Antoinette de Mirecourt/33

Traduction par Joseph Auguste Genand.
J. B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 335-343).


XXXIII.


Pendant que la jeune femme gisait sur son lit de douleur, insensible à tout ce qui se passait autour d’elle et luttant avec toute l’énergie de la jeunesse contre la maladie et la mort, les dépouilles mortelles du beau major Sternfield étaient confiées à leur dernière demeure.

Les mauvaises langues s’en donnèrent à cœur joie avec le nom d’Audley et celui de la malheureuse Antoinette, et si celle-ci avait eu connaissance de la moitié seulement des histoires erronées que la malice inventait et que répétait la légèreté, sa convalescence ne se serait probablement jamais opérée. Toute allusion de cette nature fut soigneusement éliminée, et on usa de soins extraordinaires, d’une grande habileté médicale pour son rétablissement, si bien qu’après huit jours d’anxiétés elle fut déclarée hors de danger. Elle était cependant extraordinairement faible, et celles de ses amies qui furent admises auprès d’elle ne manquèrent pas de hocher la tête et de se dire les unes aux autres que jamais elle ne reviendrait entièrement à la santé.

À la première nouvelle de la maladie de sa fille, M. de Mirecourt était accouru à Montréal. Quels qu’eussent été ses premiers sentiments d’indignation et de honte en apprenant la funeste histoire de son mariage secret, l’attaque de maladie dangereuse qu’elle venait de subir, faisant prévaloir sa tendresse paternelle, lui fit renoncer, non-seulement alors, mais même après son recouvrement, aux réprimandes et aux reproches.

Deux mois environ après la mort du major Sternfield, une après-dînée que la malade, cédant aux pressantes instances de sa cousine, s’était rendue dans son charmant petit boudoir, madame d’Aulnay fut mandée au salon.

Elle revint presqu’aussitôt.

— Ma chère petite Antoinette, — lui dit-elle en la cajolant, — un vieil ami demande la faveur de te voir : c’est le colonel Evelyn. Ne le recevras-tu pas ?

Oh ! comme les couleurs de la jeune fille changèrent vite, comme son cœur tressaillit étrangement en entendant ce nom ! Madame d’Aulnay prenant involontairement avantage de ce silence qu’elle regarda comme un assentiment, sortit de suite, et, un instant après, on entendit résonner dans le passage le bruit de pas fermes et assurés. Un épais brouillard, résultat de sa faiblesse ou de son agitation, passa devant les yeux d’Antoinette, et quand elle recouvra possession d’elle-même, elle était seule avec le colonel Evelyn qui tenait ses mains, et avait ses yeux amoureusement tournés vers les siens.

— Vous avez été très-malade ? demanda-t-il d’une voix émue.

— Oui, mais je me rétablis rapidement, — répondit-elle en faisant un effort désespéré pour se composer un maintien et en retirant ses mains que le colonel tenait encore.

Un silence suivit, silence presque pénible pour la jeune femme nerveuse et agitée, car les yeux du militaire étaient fixés sur elle, et sous leur influence elle se sentait singulièrement confuse. Enfin, d’une voix dont les tremblements involontaires disaient que lui aussi subissait une vive émotion, il reprit :

— Me pardonnerez-vous, Antoinette, si, au risque de vous peiner, je fais un retour sur le triste passé, sur cet étrange secret qui a fait plus d’un malheureux ?… Est-ce que… votre mariage avec Audley Sternfield était la seule raison qui vous a fait rejeter mes propositions ?

Antoinette devint mortellement blême et appuya ses mains sur sa poitrine comme pour maîtriser son agitation.

— Colonel Evelyn, dit-elle enfin, ne me parlez pas de ma folie passée, du moins jusqu’à ce que j’aie acquis assez de forces pour soutenir les allusions qu’on pourrait y faire. Combien vous avez dû vous étonner de ma démence ! combien vous avez dû me condamner et me mépriser !

Sa seule réponse fut de l’attirer vivement à lui, et, la prenant ardemment sur son cœur :

— Ma chère lui dit-il à l’oreille, après avoir tant souffert et avoir été aussi rudement éprouvée, vous êtes donc à moi, enfin !

Il n’y avait plus besoin de détour ni de dissimulation, et, d’une voix brisée par l’émotion, elle lui manifesta toute sa gratitude, sa joie, son bonheur.

Ils avaient beaucoup à se dire l’un et l’autre. Avec une candeur enfantine devant laquelle cet austère militaire aurait pu s’agenouiller, elle lui raconta l’histoire de cette rude et dure épreuve. Elle hésita, il est vrai, quand elle en vint à la partie où il avait lui-même été acteur dans ce grand drame de sa vie à elle, quand elle dut reconnaître combien il était devenu cher à son cœur ; mais elle finit par lui dire tout, ses efforts incessants pour lutter contre son amour naissant, ses tentations et ses souffrances.

Lorsqu’elle eut terminé son récit, au cours duquel elle avait évité autant que possible de mentionner le nom de celui qui l’avait rendue aussi malheureuse, — elle laissa glisser sa tête sur le bras du canapé ; mais Evelyn l’attirant sur sa poitrine :

— Voilà, dit-il, la seule place où elle doit désormais reposer. Ô ma bien-aimée ! comme l’or que l’on retire purifié de la fournaise, ainsi sortez-vous de cette violente épreuve : vous êtes ce que, dès le commencement, j’avais cru, j’avais espéré que vous étiez.

— Mais, colonel Evelyn — et elle releva tout-à-coup son visage sur lequel une pâleur de marbre avait remplacé le vif incarnant qui s’y faisait remarquer depuis quelques instants, — on a dit tant de vilaines choses sur mon compte. Comment pouvez-vous ainsi sans crainte braver le jugement du monde et faire votre femme de celle qui est l’objet de sa censure et peut-être de son mépris ?

— Il y a bien longtemps déjà que j’ai cessé de m’occuper des jugements ou des opinions du monde, et je ne souffrirai jamais qu’il m’influence quand le bonheur de toute ma vie est en jeu. Ne tourmentez pas votre esprit par des bagatelles et des fantômes, ma chère Antoinette. Grâce à la miséricorde de ce Dieu tout-puissant que j’ai si criminellement oublié dans les jours néfastes de ma vie d’adversité et au service duquel vos conseils et vos exemples vont me ramener, l’avenir se lève devant nous brillant et plein de séductions. Le consentement de votre père est déjà obtenu.

Antoinette fit un mouvement de joie inexprimable.

— Oui, continua-t-il, avant de vous renouveler ma demande, j’ai cru qu’il n’était que juste de m’adresser à lui. Il a consenti sans trop d’hésitation, après m’avoir déclaré toutefois que si les circonstances n’avaient pas forcé M. Louis Beauchesne de s’expatrier pour toujours, il ne se serait jamais rendu à ma prière.

— Oh ! colonel Evelyn, s’écria-t-elle pendant que des larmes tombaient de ses yeux, je suis trop heureuse ; laissez-moi maintenant, car cet excès de bonheur m’accable.

— Chère, vous n’êtes pas plus heureuse que je le suis.

Et il porta tendrement à ses lèvres la main de la jeune femme, dans le second doigt de laquelle brillait l’anneau nuptial qu’y avait passé le major Sternfield. Comme ses yeux restaient fixés sur ce symbole du lien conjugal, Antoinette rougit douloureusement ; mais il reprit avec douceur :

— Un autre le remplacera bientôt, ma bien-aimée ; celui-là apportera, espérons-le, plus de bonheur que celui-ci… Mais je dois vous quitter, car cette entrevue a causé assez d’émotions et je dois veiller soigneusement à la conservation du cher trésor que je viens de retrouver.

Antoinette se hâta de monter à sa chambre pour y donner libre cours, par des pleurs et de ferventes prières d’actions de grâce qu’elle adressa au ciel, à la joie qui remplissait son jeune cœur jusqu’à le déborder. Elle n’avait pas encore recouvré son calme qu’un léger coup fut frappé à la porte et que madame d’Aulnay, moitié sanglotante, moitié souriante, se précipitait dans ses bras.

— Ma pauvre petite cousine, s’écria-t-elle, n’est-ce pas comme un roman, un conte de fée ? Je viens de laisser mon oncle de Mirecourt qui est dans la Bibliothèque avec ce cher colonel Evelyn : les choses marchent aussi bien que le cœur puisse le désirer.

— Et mon cher papa a donné son entier consentement ?

— Oui, et c’est bien ce qu’il avait de mieux à faire, dit Lucille d’un air significatif. Il savait très-bien qu’après l’éclat qui a accompagné la mort de Sternfield et la divulgation du secret qui avait été si scrupuleusement gardé jusque-là, il n’aurait pu facilement te trouver un mari convenable. La bonne et honorable conduite d’Evelyn y a été, aussi, pour beaucoup. Pendant que tu étais en proie aux premières attaques de la fièvre, le colonel est venu ici presque fou de douleur à la nouvelle du danger que tu courais. Ton pauvre père se trouvait par hasard dans la chambre où il fut introduit par la distraite Justine qui, comme les autres domestiques semblait avoir perdu l’esprit ; ils échangèrent quelques paroles, ayant eu, comme tu sais, occasion de faire connaissance dans le mémorable voyage de mon oncle de Mirecourt à Québec. Je ne sais pas exactement comment les choses se passèrent, mais toujours est-il que le colonel Evelyn ouvrit entièrement son cœur à ton père, lui fit part de ses craintes, de ses espérances, de ses sentiments, et reçut de lui la sanction de sa demande dans le cas où tu reviendrais à la vie, ce qui, alors, paraissait très-douteux. Nous nous sommes accordés tous ensemble à ne pas courir le risque de t’agiter à ce sujet jusqu’à ce que tu fusses suffisamment rétablie pour permettre à ton fiancé de plaider sa propre cause auprès de toi… Et maintenant, que penses-tu de mes talents en fait de diplomatie ? Deux maris dans le court espace d’une année ! Toutes les jeunes filles de la campagne vont être jalouses de profiter de mon hospitalité… Mais voici ce cher tyran de docteur. Il va être intrigué par le degré rapide auquel ton pouls doit battre maintenant.

À un an de là, en dépit des opinions de certains amis et connaissances de la famille qui avaient obligeamment décidé qu’Antoinette devait de suite entrer dans un couvent ou se retirer sans délai en la solitude de Valmont pour y vivre et mourir dans la plus étroite réclusion, elle fut publiquement unie au colonel Evelyn. Il est difficile de dire si ce fut la surprise ou l’indignation qui prévalut ; mais plus d’une jolie dame exprimèrent en termes peu mesurés le mépris qu’elles avaient pour le colonel Evelyn épousant une jeune fille qui s’était rendue aussi notoire.

Nous n’en dirons pas davantage sur la destinée nouvelle d’Antoinette. Le bonheur rendit bientôt à sa délicate constitution la santé qui avait commencé à succomber si rapidement sous les vicissitudes et les épreuves de sa jeunesse. À son mari dévoué qui l’idolâtrait elle procura cette félicité sans nuages que pendant tant d’années de sa vie il avait désespéré de jamais connaître, et, en assurant son bonheur, elle fit le sien.

Louis Beauchesne qui, grâce au concours de quelques amis, fut assez heureux pour s’échapper du Canada malgré les perquisitions actives dirigées contre lui, ne revint jamais en ce pays. Il fut accueilli avec empressement en France où, à cette époque, on recevait à bras ouverts les Canadiens qui laissaient leur pays natal pour venir vivre sur le sol de la mère-patrie. Quelques années plus tard, il forma de nouveaux liens et des amitiés nouvelles qui lui procurèrent le bonheur, mais qui ne lui firent jamais oublier ceux de son enfance et de sa jeunesse.

Le savant M. d’Aulnay retourna à ses livres avec une nouvelle ardeur, après l’étrange période de trouble et de confusion qui avait passé sur son ménage. Sa jolie femme continua ses coquetteries d’autrefois et fut toujours prête à aider ses jeunes amies dans leurs affaires de cœur, mais elle professa jusqu’au dernier instant de sa carrière une prudente horreur des mariages secrets.