n’y voyait ni coquetterie, ni assurance ; mais on ne peut nier qu’il ne fût singulier, et à ce titre, déplacé chez une jeune personne. Les complaisantes de madame de Bonnivet, lorsqu’elles étaient sûres d’en être regardées, contrefaisaient quelquefois ce regard, en se parlant d’Armance entre elles ; mais ces âmes vulgaires en ôtaient ce qu’elles n’avaient garde d’y voir. C’est ainsi, leur dit un jour madame de Malivert impatientée de leur méchanceté, que deux anges exilés parmi les hommes, et obligés de se cacher sous des formes mortelles, se regarderaient entre eux pour se reconnaître.

L’on conviendra qu’auprès d’un caractère aussi ferme dans ses croyances et aussi franc, ce n’était pas chose facile que de se justifier d’un tort grave par des demi-mots adroits. Il eût fallu à Octave, pour y parvenir, une présence d’esprit et surtout un degré d’assurance qui n’étaient pas de son âge.

Sans le vouloir, Armance lui laissait-elle voir, par un mot, qu’elle ne le regardait plus comme un ami intime, son cœur se serrait, il en perdait la parole pour un quart d’heure. Il était bien loin de trouver dans la forme de la phrase d’Armance un prétexte pour y répondre et reconquérir ses droits. Quelquefois il essayait de parler, mais il était trop tard, et sa réplique manquait d’à-propos ; toutefois elle avait un certain air pénétré. En cherchant en vain les moyens de se justifier de l’accusation qu’Armance lui adressait en secret, Octave laissait voir, sans s’en douter, combien profondément il en était touché ; c’était peut-être la manière la plus adroite de mériter son pardon.

Depuis que le parti pris à l’égard de la loi d’indemnité n’était plus un secret, même pour le gros de la société, Octave, à son grand étonnement, se trouvait une sorte de personnage. Il se voyait l’objet de l’attention des gens graves. On le traitait d’une façon toute nouvelle, surtout de fort grandes dames qui pouvaient voir en lui un époux pour leurs filles. Cette manie des mères de ce siècle, d’être constamment à la chasse au mari, choqua Octave à un point difficile à exprimer. La duchesse de *** dont il avait l’honneur d’être un peu parent et qui lui parlait à peine avant la loi, jugea nécessaire de s’excuser de ne pas lui avoir réservé de place dans une loge retenue au Gymnase pour le lendemain. — « Je sais, mon cher cousin, lui disait-elle, toute votre injustice pour ce joli théâtre, le seul qui m’amuse. — Je conviens de mes torts, dit Octave, les auteurs ont raison, et leurs mots piquants ne sont point entachés de grossièreté ; mais cette palinodie n’a point pour objet de vous demander une place. J’avoue que je ne suis fait ni pour le monde, ni pour ce genre de comédie qui, apparemment, en est une copie agréable. Ce ton de misanthropie, chez un aussi beau jeune homme parut fort ridicule aux deux petites filles de la duchesse, qui en firent des plaisanteries toute la soirée, mais le lendemain n’en furent pas moins avec Octave d’une simplicité parfaite. Il remarqua ce changement et haussa les épaules.

Étonné de ses succès, et encore plus du peu de peine qu’ils lui coûtaient, Octave, très-fort sur la théorie de la vie, s’attendit à éprouver les attaques de l’envie ; car il faut bien, se dit-il, que cette indemnité me procure aussi ce plaisir-là. Il ne l’attendit pas trop longtemps ; peu de jours après, on lui apprit que quelques jeunes officiers de la société de madame de Bonnivet plaisantaient volontiers sur sa nouvelle fortune : « Quel malheur pour ce pauvre Malivert, disait l’un, que ces deux millions qui lui tombent sur la tête comme une tuile ! il ne pourra plus se faire prêtre ! cela est dur ! — L’on ne conçoit pas, reprenait un second, que dans ce siècle où la noblesse est si rudement attaquée, l’on ose porter un titre et se soustraire au baptême de sang. — C’est pourtant la seule vertu que le parti jacobin ne se soit pas encore avisé d’accuser d’hypocrisie, ajoutait un troisième. »

À la suite de ces propos, Octave se répandit davantage, parut dans tous les bals, fut très-hautain, et même, autant qu’il était en lui, impertinent envers les jeunes gens ; mais cela ne produisit rien. À son grand étonnement (il n’avait que vingt ans), il trouva qu’on l’en respectait un peu plus. À la vérité il fut décidé que l’indemnité lui avait absolument tourné la tête ; mais la plupart des femmes ajoutaient : Il ne lui manquait que cet air libre et fier ! C’était le nom que l’on voulait bien donner à ce qui lui semblait à lui-même de l’insolence, et qu’il ne se fût jamais permis si on ne lui eût rendu les mauvais propos tenus sur son compte. Octave jouissait de l’accueil étonnant qu’il recevait dans le monde, et qui allait si bien à cette disposition à se tenir à l’écart qui lui était naturelle. Ses succès lui plaisaient surtout à cause du bonheur qu’il lisait dans les yeux de sa mère ; c’était sur les instances réitérées de madame de Malivert qu’il avait abandonné sa chère solitude. Mais l’effet le plus ordinaire des attentions dont il se voyait l’objet était de lui rappeler sa disgrâce auprès de mademoiselle de Zohiloff. Elle semblait augmenter chaque jour. Il y eut des moments où cette disgrâce alla presque jusqu’à l’impolitesse, c’était du moins l’éloignement le mieux décidé et qui marquait d’autant plus que la nouvelle existence qu’Octave devait à l’indemnité n’était nulle part plus évidente qu’à l’hôtel de Bonnivet.

Depuis qu’il pouvait un jour se trouver à la tête d’un salon influent, la marquise voulait absolument l’arracher à cette aride philosophie de l’utile. C’était le nom qu’elle donnait depuis quelques mois à ce qu’on appelle ordinairement la philosophie du dix-huitième siècle. Quand jetterez-vous au feu, lui disait-elle, les livres de ces hommes si tristes que vous seul lisez encore parmi les jeunes gens de votre âge et de votre rang ?

C’était à une sorte de mysticisme allemand que madame de Bonnivet espérait convertir Octave. Elle daignait examiner avec lui s’il possédait le sentiment religieux. Octave mit cet essai de conversion au nombre des choses les plus singulières qui lui fussent arrivées, depuis qu’il avait quitté la vie solitaire. Voilà de ces folies, pensait-il, que jamais on ne prévoirait.

Madame la marquise de Bonnivet pouvait passer pour l’une des femmes les plus remarquables de la société. Des traits d’une régularité parfaite, de fort grands yeux et qui avaient le regard le plus imposant, une taille superbe et des manières fort nobles, un peu trop nobles, peut-être, la mettaient au premier rang dans quelque lieu qu’elle se trouvât. Les salons un peu vastes étaient extrêmement favorables à madame de Bonnivet, et, par exemple, le jour de l’ouverture de la dernière session des chambres, elle avait été citée la première parmi les femmes les plus brillantes. Octave vit avec plaisir l’effet qu’allaient produire les recherches sur le sentiment religieux. Cet être, qui se croyait si exempt de fausseté, ne sut pas se défendre d’un mouvement de plaisir à la vue d’une fausseté que le public allait se figurer sur son compte.

La haute vertu de madame de Bonnivet était au-dessus de la calomnie. Son imagination ne s’occupait que de Dieu et des anges, ou tout au plus de certains êtres intermédiaires entre Dieu et l’homme, et qui, suivant les plus modernes des philosophes allemands, voltigent à quelques pieds au-dessus de nos têtes. C’est de ce poste élevé, quoique rapproché, qu’ils magnétisent nos âmes, etc., etc. Cette réputation de sagesse dont madame de Bonnivet jouissait à si juste titre depuis son entrée dans le monde, et que n’avaient pu entamer les savants demi-mots des jésuites de robe courte, elle va la hasarder pour moi, se disait Octave, et le plaisir d’attirer d’une façon marquée l’attention d’une femme aussi considérable lui faisait supporter avec patience les longues explications qu’elle jugeait nécessaires à sa conversion.

Bientôt, parmi ses nouvelles connaissances, Octave fut désigné comme l’inséparable de cette marquise de Bonnivet, si célèbre dans un certain monde, et qui, à ce qu’elle pensait, faisait sensation à la cour quand elle daignait y paraître. Quoique la marquise fût une fort grande dame tout à fait à la mode, et d’ailleurs fort belle encore, ces avantages ne faisaient aucune impression sur Octave ; il avait le malheur de voir un peu d’affectation dans ses manières, et dès qu’il apercevait ce défaut quelque part, son esprit n’était plus disposé qu’à se moquer. Mais ce sage de vingt ans était loin de pénétrer la véritable cause du plaisir qu’il trouvait à se laisser convertir. Lui, qui tant de fois s’était fait des serments contre l’amour, que l’on peut dire que la haine de cette passion était la grande affaire de sa vie, il allait avec plaisir à l’hôtel de Bonnivet parce que toujours cette Armance qui le méprisait, qui le haïssait peut-être, était à quelques pas de sa tante. Octave n’avait aucune présomption ; la principale erreur de son caractère était même de s’exagérer ses désavantages, mais s’il s’estimait un peu, c’était sous le rapport de l’honneur et de la force d’âme. Il s’était dégagé sans ostentation et sans faiblesse aucune de plusieurs opinions ridicules mais agréables à avoir, et qui sont des principes pour la plupart des jeunes gens de sa classe et de son âge.

Ces victoires qu’il ne pouvait se dissimuler, par exemple son amour pour l’état militaire, indépendant de toute ambition de grade et d’avancement, ces victoires, dis-je, lui avaient inspiré une grande confiance dans sa fermeté. C’est par lâcheté et non par manque de lumières que nous ne lisons pas dans notre cœur, disait-il quelquefois, et à l’aide de ce beau principe, il comptait un peu trop sur sa clairvoyance. Un mot qui lui eût dénoncé qu’un jour il pourrait avoir de l’amour pour mademoiselle de Zohiloff, lui eût fait quitter Paris à l’instant ; mais dans sa position actuelle, il était loin de cette idée. Il estimait Armance beaucoup et pour ainsi dire uniquement ; il se voyait méprisé par elle, et il l’estimait précisément à cause de ce mépris. N’était-il pas tout simple de vouloir regagner son estime ? Il n’y avait là nul désir suspect de plaire à cette jeune fille. Ce qui était fait pour éloigner jusqu’à la naissance du moindre soupçon d’aimer, c’est que quand Octave se trouvait avec les ennemis de mademoiselle de Zohiloff, il était le premier à convenir de ses défauts. Mais l’état d’inquiétude et d’espérance sans cesse déçue où le retenait le silence que sa cousine observait à son égard, l’empêchait de voir qu’il n’était aucun de ces défauts qu’on lui reprochait en sa présence, qui dans son esprit ne tînt à quelque grande qualité.

Un jour, par exemple, on attaquait la prédilection d’Armance pour les cheveux courts et retombant en fort grosses boucles autour de la tête, comme on les porte à Moscou. Mademoiselle de Zohiloff trouve cet usage commode, dit une des complaisantes de la marquise ; elle ne veut pas sacrifier trop de temps à sa toilette. La malignité d’Octave vit avec plaisir tout le succès que ce raisonnement obtenait auprès des femmes de la société. Elles laissaient entendre qu’Armance avait raison de tout sacrifier aux devoirs que lui imposait son dévouement pour sa tante et leurs regards semblaient dire de tout sacrifier à ses devoirs de dame de compagnie. La fierté d’Octave était bien loin de songer à répliquer à cette insinuation. Pendant que la malignité en jouissait, il se livrait en silence et avec délices à un petit mouvement d’admiration passionnée. Il sentait plutôt qu’il ne se le disait : cette femme ainsi attaquée par toutes les autres est cependant la seule ici digne de mon estime ! Elle est aussi pauvre que ces autres femmes sont riches ; et à elle seule il pourrait être permis de s’exagérer l’importance de l’argent. Elle le méprise pourtant, elle qui n’a pas mille écus de rente ; et il est uniquement et bassement adoré par ces femmes qui toutes jouissent de la plus grande aisance.