Antoinette de Mirecourt/20

Traduction par Joseph Auguste Genand.
J. B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 185-195).


XX.


Heureusement pour la facile exécution des plans de madame d’Aulnay, le major Sternfield, retenu par un obstacle imprévu, arriva un peu tard. Lorsqu’il parut, monté sur son joli mais fantasque cutter, tous les excursionnistes étaient à leur place.

— L’heure est passée, Sternfield ! Qu’est-ce qui peut vous avoir retenu si longtemps aujourd’hui ? crièrent deux ou trois voix.

Mais il ne daigna pas répondre. Lorsqu’il aperçut Antoinette assise près du colonel Evelyn, le rouge de la colère lui monta au front ; mais surmontant son impatience, il s’approcha de madame d’Aulnay qui, enfoncée dans un amas de robes d’ours et la tête rejetée en arrière, laissait un sourire provoquant se promener sur ses traits.

— Dois-je vous remercier pour cet arrangement ? demanda-t-il un peu vivement et à voix basse. Est-ce vous qui m’avez condamné à me promener seul ?

— Il n’est pas nécessaire que vous vous promeniez seul, major Sternfield. Voilà là-bas le malheureux capitaine Assheton avec deux dames qui comblent son trop petit équipage. Allez le débarrasser d’un de ses charmants fardeaux.

— Fi donc ! répliqua-t-il avec un air de profonde contrariété. Je ne reconnais plus madame d’Aulnay aujourd’hui. Cependant vous m’avez puni ; je dois maintenant user de représailles, et vous infliger ma désagréable compagnie.

Joignant l’action aux paroles, il jeta les rênes à son domestique et sauta dans la voiture de Lucille.

— Vous devenez insupportablement impertinent! se contenta de penser celle-ci qui était loin d’être mécontente de cet arrangement qu’elle avait prévu elle-même.

Quelques sourires et quelques chuchotements accueillirent cette démarche du major ; mais le militaire était l’idole des dames, et, pour tout ce qu’il faisait, il était certain de leur indulgence.

Un autre délai de cinq minutes survint, causé par un monsieur qui sortit de sa voiture déjà trop remplie pour sauter dans celle de Sternfield où il fit monter une des dames que Lucille avait en vain signalée à la charité du mari d’Antoinette. Enfin, tout étant prêt, la troupe partit aux sons joyeux des clochettes.

— Maintenant, madame d’Aulnay, demanda, brusquement Sternfield après un silence de quelques instants, dites-le moi franchement : est-ce vous qui avez fait cet arrangement, ou Antoinette ?

— C’est moi.

— Et pourquoi, je vous le demande, pourquoi me séparer de ma femme quand j’ai tant de choses à lui dire, quand nous avons si peu de temps à rester ensemble ?

— Pour vous punir, major, d’avoir rempli avec tant de mauvaise foi mon message auprès du colonel Evelyn.

— Quoi ! il est venu se plaindre, notre puissant, notre grave, notre révérend colonel ! dit Sternfield en éclatant de rire.

— Non pas : ce n’est que par un pur hasard que j’ai découvert votre supercherie… Mais, grand Dieu ! est-ce que vous voulez nous faire casser le cou en irritant et maltraitant mes chevaux à ce point ? Donnez-moi les rênes de suite, car je crois qu’il est dangereux de vous les confier quand vous êtes d’une humeur aussi maussade.

Sternfield obéit silencieusement, et pendant longtemps rien autre chose que de courtes monosyllabes s’échappa de ses lèvres.

De leur côté, le colonel Evelyn et sa jolie compagne n’étaient pas aussi muets, et ce fut un grand bonheur, pour Antoinette du moins, de se trouver loin de la surveillance immédiate de son mari, car elle aurait eu plus tard à expier ses fautes et celles de madame d’Aulnay.

Leur conversation, au début, ne roula que sur des banalités ; mais dès qu’ils furent sur le chemin de Lachine, le souvenir de leur mésaventure s’éleva tout-à-coup dans leur esprit. Une légère émotion passa sur le front du colonel.

— Que nous l’avons échappé belle! s’écria-t-il. Dites-moi, mademoiselle de Mirecourt, quelles étaient vos pensées, — c’est-à-dire si vous étiez en état de vous en rendre compte, — pendant cette course effrayante qui aurait pu nous être fatale ?

Il y eut une pause de timide réserve, car une confession de ce genre à un homme qui était presque un étranger pour elle l’embarrassait quelque peu ; mais enfin, moitié souriante, moitié sérieuse, elle répondit :

— Je pensais à la mort, et je tâchais de m’y préparer.

— C’est bien pensé et bien dit, répliqua-t-il avec gravité. Quoique, malheureusement pour moi, je ne professe pas la religion, ni en actions ni en paroles, cependant lorsque je la rencontre chez d’autres, je sais la respecter.

— N’êtes-vous donc pas un vrai croyant, catholique comme moi-même ? demanda-t-elle timidement.

— Mais, mademoiselle de Mirecourt, dit-il en se retournant tout-à-coup vers elle — ce qui la fit rougir — comment ! vous connaissez tout ce qui me concerne, et cependant je suppose que le même charitable bavard qui vous a dit que j’étais un misanthrope, vous a aussi informé en même temps que, quoiqu’à peine mieux que l’infidèle, je suis né et j’ai été élevé dans la même religion que vous. Eh ! bien, je n’ai pas le droit de me fâcher, car beaucoup de ce qu’on vous a dit n’est malheureusement que trop vrai. Ne vous méprenez pas, cependant. Quoique indifférent et entièrement négligent dans la pratique des préceptes et des devoirs de cette Église dont je suis et veux être toujours un des membres, je n’ai jamais poussé l’impiété jusqu’à douter, un seul instant, de la sagesse, de la miséricorde, et encore moins de l’existence de l’Être Suprême qui m’a créé ; non, je ne suis pas athée, comme quelques-uns l’ont prétendu, mais simplement un mauvais catholique. Vous êtes effrayée de cet aveu, mademoiselle de Mirecourt ? continua-t-il en remarquant la vive émotion qui venait de se trahir sur les traits d’Antoinette.

La jeune fille ne songeait pas alors aux erreurs du militaire, mais bien aux siennes propres. Elle qui avait été élevée avec tant de soins, qui avait grandi dans les principes religieux, à qui un contact de quelques mois avec la vie frivole et agitée du monde avait suffi pour chasser de son cœur les sentiments les plus justes, elle se voyait engagée dans une voie tortueuse qui ne lui laissait aucune issue pour se soustraire à l’avenir de misère qui en serait inévitablement la conséquence.

Le colonel répéta sa demande. Obligée de répondre, Antoinette eut assez de présence d’esprit pour dire : — Est-ce que notre Divin Maître n’a pas dit : « Ne jugez pas autrement que vous voudriez être jugé vous-même ? »

Surpris et charmé de la singulière aptitude qu’Antoinette savait déployer dans ses réparties ; encouragé, d’ailleurs, par la sympathie qu’elle lui témoignait, à faire de nouvelles confidences, il continua :

— Et maintenant que je vous ai prouvé que je ne suis pas précisément un infidèle ni un athée, puis-je entreprendre de répondre à la seconde accusation : celle d’être un misanthrope, ainsi que vous me l’avez déclaré avec une franchise que j’apprécie d’autant plus qu’elle est plus rare chez votre sexe ?

Un sourire fut la seule réponse d’Antoinette ; mais le vif incarnat qu’Evelyn prenait un secret plaisir à surprendre monta de nouveau à sa figure. Ce fut assez.

Le colonel se recueillit un instant ; puis, se retournant tout-à-coup vers elle et la regardant fixement, il commença :

— Dois-je ou ne dois-je pas vous faire connaître un peu l’histoire de ma vie ? je ne pourrais, sans cela, me justifier de l’imputation d’éviter et de détester votre sexe. Oui, je vais vous la dire ; mais remarquez bien que vous ne devez pas la répéter à madame d’Aulnay ni à aucune autre dame de sa trempe : je me repose sur vous, car je sais que vous ne pouvez vous rendre coupable de manquer à la parole donnée.

« Je ne vous dirai pas que je n’ai jamais connu l’amour et les caresses d’une mère : ma vie perdue en fait assez preuve. Orphelin dès l’enfance, je n’ai conservé de cet âge si tendre d’autres souvenirs que ceux que m’ont laissés ma vie de collège, un tuteur indifférent, un frère fier et altier plus vieux que moi. Bref, je parvins à l’âge viril sans soins. Mon frère ayant recueilli les propriétés de famille, je choisis la carrière des armes, et j’entrai dans la vie avec un cœur qui, malgré sa rude éducation, était capable de prodiguer un ardent retour à celle qui aurait gagné son affection.

L’occasion s’en présenta bientôt. Je fis la connaissance d’une jeune demoiselle aimable et de bonne famille. Je ne vous vanterai pas sa beauté ; je me contenterai de vous dire que, belle comme vous êtes, mademoiselle de Mirecourt, elle l’était davantage. Je la demandai en mariage et fus accepté par elle et par sa famille ; quoique sans fortune, j’avais des influences de famille assez puissantes pour assurer mon avancement dans la carrière que j’avais embrassée. Le jour était fixé, le trousseau de ma fiancée tout prêt. Ayant quelques jours de loisir, je résolus d’aller faire une visite au toit paternel pour faire mes adieux à mon frère. Il me reçut avec assez de bienveillance, mais, il me railla parce que je me mariais aussi jeune. Quelque peu froissé par ses sarcasmes, je saisis, dans ma vanité de jeune homme, le portrait de ma fiancée que, comme tous les amoureux, je portais sur moi ; je le présentai triomphalement à mon frère et je lui demandai si cette charmante figure n’était pas une raison puissante pour me décider à briser avec la vie de garçon ? Il regarda longtemps et avec attention la miniature qu’il me remit enfin, en remarquant brièvement qu’en effet c’était « une belle personne. »

Lorsque, le lendemain matin, prêt à partir, j’allai lui faire mes adieux, il était dans la salle et en habit de voyage, ce qui me surprit beaucoup. Il m’informa nonchalamment qu’il était appelé pour des affaires à *** — mais les noms ne sont pas nécessaires — dans le même village où demeurait ma bien-aimée. Heureux de cette nouvelle, j’exprimai la satisfaction que j’aurais de lui faire faire sa connaissance, et de lui prouver en même temps combien la miniature que je lui avais montrée était encore, en beauté, bien loin de la réalité. Rien, dans l’indifférence qu’il manifesta quand je le présentai à ma fiancée, dans les paroles qu’ils échangèrent alors, ne fut de nature à m’avertir du danger qui me menaçait. De temps à autre, mon frère, avec cette nonchalance qui lui était naturelle, se présentait dans son salon ; mais je n’avais aucune raison de m’en plaindre : au contraire, j’en étais fier.

Un soir, il me dit tranquillement qu’il désirait me faire un joli cadeau de frère, que ce présent n’était ni plus ni moins de me donner, à moi et à mes héritiers, et pour toujours, les terres de Welden Holme, une magnifique propriété qui faisait partie des biens de la famille. Ma reconnaissance fut aussi illimitée que ma crédulité. Je retournai au vieux domaine avec les papiers qu’il me donna pour aller voir l’avocat de la famille. Cet homme était lent, méticuleux : il me retint plus longtemps que je ne l’avais pensé.

Je revins la veille du jour fixé pour mon mariage. Comme de raison, je me rendis directement chez ma fiancée. Grand Dieu ! jugez de mon étonnement, en lisant une mystérieuse consternation sur le visage des domestiques, lorsque je demandai à la voir. Sa mère, une femme respectable et à cheveux gris, vint à moi. Elle me dit de me résigner et de pardonner, que ma fiancée était maintenant la femme de John Evelyn, lord Winterstown !

J’écoutai tout patiemment, presque stupidement, tant ma douleur et ma surprise étaient grandes. Elle m’informa ensuite qu’ils avaient été mariés trois jours auparavant et étaient partis pour un long voyage. À cette nouvelle accablante, je saisis le portrait de la jeune fille, ainsi que les papiers qui me rendaient effectivement possesseur des propriétés par lesquelles mon frère voulait m’indemniser de l’enlèvement de ma femme, et je les jetai au feu.

— Dites-leur m’écriai-je, dites-leur ce que je viens de faire de leurs dons !

— Oh ! ne les maudissez point ! interrompit, la mère toute pâle et tremblante. Ne maudissez point ma fille !

— Non ! répliquai-je, mais je les livre tous les deux au châtiment de leurs remords !

Le même jour, je changeais de régiment et j’entrais dans un autre qui devait partir pour l’étranger.

Depuis lors, j’ai servi aux Indes, à Malte, à Gibraltar ; j’ai passé cinq ans dans une prison de France, triste école où j’appris à parler votre langue, mademoiselle de Mirecourt. Mais depuis douze ans je n’ai pas remis les pieds sur le sol de mon pays ! »

— Et que sont-ils devenus ? demanda Antoinette dont les paupières humides et la respiration précipitée attestaient l’intérêt qu’elle avait porté à ce touchant récit.

— Comment ! ce qu’ils sont devenus ! répéta-t-il avec amertume. Moi-même, dans ma désolante simplicité, je me fis cette question, m’attendant à ce que leur perfidie fût punie comme elle le méritait. Eh ! bien, il n’en a rien été : j’ai appris qu’ils étaient un des couples les plus heureux d’Angleterre, entourés de charmants enfants, elle belle et admirée, lui heureux et dévoué ; tandis que moi, je ne suis qu’un être, nomade sur la terre, qu’un misérable solitaire, qu’un sombre misanthrope. Et maintenant, mademoiselle, vous étonnez-vous encore que j’aie perdu toute confiance dans votre sexe ? que j’aie évité les femmes avec autant de soin qu’un saint ou un anachorète pourrait y mettre ?

Antoinette ne répondit pas, car elle sentait que le tremblement de sa voix trahirait la vive sympathie qu’elle éprouvait pour le colonel.

Celui-ci interpréta correctement le silence qu’elle observait. Après un silence, il reprit :

— J’ai été singulièrement communicatif avec vous, mademoiselle de Mirecourt : pouvez-vous me dire quelle secrète influence a ainsi brisé les glaces de ma réserve habituelle ?

Il y avait quelque chose de particulier dans le timbre de sa voix. Antoinette craignit qu’il ne regrettât la franchise qu’il lui avait montrée.

— Je vous suis très-reconnaissante, dit-elle, de la confiance que vous venez de me témoigner, colonel Evelyn : votre secret sera religieusement gardé.

— Je le sais ; car, croyez-vous que si j’avais supposé un seul instant qu’il pût en être autrement,je vous l’aurais confié ? Dès le premier moment j’ai vu que vous étiez aussi différente de madame d’Aulnay et des autres femmes de son caractère, que je le suis de ce fat parfumé, de cet égoïste Sternfield.

Antoinette rougit vivement ; mais elle changeait si souvent de couleurs, que son compagnon n’y attacha aucune importance.