Antoinette de Mirecourt/29

Traduction par Joseph Auguste Genand.
J. B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 274-286).


XXIX.


L’été avait fait place à l’automne, non pas à l’automne des autres pays avec son ciel de plomb et ses feuillages flétris, mais à notre bel automne canadien avec son atmosphère tempérée, ses bois magnifiques et ses splendides forêts.

Avez-vous jamais remarqué, lecteurs, combien est merveilleux le changement qu’opère dans notre nature la première gelée sérieuse de l’automne ? La veille, vous vous êtes couchés après avoir jeté un regard d’adieu sur les vertes collines et les bois d’émeraude ; à votre réveil, vous trouvez la terre et le désert recouverts d’une couleur nouvelle. Ici, le riche incarnat de l’érable brûlé par le soleil contraste avec le jaune pale et délicat du bouleau ; là, les feuilles tremblantes et argentées du peuplier avec le safran du vaste sycomore ; plus loin, les baies cramoisies du chêne et les vignes somptueusement teintes qui ont un éclat encore plus vif sur le fond sombre des grands pins. Ah ! si jamais la beauté semble sourire délicieusement avant de se faner pour toujours, c’est bien dans le feuillage de nos forêts d’automne.

Antoinette était assise à sa fenêtre, contemplant avec mélancolie la scène magnifique qui se déroulait devant elle. Des coussins amoncelés sur sa chaise, une petite fiole et un verre placés à côté d’elle, et surtout la douloureuse délicatesse de son apparence, disaient qu’elle était convalescente. Près d’elle était madame Gérard qui demanda tout-à-coup :

— Veux-tu savoir ce que le docteur Le Bourdais a dit, chère enfant ?

Une ombre de sourire et une légère inclinaison de tête furent la seule réponse à cette question.

— Eh ! bien, il a déclaré que tes poumons sont parfaitement sains, et que tout ce dont tu as besoin, c’est de la distraction et d’un peu de plaisir. Il trouve que la vie que tu mènes ici est trop monotone et trop tranquille pour l’état actuel de ta santé, et il recommande une promenade immédiate à la ville.

— En ville ! répéta Antoinette d’un air consterné : ah ! c’est bien le pire conseil qu’il pouvait donner. Non, je ne laisserai pas cette maison : ici, au moins, j’ai le repos et la paix, tout ce que je puis désirer ou espérer sur la terre.

— Ma bien chère Antoinette, il faut que tu partes, cela a été jugé nécessaire dans l’intérêt de ta santé. D’ailleurs, tu ne resteras à Montréal que quelques semaines, juste assez de temps pour satisfaire les désirs du médecin et l’inquiétude sans cesse croissante de ton père.

Trop docile ou trop faible pour résister longtemps, la jeune femme eut bientôt cédé, et huit jours après elle était assise dans le salon de madame d’Aulnay et subissait, comme une enfant obéissante, les félicitations et les caresses de sa cousine qui se réjouissait cordialement de son arrivée.

— Quel bonheur de t’avoir encore avec nous, chère Antoinette ! dit-elle. Je suis déterminée à ce que tu t’amuses bien.

— Nos idées de plaisir sont maintenant bien différentes, Lucille, et tu ne dois pas oublier qu’étant en convalescence j’ai besoin de repos et dois me coucher de bonne heure.

— Non pas, enfant. Tu as pris l’habitude d’une tristesse mortelle dans ton sombre manoir, il te faut maintenant un peu de gaieté pour te remettre en bonne santé. Est-ce que le médecin ne t’a pas dit la même chose ?

— Pas précisément : il a déclaré que ma maladie déjouait son art, qu’il ne pouvait parvenir à remonter à son origine, et qu’en désespoir de cause il ordonnait un changement d’air pour voir quel effet en résultera. Chère Lucille, veuille bien te rappeler les conditions auxquelles je suis ici.

— Oh ! oui, je me souviens t’avoir étourdiment promis de te laisser aussi isolée, aussi solitaire que tu le désirerais ; je suppose donc que je vais respecter ma promesse, pendant quelque temps au moins ; mais tu feras sans doute une exception en faveur de Sternfield ?

Une légère rougeur couvrit le front de la jeune fille lorsqu’elle répondit :

— Non, je ne dois pas refuser de le voir.

— Aussi bien, c’est ce que tu as de mieux à faire. Ses visites te serviront à le surveiller de plus près.

Antoinette leva sur sa cousine un regard de douloureuse curiosité, à ces mots.

— Peut-être, continua Lucille, ne devrais-je pas te dire cela, mais tu l’apprendrais plus brusquement ailleurs : eh ! bien, on dit qu’il mène depuis quelque temps une vie très-volage.

L’inquiétude qui se lisait dans les yeux d’Antoinette augmentait d’intensité.

— Oui, ajouta Lucille, sans parler de fautes encore plus impardonnables et que je m’abstiendrai de mentionner, il parait qu’il est devenu un joueur fieffé : on dit que ses pertes sont énormes. C’est probablement sa complète séparation de toi qui l’a ainsi jeté dans le désespoir.

Antoinette soupira — un long et profond soupir. Oh ! comme l’avenir pour elle s’assombrissait tous les jours davantage ! Le joueur fieffé, le libertin prodigue dont les fautes servaient de pâture aux cancans de tout le monde, était le compagnon de sa vie, son mari à elle ; et elle n’attendait que sa volonté, qu’un mot de lui pour laisser les tendres amis de son enfance, son heureuse demeure, peut-être son pays natal, et le suivre lui et sa fortune ruinée. Il lui restait cependant une suprême espérance : sa santé qui déclinait tous les jours ; et ce fut avec de vives palpitations de cœur qu’elle se dit que la mort pourrait la sauver d’une union dont elle entrevoyait la consommation avec une terreur inexprimable.

— Je n’ai aucun doute, continua madame d’Aulnay, qu’Audley se réformera quand votre mariage sera connu publiquement, et il fera probablement un excellent mari.

— Silence ! silence ! implora Antoinette, torturée presqu’au-delà de ses forces par les observations malavisées de sa cousine.

— Certainement, chère enfant ; je n’insisterai plus sur ce sujet, puisqu’il te cause de la peine. Parlons d’un autre caractère bien différent, du colonel Evelyn : il faut que tu saches qu’il est devenu le misanthrope le plus sombre, le sauvage le plus prononcé que tu puisses imaginer. Aux différentes invitations que je lui ai envoyées, après ton départ de la ville, il m’a fait parvenir les refus les plus courts et les plus formels possibles, il n’a pas même eu la politesse de me faire ensuite des visites : comme les pécheurs dont parle Saint Paul, le dernier état de cet homme est pire que le premier… Ah ! voici que j’entends le bruit d’une voiture à la porte : c’est Sternfield ; j’avais bien pensé qu’il ne serait pas longtemps sans venir te présenter ses devoirs… Mais, je vais aller en haut pour un instant ; je reviens de suite.

Quels qu’eussent été le récent genre de vie de Sternfield, ses fautes ou ses torts, il n’en paraissait rien, quand il entra, sur ses traits gais et insouciants ; et en franchissant le seuil de la porte, il offrit un contraste si frappant avec la délicate jeune fille, que celle-ci ne put s’empêcher de penser avec angoisse qu’elle seule portait le fardeau de leur faute mutuelle.

Avec son beau sourire d’autrefois, il se laissa glisser sur l’ottomane, aux pieds de sa femme.

— Ainsi, ma petite Antoinette, ils t’ont envoyée à Montréal pour te rétablir ? dit-il. C’est bien ce qu’ils pouvaient faire de mieux, car la tristesse qui règne là-bas à Valmont est plus que suffisante pour détruire en moins de six mois la plus robuste constitution.

— Je n’ai jamais trouvé Valmont triste, Audley ; j’y suis née, j’y ai été élevée, et cette campagne m’est chère au-delà de tout ce que je puis dire.

— Quant à cela, il en est de même pour l’Esquimau vis-à-vis des terres stériles qu’il habite ; mais tu avoueras que je ne suis pas allé souvent te déranger dans ces derniers temps ; dans la première et dernière visite que je t’ai faite au clair de la lune, j’ai pris la bonne résolution de ne pas troubler la paix de ton esprit et de ne pas retarder ainsi ton retour à la santé.

— Merci. Vous avez été rempli de considération : je vous en ai de la reconnaissance.

Le jeune homme toussa, comme s’il eut été embarrassé, puis il reprit :

— Pendant que madame d’Aulnay est hors de cette chambre, je dois te dire que, me trouvant naturellement bien isolé pendant ton absence, j’ai cherché des distractions et des plaisirs qu’un moraliste rigide pourrait peut-être censurer ; mais je vais reprendre courage et espérer de votre délicieux proverbe français « à tout péché miséricorde. »

Antoinette était silencieuse. Il continua :

— Madame d’Aulnay, qui est aussi indiscrète et légère que belle et charmante, s’est imaginé de faire une inquisition sur ma conduite, me menaçant en même temps de s’en plaindre à toi. Je lui ai dit que c’était assez pour moi d’avoir à rendre compte de mes actions à ma femme, sans être astreint à faire la même chose à l’amie de ma femme. N’étais-je pas justifiable de lui parler ainsi ?

— Je ne me permets jamais de trouver à redire au sujet de vos actions, Audley.

— Tiens toujours à cette détermination, Antoinette, et tu feras une des plus parfaites petites femmes du monde. Mais, laissons ce sujet pour en aborder un plus agréable. Je suppose que tu es revenue à la ville pour y chercher un peu de gaieté, et non pas t’y claquemurer comme tu l’as fait à la campagne. En prévision d’un but aussi louable, je viendrai te chercher demain après-midi pour faire une longue promenade ; nous irons où tu voudras, mais madame d’Aulnay ne sera pas de la partie.

— Dans ce cas, je ne dois pas y aller.

— Pourquoi cela ? demanda-t-il aussitôt avec irritation.

— D’abord, je ne veux pas offenser Lucille qui est pour moi pleine de sollicitude et de considération ; ensuite, il ne serait pas convenable de me promener seule avec un monsieur, le lendemain de mon arrivée. Cela parviendrait aux oreilles de mon père, et…

— En un mot, Antoinette, tu es la plus prudente et la plus circonspecte de toutes les jeunes femmes. Il n’y a pas de danger que ton cœur et tes sentiments soient en contradiction avec ton jugement ; mais, puisque tu ne veux pas accepter mon offre, ne sois pas offensée si tu me vois, avec quelque jeune demoiselle moins scrupuleuse que toi.

L’arrivée de madame d’Aulnay mit fin à cette conversation qui commençait à prendre une tournure un peu défavorable ; et après une causerie d’une demi-heure, Sternfield partit.

Le lendemain était une de ces magnifiques journées d’octobre qui nous dédommagent presque de la fuite des oiseaux, de la chute des feuilles et qui ont un charme particulier préférable peut-être à celui de l’été lui-même. La voiture de madame d’Aulnay attendait de bonne heure, devant la porte de la maison. En vain Antoinette pria sa cousine de l’excuser si elle ne pouvait sortir avec elle, en vain lui fit-elle part de la demande de Sternfield et du refus qui l’avait accompagnée.

— Pour cette raison même tu devrais sortir avec moi, dit Lucille. Tu dois lui montrer que tu as l’intention de te promener pour exercer une surveillance active sur ses actions. Viens, car je ne souffrirai pas de refus.

Madame d’Aulnay gagna. Antoinette, le cœur triste et abattu que ni les rayons dorés du soleil, ni l’air agréable qui se répandait dans l’atmosphère ne purent relever, prit place dans la jolie petite voiture de sa cousine.

Arrivées sur la rue Notre-Dame, Lucille qui avait comme de coutume à faire quelques empiètes, ordonna au cocher d’arrêter devant un de ces étroits petits magasins si différents des grands établissements de nos jours.

Elle venait à peine d’entrer, que le léger et gracieux équipage de Sternfield passa. À côté du militaire était assise une de ces jeunes beautés qui avait une part de ses attentions et de ses flatteries. En passant près d’Antoinette, cette demoiselle dirigea vers elle un regard de superbe triomphe.

Antoinette n’était pas remise de la pénible sensation causée par cette rencontre, qu’elle aperçut, venant vers elle, un ami dont la vue fit battre son cœur avec une rapidité extraordinaire : c’était le colonel Evelyn. Croyant qu’il passerait à côté d’elle sans paraître la remarquer, elle détourna les yeux ; mais, lui, cédant à une influence dont il subissait rarement le contrôle, celle de l’impulsion, s’arrêta subitement, s’approcha, et, après quelques paroles de politesse, lui demanda depuis quand elle était arrivée ?

Revenant promptement de son étonnement, Antoinette satisfit en deux mots à cette question.

— J’ai appris que vous aviez été bien malade depuis la dernière fois que je vous ai vue : est-ce vrai ?

— De pareilles nouvelles sont toujours exagérées, répondit-elle en essayant vainement de paraître indifférente.

— Cependant, vous n’avez pas l’apparence d’une personne en bonne santé : est-ce l’esprit ou le corps qui est malade, mademoiselle de Mirecourt ?

Et il examina d’un œil scrutateur les traits de la jeune fille. Se penchant vers elle, il poursuivit à voix basse :

— Vous m’avez dit, une fois, que vous étiez très-malheureuse, et j’avais à peine ajouté foi à vos paroles ; aujourd’hui, je lis sur votre figure que vous disiez la vérité. Eh ! bien, pour expier mon incrédulité, et en considération de l’immense affection que j’ai eue pour vous, je désire vous donner un conseil : peut-il être utile de vous avertir de ne placer aucune confiance en Audley Sternfield ? Il est indigne de l’amour d’une honnête femme.

— Trop tard !… trop tard !… le passé est irrévocable.

— Oui, après ce que j’ai vu, j’aurais dû savoir qu’il en était ainsi. Eh ! bien, mademoiselle de Mirecourt, permettez-moi de vous dire que vous avez choisi un appui bien fragile ; mais les regrets sont superflus : adieu !

Touchant le bord de son chapeau, il s’éloigna au moment même où madame d’Aulnay, qui avait terminé ses achats, sortait du magasin, après avoir fatigué le propriétaire et le commis pour une nuance lilas à la recherche de laquelle tout l’établissement avait été mis sans-dessus-dessous.

Encore sous l’effet de l’entrevue qu’elle venait d’avoir avec le colonel Evelyn, Antoinette n’était pas en veine de conversation. Après avoir poussé jusqu’à la Place Dalhousie où s’élevait la citadelle surmontée du drapeau britannique et environnée de quelques canons rouillés qui avaient été presque toute la défense de Montréal contre trois armées assiégeantes, elles reprirent le chemin de la maison. Elles rencontrèrent de nouveau Sternfield et sa compagne triomphante. À leurs saluts empressés, madame d’Aulnay ne répondit que par un signe de tête froid et dédaigneux qui blessa le major autant que le salut indifférent et calmé d’Antoinette. Lucille était excessivement montée, et elle tonna contre Sternfield avec une vivacité et une énergie qui n’auraient pas été plus grandes si elle eut été à la place d’Antoinette.

— Puis-je dire à Jeanne que tu n’es pas à la maison, la prochaine fois qu’il viendra pour te voir ? Ne dis pas non… je le ferai. Cet insolent mari doit être, d’une manière ou d’une autre, ramené au sentiment de la réalité.

Le jour suivant, le docteur Manby, un des chirurgiens de l’armée et un habitué de la maison d’Aulnay, vint, et il s’informa si particulièrement de la santé d’Antoinette, il montra un si grand désir de la voir, que, malgré l’intention formelle de sa cousine de ne recevoir aucune visite pendant deux ou trois jours, Lucille monta à sa chambre, et, autant par caresses que de force, elle l’entraîna au salon.

Le docteur Manby était un homme tranquille, d’un âge moyen, ni beau ni accompli, mais simplement respectable ; de sorte qu’Antoinette ne se fâcha pas des questions qu’il lui posa, ni de l’espèce d’inquisition qu’il fit sur ses traits.

Comme il se levait pour partir, retenant un instant dans sa main les doigts délicats de la jeune fille, il lui dit:

— Si j’étais votre médecin, mademoiselle de Mirecourt, je ne vous prescrirais ni de la quinine, ni des toniques, mais plutôt une dose quotidienne dé tranquillité de cœur.

— Mais, est-ce que ce remède se trouve dans les pharmacies ? demanda-t-elle en s’efforçant de rire ; ou bien en avez-vous quelques doses toutes prêtes à me donner ?

— Je crains bien que non : mais à votre âge, ma chère demoiselle, on s’en procure facilement. Le meilleur moyen est de prendre beaucoup d’exercice, de voir des personnes agréables et joyeuses, et d’éviter soigneusement toutes pensées absorbantes et mélancoliques. Je reviendrai la semaine prochaine pour voir si ma prescription a été suivie et pour en constater le résultat.

— Quelle bonne nature, mais quel officieux ! dit madame d’Aulnay en faisant remarquer la très-petite taille du docteur Manby qui traversait la rue quelques instants après.

— C’est un bon cœur et un homme aimable, répliqua Antoinette.

Il ne vint à la pensée d’aucune des deux cousines que le colonel Evelyn, incapable de maîtriser l’inquiétude que l’apparence altérée d’Antoinette avait éveillée la veille dans son cœur, — et malgré son amour outragé, malgré la scène ineffaçable qu’il avait surprise entre elle et Sternfield — avait prié le docteur Manby, un des rares amis avec lesquels il était en termes d’intimité, de faire une visite d’apparente civilité à madame d’Aulnay et de savoir par lui à quoi s’en tenir sur le compte de sa jeune cousine.

Il ne faut pas inférer de là que le colonel Evelyn eut changé dans ses sentiments d’éloignement vis-à-vis d’Antoinette ou dans la condamnation sévère qu’il avait faite de sa conduite. Au contraire, l’offense était de celles que cette nature sensible et délicate ne pouvait jamais oublier ; mais, en même temps, il lui restait pour elle un sentiment de puissant intérêt, un sentiment que peut-être il ne pourrait jamais vaincre entièrement, et un regret intense qu’un homme pour lequel elle avait fait tant de sacrifices fut aussi indigne d’elle. Personne ne connaissait mieux que le brave colonel la carrière orageuse du major Sternfield, et lorsqu’il envisageait l’avenir misérable réservé à la jeune fille quand elle serait unie pour la vie à un homme qui violait constamment toutes les lois morales, c’était plutôt avec le chagrin plein d’anxiété d’un père qu’avec la colère d’un prétendant rejeté.