Antoinette de Mirecourt/32

Traduction par Joseph Auguste Genand.
J. B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 316-334).


XXXII.


Arrivés à l’étage où se trouvait la chambre de Sternfield, le soldat indiqua la porte sans dire mot, et, n’osant pas s’aventurer plus loin, disparut aussitôt.

Faible et chancelante, Antoinette frappa à la porte qui fut de suite ouverte par le docteur Ormsby, le même ministre qui avait présidé à son mariage avec Sternfield.

— Est-il encore vivant ? demanda-t-elle vivement en scrutant avec avidité la figure douce et triste du chapelain protestant.

— Oui, mais ses heures sont comptées, répondit celui-ci en portant mélancoliquement ses regards dans la direction du lit sur lequel était étendu le major qui ressemblait à un mort.

— Oh ! Audley, mon mari! — sanglota Antoinette en s’élançant tout-à-coup vers lui et s’agenouillant près de la couche du mourant, sans s’occuper, en cet instant suprême, de ceux qui pouvaient être dans la chambre pour saisir le secret qu’elle avait gardé depuis si longtemps avec tant de soin, sans s’apercevoir qu’un autre, Cecil Evelyn lui-même, était à une fenêtre près de là et avait fait, à cette révélation inattendue, un bond prodigieux. Toutes ses pensées, toutes ses craintes étaient absorbées par l’idée écrasante que l’homme qui avait été le bourreau de sa vie, mais auquel elle appartenait par le plus sacré des liens, était là, devant elle, sur le point d’expirer.

Avec une énergie surprenante dans l’état où il se trouvait, le blessé se souleva sur son coude et la regarda un instant avec un étonnement indéfinissable qui se changea bientôt en une expression de colère épouvantable.

— Arrière, hypocrite, arrière ! s’écria-t-il d’une voix rauque. Comment as-tu pu prononcer le nom de mari ! As-tu jamais été ma femme autrement que de nom ? As-tu jamais rempli envers moi tes devoirs d’épouse ? M’as-tu jamais montré de l’amour ou de la soumission conjugale ?

— Audley ! Audley ! gémit-elle, soyez miséricordieux, soyez juste ; n’empirez pas ce moment solennel par des reproches cruels.

— Pourquoi es-tu venue ? interrompit-il plus aigrement encore. Est-ce pour assister à ma dernière agonie afin de t’assurer par toi-même qu’enfin tu es réellement libre ? Non, ce n’est pas l’amour qui t’a amenée ici ; car si tu en avais eu seulement une infime parcelle à mon égard, tu ne te serais pas moquée de mes prières et de ma tendresse, tu n’aurais pas méprisé mes droits et mes réclamations, comme tu l’as constamment fait avec la plus grande insolence depuis le jour où j’ai passé l’anneau nuptial dans ton doigt.

— Mais à qui en a été la faute ? — demanda-t-elle en joignant les mains et tout en pleurs. Ne vous ai-je pas dit que le jour même où vous me reconnaîtriez devant le monde pour votre femme, le jour où notre mariage serait de nouveau célébré, point capital sans lequel ma croyance et ma foi me disaient qu’il n’était pas validement complété, je serais prête à vous suivre jusqu’aux extrémités de la terre ?

— Misérable sophisme ! ricana-t-il d’un air dédaigneux. Non, ce n’est pas pour cette raison-là, mais parce que l’engouement passager qui t’a fait consentir à notre mariage secret s’est évanoui aussi subitement qu’il était venu.

— Veuillez me pardonner si j’interviens — dit en s’avançant le docteur Ormsby, qui était mu autant par compassion pour les souffrances terribles qu’il lisait sur le visage décoloré de la jeune femme, que par inquiétude pour les sentiments anti-chrétiens que le mourant venait de montrer, — veuillez me pardonner si j’interviens, mais ayant moi-même célébré ce mariage qui, hélas ! a été pour vous deux si fertile en chagrins, peut-être ai-je quelque droit à votre confiance mutuelle.

En ce moment, le colonel Evelyn, revenant enfin de la stupeur où l’avait jeté ce singulier dialogue, et s’apercevant en même temps de l’importunité de sa présence en restant témoin d’une entrevue aussi étrange et aussi délicate, sortit sans bruit de la chambre dont il referma la porte avec précaution. Comme il passait dans le corridor, ceux qui s’y trouvaient furent intrigués de savoir ce qui avait pu se passer chez le malade pour émouvoir à ce point la nature de fer d’Evelyn et pour laisser des traces d’agitation si profondes sur une allure d’ordinaire aussi impassible que celle du marbre.

— Puis-je parler, Sternfield ? demanda doucement le docteur Ormsby en cherchant à calmer la surexcitation du blessé.

— Oui ! répondit sèchement celui-ci. Ce que je ne pourrais écouter d’aucun autre mortel, je puis l’entendre de votre bouche.

— Eh ! bien, mon cher ami, il me semble que vous êtes sévère, que dis-je ? injuste même à l’égard de cette jeune femme. — Et il posa, en disant cela, sa main sur le bras d’Antoinette qui était toujours à genoux. — Je me souviens parfaitement qu’elle vous a dit ce qu’elle vient de répéter, car elle m’a prié en même temps de lui servir de témoin.

— La même histoire ! toujours la même histoire ! riposta Sternfield d’un air bourru et en rejetant sa tête de côté. Reprends le chemin de ta demeure, Antoinette ; et vous, docteur, laissez-moi en paix : je suis fatigué de vous deux.

Pendant qu’il parlait, une pâleur mortelle se répandit sur sa figure ; Antoinette, terriblement effrayée, se leva.

— Ne craignez rien, s’empressa de lui dire le docteur Ormsby en essayant de la calmer : ce n’est qu’une faiblesse partielle ; il a eu une attaque semblable quelques minutes avant votre entrée et pendant que le docteur Manby était ici. Voici des remèdes.

Leurs efforts réunis parvinrent à ramener quelque chose comme de la vie sur |es traits livides de Sternfield, et le ministre, craignant que la vue d’Antoinette fût de nature à renouveler l’agitation du blessé, la fit placer derrière un écran à l’autre extrémité de la chambre.

Après un moment de silence, le mourant promena avidement ses yeux autour de lui.

— Où est-elle allée, ma femme, madame Sternfield ? Ha ! ha ! docteur ! — et il riait d’une manière effrayante. — Que je lui donne au moins une fois son titre avant que celui qui le lui a conféré soit retourné en poussière.

— Vous lui aviez dit de s’en aller de suite.

— Mais pourquoi m’a-t-elle écouté ? pourquoi est-elle partie ? Sans doute elle était fatiguée d’un spectacle aussi peu réjouissant que celui d’un lit de mort ; et, ayant fait son apparition, comme dirait madame d’Aulnay, elle s’est prudemment effacée.

— Puis-je l’envoyer quérir ?

— Non, par Dieu ! je me respecte trop pour en venir là. Si elle était restée, cela aurait été pour moi — quoique je n’aime pas à l’avouer, — une consolation, un soulagement.

— Je ne vous ai pas abandonné, Audley, je suis encore ici — dit Antoinette avec timidité, en sortant de sa cachette et en s’avançant vers le lit.

Quelque chose comme une expression de satisfaction se répandit sur ses traits encore imposants dans leur beauté mortelle. Mais, quand elle eut dit : « Cher Audley, puis-je rester à votre chevet ? » — il répondit avec ce ricanement que l’habitude avait fini par rendre familier à sa belle lèvre :

— Puisqu’il te plaît de jouer auprès de moi le rôle de sœur de charité, je ne t’en empêcherai pas : cela m’amuse de te voir me montrer, à mes derniers moments, des attentions et de tendres soins que tu ne m’as jamais accordés quand j’étais bien portant.

Elle baissa la tête avec soumission, car aucune des railleries de son mari ne pouvait plus l’émouvoir maintenant. Après un moment de silence :

— Ne feriez-vous pas mieux de dormir ? demanda-t-elle. Je vais veiller à vos côtés. Y a-t-il quelque médecine à administrer ?

— Pouah ! je n’en prendrai aucune : je l’ai déjà dit à Manby. Ma blessure est au-dessus de tout pouvoir humain : pourquoi torturerais-je mon palais avec des potions dégoûtantes ?

Sachant qu’insister plus longtemps serait l’irriter inutilement, elle approcha une chaise de son lit et s’y glissa silencieusement.

Après l’avoir regardée longtemps, il s’écria soudain :

— Ainsi, tu t’es courageusement installée ici comme garde-malade, tu as pris la détermination de tenir ton poste : sais-tu bien ce que va dire le monde, ce que les hommes vont penser de cela ?

— Qu’est le monde pour nous ? répondit-elle avec tristesse. Ne vous en occupez pas, cher Audley ; ne vous tourmentez pas au sujet de ses opinions.

— Ah ! maintenant ce n’est rien pour moi ; mais pour toi, c’est tout. Avant deux heures, la démarche que tu viens de faire sera répétée dans tous les coins de la ville et on en fera des gorges-chaudes fort peu agréables : le beau nom dont tu as jusqu’ici pris un soin si jaloux sera à la merci de tout le monde.

— Si cela doit arriver, — repartit la jeune femme dont les yeux et l’accent devinrent plus mélancoliques, — ce ne sera que le juste châtiment de mes folies passées. J’ai péché, il faut maintenant que j’expie ma faute.

— Tu l’as déjà expiée assez rudement, — répondit-il en adoucissant un peu sa voix et en montrant pour la première fois une ombre de sentiment. Je ne t’ai pas épargnée, et peu de jeunes femmes mariées ont passé par autant de vicissitudes que toi. Voici arriver maintenant la fin de mon règne et l’aurore de ta liberté, mais elles viennent trente ou quarante ans plus tôt que tu n’avais osé l’espérer.

— Audley, ne parlez pas de cette manière, ne vous agitez pas ainsi sans aucune nécessité…

— Assez de sermons comme cela, enfant ; voici une autorité plus puissante que la tienne.

Comme il disait ces mots, le docteur Manby entrait dans la chambre. Sa surprise, en apercevant Antoinette assise près du lit, ressemblait presque à de l’hébêtement.

— Que Dieu me pardonne ! Quoi ! mademoiselle de Mirecourt ici ! s’écria-t-il en reculant involontairement d’un pas.

— Non pas mademoiselle de Mirecourt, docteur, mais bien madame Audley Sternfield ! interrompit le moribond avec un rire saccadé capable de déchirer les oreilles les moins délicates. De grâce, ne soyez pas aussi épouvanté, Manby ; on dirait vraiment que vous êtes lunatique. Notre excellent ami Ormsby que voici, et qui a célébré la Cérémonie, est en mesure de corroborer mon dire. Dis-le à ton tour, belle fiancée : renies-tu ma possession légitime ?

Antoinette était excessivement émue ; cependant, elle réussit à répondre avec assez de calme :

— Je ne cherche nullement à le nier, Audley. D’ailleurs, pourquoi le ferais-je ? Ce n’est pas moi, mais bien vous-même qui avez toujours insisté pour garder notre mariage secret.

— Eh ! bien, je le reconnais maintenant ce mariage. Ainsi, docteur, vous voyez que je laisse après moi une jeune et jolie veuve pour « déplorer ma perte prématurée » et compléter ainsi gracieusement le paragraphe qui annoncera mon décès… N’ayez pas l’air aussi fâché contre moi, Manby… continua-t-il en s’adressant au chirurgien qui avait paru froissé en voyant Antoinette cruellement blessée par la persistance que son mari mettait à la railler. — Vous connaissez le proverbe anglais ruling habit, strong in death ; j’ai tellement pris l’habitude de tourmenter et persécuter cette jeune femme depuis, qu’elle m’appartient, que je ne puis résister à la tentation de continuer à la traiter ainsi même en ce moment. Mais prenez un siège si vous êtes assez revenu de votre étonnement, tâtez mon pouls et dites-moi combien il me reste de moments à vivre.

À peine revenu de la stupéfaction où l’avait jeté la révélation qu’il venait d’entendre, le chirurgien prit la chaise qu’Antoinette venait de quitter ; mais au milieu de son étonnement, il ne put empêcher un juste sentiment d’indignation de pénétrer dans son cœur en remarquant les paroles d’amère ironie que Sternfield adressait à la malheureuse jeune femme qu’il avait décorée du titre d’épouse.

— Parlez donc : que dit mon pouls ? continua le blessé. Ah ! vous ne devez pas me cacher la vérité : je ne suis pas un enfant pour m’effrayer de quelques heures de moins ou de plus. Vous ne répondez pas ? n’importe ; le mouvement de votre tête en dit suffisamment : je suppose que je suis inscrit sur le grand livre pour faire, avant ce soir, mon dernier voyage ?

Le médecin resta muet. Il ne pouvait pas consciencieusement le contredire ; car, malgré la force qu’avait encore la voix du blessé, malgré la rapidité de sa prononciation, son pouls faible et irrégulier indiquait qu’une réaction soudaine, suivie par la fin, allait bientôt se produire.

— Je ne puis plus rien faire pour vous, Sternfield, dit enfin le Dr Manby en se levant brusquement. Quelques gouttes de cette fiole quand vous vous sentirez faible, voilà tout ce que je puis prescrire ; du moins, c’est tout ce qui vous sera de quelque utilité. Adieu ! que le Ciel vous bénisse !

Et, après une longue et amicale poignée de mains, le bon docteur se retira, plus agité et plus triste qu’il n’eût voulu paraître.

Pendant quelques instants après son départ, le malade garda un silence sombre qu’il rompit enfin en demandant tout-à-coup :

— Connais-tu, Antoinette, la main méprisable qui m’a cloué sur ce lit de mort ? Sans doute tu ne l’ignores pas : c’est ton amoureux campagnard. Si je n’ai pas parlé de lui plus tôt, c’est parce que sa pensée fait venir la malédiction sur mes lèvres et oppresse ma poitrine ; mais j’ai un mot à te dire à son sujet. Il reviendra probablement renouveler sa demande en mariage : avant d’entrer dans l’éternité, je voudrais avoir ta promesse solennelle que jamais tu ne lui prêteras une oreille favorable.

— Cher Audley, pensez-vous que la main qui est encore teinte du sang de mon mari…

— Ah ! bah ! pas de sentiment : je ne veux pas de phrases ni de protestations, mais la promesse, le serment que jamais tu ne feras plus pour lui que ce que tu as fait jusqu’ici.

— Volontiers ; de tout mon cœur, de toute mon âme, je vous le promets.

— Alors, baises cela, — et il indiquait du regard la chaîne à laquelle était attachée la petite croix d’or : la promesse que tu m’as déjà faite sur cette croix a été si religieusement observée, que je puis ajouter foi en toutes celles qui sont faites sur cet objet.

Elle prit la croix et la baisa solennellement.

— C’est bien, Antoinette ; je puis maintenant mourir sans te mépriser et sans te maudire.

— Oh ! Audley, mon cher époux, — s’écria-t-elle d’une voix suppliante et en présentait la croix à ses lèvres ; — embrassez-la aussi, non pas, comme je l’ai fait, pour ajouter de la solennité à une promesse terrestre, mais comme le signe de la rédemption, le gage de la paix et du pardon futurs.

— Non, non, Antoinette, — et il sourit faiblement ; — il est trop tard pour tenter de me convertir. J’ai déjà réglé mes affaires spirituelles avec le docteur Ormsby qui m’a lu des prières et qui a réussi à m’empêcher, avec beaucoup de difficulté je dois l’avouer, de maudire le misérable qui a tranché le fil de mon existence.

— Mais, cela ne vous fera pas de mal si vous me permettez de dire une prière ici, près de votre lit ?

— Je suis ici, ma chère dame, pour accomplir le grave devoir qui m’incombe, — intervint d’une voix ferme, quoique polie, le révérend Ormsby qui s’avançait vers eux. — Jusqu’ici, sachant que vous aviez beaucoup à vous dire, je me suis abstenu de vous gêner par ma présence ; mais si vous désirez entendre une prière ou une lecture, major Sternfield, je suis prêt à vous les faire.

— Sans doute vous devez l’être, docteur, répondit Sternfield avec un sourire étrange. Ce serait une chose excessivement mortifiante de me voir, au dernier moment, sortir de votre troupeau pour entrer dans l’Église de Rome.

— Oh ! cher Audley, ne parlez pas aussi légèrement de tout ce qu’il y a de plus sacré sur la terre. Si votre cœur penche vers la foi de mes pères, ne permettez pas que…

— Tais-toi, enfant, assez d’une semblable folie. Je mourrai avec la foi dans laquelle je suis né et j’ai grandi.

— Alors, le docteur Ormsby va vous lire de suite des prières ; votre temps, mon cher, cher époux, est très-court.

— Ne commence pas à coasser, Antoinette, cela ne me ferait aucun bien. Je suis prêt, docteur, mais excusez si je vous exprime l’espoir que vous ne serez pas trop long.

— L’état de faiblesse où vous êtes ne me permet pas de l’être ; croyez-moi, je n’outrepasserai pas vos forces.

En ce moment on entendit frapper à la porte de la chambre qui fut instantanément ouverte par le révérend Ormsby.

— Un messager pour vous, mademoiselle de Mirecourt, dit-il.

Antoinette regarda vers la porte entr’ouverte et reconnut Jeanne à l’instant. Après avoir dit à Sternfield qu’elle ne serait pas longtemps, elle sortit pour aller à la nouvelle venue.

Celle-ci lui annonça à voix basse que madame d’Aulnay l’avait envoyée avec l’injonction formelle de ne pas revenir sans ramener mademoiselle Antoinette avec elle.

— Mais, bon Dieu ! mademoiselle de Mirecourt, qu’est-ce que tout ceci veut donc dire ? — demanda la vieille domestique en l’entraînant plus avant dans le passage, afin que le son de leur voix ne troublât pas le ministre qui commençait à lire tout haut. — M. d’Aulnay, d’ordinaire si calme, si pacifique, ressemble à un enragé. Il prétend que vous nous avez tous déshonorés et que votre père va mourir de chagrin et de honte ; il a querellé ma bourgeoise toute la matinée, lui disant qu’elle était aussi blâmable que vous : cela m’a d’autant plus étonnée que jamais, à ma connaissance, il n’a dit un seul mot désagréable à sa femme depuis leur mariage. Madame d’Aulnay a fini par lui dire que si vous étiez sortie pour aller voir seule le major Sternfield, c’est que vous en aviez le droit, parce que vous êtes sa femme ! C’est cet imbécile de Paul qui, sur la demande que lui fit M. d’Aulnay d’où il venait en le voyant arriver dans la cour, s’est empressé de le lui dire. Mais, ma chère demoiselle, est-ce bien vrai ce qu’a dit Madame d’Aulnay ?

— Oui, Jeanne, répondit douloureusement Antoinette ; le major Sternfield, qui est mourant dans cette chambre, est mon mari : j’ai été secrètement mariée à lui.

— Oh ! mademoiselle Antoinette ! — s’écria la vieille femme de chambre en élevant ses deux mains vers le ciel, — je n’aurais jamais pu croire qu’une jeune fille aussi pieuse que vous, qui a été élevée avec tant de soins, aurait consenti à une pareille chose. Que vont dire ce pauvre M. de Mirecourt et madame Gérard ? Que ne dira pas le monde ?

Antoinette tressaillit.

— Hélas ! dit-elle, j’ai déjà bien amèrement déploré ma folie, mais cela ne la réparera pas : j’ai encore devant moi une longue expiation.

— Et combien de temps allez-vous rester dans cette maison, pauvre chère enfant ?

— Jusqu’à ce que tout soit fini, s’il m’en donne la permission.

— Excusez-moi, mais de quel service peut lui être votre présence ici ? Revenez à la maison, venez. Il n’est pas convenable pour une jeune dame de votre âge d’être seule ici, sans autres personnes que des soldats et de galants officiers.

— Jeanne, quand bien même mon père viendrait me chercher, je ne pourrais pas, je ne voudrais pas m’en aller.

— Alors, je suppose qu’il est inutile d’insister en face d’une détermination aussi formelle ; mais ce fut un jour bien fatal pour nous tous que celui où l’habit rouge a fait sa première apparition dans notre demeure si paisible. Rentrez, ma chère demoiselle Antoinette ; je vais m’asseoir ici, car ce beau major qui m’a toujours regardée avec le plus superbe dédain, n’aimerait peut-être pas à me voir dans sa chambre funèbre.

— Mais, Jeanne, vous serez mal à l’aise ici : il y a tant de figures étrangères qui passent et repassent.

— Et qu’y a-t-il autre chose à craindre que de les voir me regarder ? Une vieille femme comme moi doit-elle s’occuper de leurs regards curieux? Il n’en serait pas de même s’ils avaient à lorgner votre belle figure. Rentrez, et appelez-moi quand je pourrai vous être de quelqu’utilité. En attendant, je vais m’asseoir ici.

Le révérend Ormsby lisait encore quand Antoinette rentra. La jeune femme alla se mettre à genoux dans un coin de la chambre et adressa au ciel des prières ardentes pour l’âme qui touchait de si près à l’éternité. Pendant ce temps-là une lourde torpeur s’empara de Sternfield, et quand le chapelain, qui avait fini l’exercice de son ministère, lui adressa la parole, ses réponses étaient confuses et presqu’inintelligibles.

— Je vais vous laisser pour quelques instants, dit le docteur Ormsby en fermant son livre. Je crois, ma chère dame, que vous auriez bien mieux fait d’introduire ici cette femme respectable qui pourrait vous assister. Si notre pauvre Sternfield recouvre ses sens, ce qui n’est pas probable, elle pourrait laisser la chambre dans le cas où sa présence l’incommoderait. Je reviendrai dans quelques heures.

Suivant cet avis, Antoinette fit entrer Jeanne ; mais ne voulant pas courir le risque de contrarier le mourant s’il revenait à lui, elle la fit placer derrière l’écran qui avait déjà servi à la cacher elle-même.

Le temps passait lentement ; aucun autre bruit que celui causé par la respiration saccadée du moribond ne troublait le silence qui régnait dans toute la demeure. Mues par une délicatesse et une bienveillance de sentiment qui leur fit le plus grand honneur, les autres personnes de la maison évitaient de faire le moindre bruit en marchant ou en parlant.

Un peu après-midi, un léger coup fut frappé à la porte : Jeanne se hâta d’aller ouvrir. C’était un soldat portant un plateau sur lequel il y avait quelques rafraîchissements que, dit-il, le docteur Manby lui avait le matin, recommandé d’apporter au malade.

— Je commence à avoir une meilleure opinion de ces habits rouges, se dit Jeanne en disposant les mets sur une petite table qu’elle approcha près d’Antoinette. Ah ! je le crains bien, vous, belle figure, vous étiez un des pires de toute la bande.

Et elle regardait le blessé qui, par sa contenance, ressemblait à une statue.

Elle invita vivement la jeune femme à prendre quelques rafraîchissements qu’elle disposa devant elle ; mais Antoinette avait le cœur trop gros de chagrins. Jeanne fut donc obligée d’enlever le plateau intact, et se consola par la pensée que si la jeune cousine de madame d’Aulnay ne mangeait pas, ce n’était pas au moins pour la déplorable raison qu’elle n’avait pas de quoi manger.

Le soleil s’était couché derrière des montagnes de nuages, laissant ça et là dans le ciel de larges sillons cramoisis ; le crépuscule tombait rapidement et ses ombres blafardes rendaient plus pâle et plus lugubre le visage hagard du blessé qui reposait immobile dans son lit. Tout-à-coup il remua, ses paupières allourdies s’ouvrirent et d’une voix faible qu’on avait peine à reconnaître pour celle de Sternfieid :

— Es-tu là, Antoinette ? demanda-t-il.

Une légère pression de main et un mot doucement modulé furent la réponse.

— Déterminée à me voir jusqu’au bout de mon voyage ? Cette fin doit approcher, car ma vue s’obscurcit singulièrement.

— Le crépuscule arrive, cher Audley : ce pourrait être cela.

— Non, mais mon crépuscule à moi ne verra pas d’autres levers du soleil. Eh ! bien, ce n’est pas là la mort d’un soldat ; mais elle aurait pu être pire : au moins, je ne souffre pas.

— Et vous avez eu le temps, cher mari, de vous réconcilier avec Dieu.

— Oui, oui, et de dicter, par-dessus le marché, une lettre d’adieu à mes deux jeunes sœurs qui demeurent dans la petite ville du Warwickshire où je suis né. Ah ! je n’avais pas rêvé, il y a un an, que je trouverais mon tombeau dans les neiges du Canada, et surtout à une période aussi prématurée de ma joyeuse vie. Peut-être aurais-je mieux fait de ne pas exiger de toi cette promesse de secret ; mais tu m’as dit si souvent que notre mariage n’était pas validement complété, que j’ai craint que s’il venait à être connu, tes amis ne te conseillassent de recourir au divorce. En attendant le jour où, sans crainte, tu prendrais possession de la fortune de ta mère, j’espérais qu’il m’arriverait quelque bonne chance : la mort de ton père, par exemple, — à cette heure-solennelle, je parle franchement, comme tu vois, Antoinette, — ou d’autres circonstances qui t’auraient mise entièrement, toi et ta réputation, en mon pouvoir. Mais mes rêves, comme ma vie, achèvent.

Un long silence, interrompu seulement par les sanglots d’Antoinette, suivit ces sinistres paroles.

Écoute-moi, enfant, reprit le mourant ; approche-toi plus près, car j’ai à te faire un aveu que jamais je n’aurais adressé à un être humain : ta douce patience a fini par me toucher, et, avant de quitter la terre pour toujours, j’ai à te demander pardon pour tout ce que je t’ai fait souffrir, pour toutes mes cruautés et mes injustices envers toi. Oh ! accorde-le moi.

— De tout mon cœur, dit-elle d’un accent touché et en appliquant ses lèvres sur son front recouvert déjà des ombres de la mort. Puisse Dieu me pardonner toutes mes erreurs comme je vous pardonne !

Il sourit faiblement, et ses doigts serrèrent la main mignonne qui les tenait.

Le crépuscule augmentait toujours. Plus froide devenait la pression des mains du mourant, plus vives étaient les ombres qui se répandaient autour de ses yeux et de sa bouche ; et quand, enfin, la malheureuse jeune femme qui le suivait attentivement des yeux prononça à haute voix son nom, elle n’obtint pas de réponse, ni du regard ni de le voix.

— Jeanne, ici, venez ici ! dit-elle en poussant un cri perçant.

La vieille femme courut à elle, et, après avoir jeté un coup d’œil sur le visage de marbre de Sternfield, elle dégagea doucement la main d’Antoinette de l’étreinte glacée où elle était encore tenue.

— Comme il a passé doucement ! dit-elle à voix basse. Des sanglots et des pleurs donnèrent du soulagement au cœur surchargé d’Antoinette.

Un moment après, le docteur Ormsby entra.

— Emmenez-la à la maison, dit-il avec compassion en la levant du lit sur lequel elle s’était jetée ; — emmenez-la ; elle a été assez cruellement éprouvée comme cela. Je verrai à tout.

Involontairement et passivement Antoinette se laissa habiller par Jeanne et embarquer dans la voiture qu’un domestique d’un des officiers était allé chercher.

Arrivées à la maison, la femme de chambre la déshabilla et la mit au lit, ayant préalablement averti madame d’Aulnay qu’à tout prix elle ne devait pas entrer dans la chambre de sa cousine ce soir-là.

Mais ces tendres soins, non plus que la potion calmante qu’elle prit, ne purent chasser la maladie qui, provoquée par tant de secousses, s’approchait à grands pas. D’un lourd sommeil léthargique elle tomba dans le délire. Le médecin fut appelé, et les personnes de la maison apprirent bientôt avec épouvante que mademoiselle de Mirecourt était dangereusement malade d’une fièvre cérébrale.