Antoinette de Mirecourt/19

Traduction par Joseph Auguste Genand.
J. B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 174-184).


XIX.


Elles trouvèrent les messieurs engagés dans une conversation politique animée qui avait, comme de raison, pour thème principal les griefs du Canada et les actes arbitraires du nouveau gouvernement. Par déférence pour madame d’Aulnay qui éprouvait la plus profonde aversion pour la politique, ils changèrent de sujet et donnèrent à la causerie une tournure générale.

La matinée du lendemain fut douce et agréable. Çà et là sur le ciel bleu on voyait se détacher quelques nuages blancs. Dans les cours des fermes les troupeaux, sortis de l’étable où ils avaient été confinés depuis quelques jours, tournaient d’un côté et de l’autre leurs regards étonnés ; de petits oiseaux blancs voltigeaient tout à l’entour et se reposaient de temps en temps sur les branches nues des arbres.

Ainsi qu’il avait été décidé la veille, M. et madame d’Aulnay partirent de bonne heure, emmenant Antoinette. Lucille, qui était d’une humeur des plus vives, égaya un peu la monotonie du voyage. Ils arrivèrent enfin à leur destination, et les chambres de madame d’Aulnay avec leurs feux pétillants leur parurent encore plus confortables, après la route qu’ils venaient de parcourir. L’odeur appétissante du dîner, qui fait venir l’eau à la bouche des voyageurs affamés et qui envahissait la maison, la table avec ses trois couverts, ses nappes blanches comme la neige, ses verres et son argenterie brillante, tout indiquait qu’ils étaient attendus.

Avec cette bonne humeur qui offrait au moins une compensation dans son caractère frivole, madame d’Aulnay ouvrit précipitamment une des malles d’Antoinette, en prit une jolie robe et insista pour que sa cousine la mît.

— Tu sais, dit-elle, qu’Audley doit venir ce soir, et je veux que tu paraisses avec avantage ; ainsi, puisque tu n’as que dix minutes pour t’habiller, fais diligence. M. d’Aulnay, tout philosophe et patient qu’il soit sous tous les rapports, devient l’homme le plus intraitable du monde quand on le fait attendre pour son dîner.

Antoinette fut prête à temps et descendit dans la salle où M. d’Aulnay, la montre en main, se promenait de long en large.

— Quel trésor de femme tu feras, jolie cousine ! dit-il en souriant : toujours prête au moment convenu ! L’effet du long voyage qu’elle venait de faire eut un bon résultat sur l’appétit d’Antoinette ; et les saillies pleines de finesse de Lucille qui était, ce jour-là, dans sa meilleure humeur, communiquèrent à son esprit une gaieté qu’elle n’avait pas connue depuis plusieurs semaines déjà. Elle était libre aussi, du moins pour quelque temps, de la crainte qui la harassait depuis plusieurs jours, que son mari ne s’aventurerait pas dans quelque démarche téméraire, comme celle de se présenter brusquement chez son père, ou, ce qu’elle avait redouté davantage, d’arriver à Valmont sous un nom supposé et de la forcer à lui accorder une entrevue.

Après le dîner qui fut très-agréable, M. d’Aulnay demanda la permission de se retirer dans sa Bibliothèque. Madame d’Aulnay et sa cousine se trouvèrent seules.

Lucille, qui était admiratrice passionnée des ouvrages de fantaisie de toutes sortes, apporta à sa cousine quelques échantillons de nouveaux dessins. Pendant qu’elle était à lui montrer les beautés d’un cep de vigne qu’elle avait l’intention de reproduire sur le canevas, un grand coup de marteau frappé à la porte fit tressaillir Antoinette.

— Oui, dit Lucille, c’est le major Sternfield : c’est sa manière impatiente de frapper… Mais, mon Dieu ! chère enfant ! comme tes couleurs ont vite changé ! Dis-le moi franchement — et elle scruta encore plus attentivement sa cousine — oui franchement : est-ce l’amour ou la crainte qui te fait tressaillir ainsi ?

— Un peu les deux, répondît la jeune fille en s’efforçant de paraître plus gaie.

Avec une figure toute souriante, Audley entra dans la salle.

Attirant sa femme à lui et la pressant sur son cœur :

— Arrivée enfin ! ma bien-aimée, dit-il. Oh ! que je suis heureux !

En ce moment, se rappelant toutes les pensées peu bienveillantes, tous les amers regrets qui l’avalent affligée depuis leur séparation, Antoinette oublia ses griefs, et, comme une femme peut seule le faire, s’accusa elle-même d’injustice et de dureté. Ah ! si Audley s’était toujours montré aussi tendre pour elle, il se serait attaché son affection aussi irrévocablement qu’il avait enchaîné sa destinée.

La soirée se passa rapidement et agréablement, et ce fut bien malgré lui que Stemfield se leva enfin pour partir. Comme il pressait la main de sa femme, ses yeux cherchèrent l’anneau qu’il avait placé dans un de ses doigts ; mais il n’y était plus.

— Où est-il ?… ton jonc ! demanda-t-il en fronçant tout-à-coup ses sourcils.

Antoinette leva l’autre main, dans l’un des doigts de laquelle brillait le petit anneau d’or.

— J’ai coutume de rougir tellement, dit-elle, et je deviens si visiblement mal à l’aise quand quelque regard indiscret se dirige vers ma main, que j’ai cru plus prudent de le changer de doigt.

— C’est assez juste. Et maintenant, une autre question que je me crois permise et à laquelle tu peux, je crois, répondre aussi facilement : quel est ce M. Beauchesne avec lequel on m’a dit que ma petite Antoinette était dernièrement devenue si intime ?

— Oh ! ce pauvre Louis ! répondit-elle avec une franchise qui fit disparaître, pour un moment du moins, les soupçons de son mari.

— Pourquoi l’appelle-tu pauvre Louis ?

— Parce que je l’estime, dit-elle en riant et en rougissant légèrement.

— J’espère que tu ne m’appelleras jamais pauvre Stemfield ! répliqua son mari qui, avec sa perspicacité ordinaire, avait deviné que Louis pouvait avoir été autrefois un amoureux d’Antoinette, mais sans espoir.

— Non, non ! dit-elle gravement. Vous, vous êtes d’une nature à inspirer de la crainte plutôt que de la pitié.

— Et de l’amour plus qu’autre chose, j’espère ! ajouta-t-il.

— Assez de cette conversation à voix basse, interrompit en riant madame d’Aulnay. J’appelle maintenant votre attention sur un sujet plus sérieux que vos affaires privées.

— Faites connaître vos désirs, belle dame : je tâcherai de les combler.

Et Sternfield s’inclina gracieusement.

— Eh ! bien, voici. Je voudrais organiser une promenade à la Longue-Pointe ou à Lachine. La saison est si avancée que, dans deux semaines, il ne faudra plus songer aux promenades en voiture d’hiver.

— Mais, il me semble que nous avions promis à papa de vivre tranquilles et retirées tant que je serais à la villes hasarda Antoinette.

— Ainsi faisons-nous et ainsi continuerons-nous de faire, ma très-prude petite cousine : je ne me propose nullement de donner des bals ni des soirées, mais simplement de faire une promenade en voiture pour profiter des derniers beaux chemins. Saint Antoine lui-même n’aurait pu se refuser à cela. Prenez un crayon, major Sternfield, et écrivez un mémoire de ceux que je désire réunir.

Deux ou trois noms furent écrits sans commentaires ; ensuite, madame d’Aulnay proposa le colonel Evelyn.

— À quoi cela sert-il de l’inviter, fit observer Sternfield : il ne viendra pas ; il ne s’est pas rendu à votre invitation la dernière fois.

— N’importe ; faites votre devoir, secrétaire, répondit péremptoirement madame d’Aulnay. Evelyn doit être invité : il a accepté une fois mon invitation.

— Oui, en cette circonstance mémorable où il a perdu les magnifiques chevaux qu’il avait emmenés d’Angleterre, ce qui n’est certainement pas de nature à nous faire jouir une seconde fois de sa charmante société. Et, d’ailleurs, de quelle utilité vous sera-t-il, maintenant qu’il n’a plus d’équipages ?

— Vous êtes absurde, major Sternfield ! répliqua sèchement Lucille. Vous savez aussi bien que moi qu’il s’est récemment procuré une paire des plus magnifiques chevaux canadiens qui soient dans le pays. Vous êtes jaloux, ou vous voulez rester le seul cavalier irrésistible de la compagnie.

— Est-ce que vous l’appelez irrésistible ? dit d’un air moqueur Sternfield.

— Non, mais c’est un misanthrope, un homme mystérieux, ce qui vaut encore mieux.

Le militaire haussa les épaules, et, après deux ou trois minutes de discussion, il partit.

La matinée fixée pour la promenade était superbe. Madame d’Aulnay et sa cousine achevaient de déjeuner, lorsque Jeanne entra pour remettre à sa maîtresse une carte qu’elle venait de recevoir.

— Comment, le colonel Evelyn ! s’écria Lucille. Que peut-il y avoir sur la terre qui l’amène à une heure aussi matinale ?

La rougeur d’Antoinette augmenta d’intensité, mais n’offrit aucune solution à ce problème.

— Qu’allons-nous faire ? continua madame d’Aulnay. Les feux du salon sont à peine allumés. Je crois que nous ferions mieux de le recevoir ici. Oui, Jeanne, faites-le entrer dans cette salle… Sais-tu bien, Antoinette, que nous sommes vraiment charmantes dans ces gracieuses toilettes du matin ? Et puis, ce boudoir avec mes oiseaux et mes fleurs, est une vraie oasis. Décidément, c’est le meilleur local pour le recevoir.

Le visiteur entra, calme et majestueux. Il connaissait probablement l’arrivée d’Antoinette, car il ne manifesta aucune surprise en la voyant. Aussi l’aborda-t-il avec une tranquille bienveillance ; et, après avoir demandé pardon d’être aussi matinal dans sa visite :

— Madame d’Aulnay, dit-il avec un léger sourire, je suis venu savoir de vous si l’invitation que vous avez bien voulu me faire ne s’adresse qu’à mes chevaux, ou bien si elle comprend également votre très humble serviteur ?

— Comment ? que voulez-vous dire, colonel ? répondit madame d’Aulnay passablement intriguée. J’ai dit au major Sternfield de vous inviter en mon nom, car je ne croyais pas qu’il fût nécessaire de vous envoyer une invitation plus formelle pour une affaire aussi simple.

— Eh ! bien, l’invitation a été, pour ne pas dire plus, très-équivoque. Hier soir, je rencontre le major Sternfield sur la rue ; après m’avoir félicité au sujet de mes nouveaux chevaux et demandé s’ils étaient bien dressés, il m’informe que madame d’Aulnay organise une promenade et qu’elle ne peut pas s’en passer.

— Qu’il est malicieux ce major Sternfield ? exclama madame d’Aulnay. Colonel, je n’ai pas besoin, j’espère, d’expliquer ou de nier ce fait : vous me savez incapable d’une semblable impolitesse.

— J’en suis bien sûr, répliqua-t-il avec gravité. L’hospitalité que madame d’Aulnay sait si bien exercer vis-à-vis des étrangers que le hasard a conduits dans son pays est une réfutation suffisante. Mais mon but principal, en venant, est de savoir à quelle heure vous voulez que mon équipage et mon domestique — qui, vous le savez, sont toujours à votre disposition — soient ici. Le major Sternfield, malheureusement, n’a pas pris le temps de me renseigner sur ce point important.

— Quelque superbes qu’ils soient, je n’accepterai pas les chevaux sans leur maître, reprit madame d’Aulnay qui paraissait piquée au vif. Je sais qu’en général vous ne vous souciez guère de la société des dames ; néanmoins, je suis certaine que vous êtes trop bien élevé pour venir en personne refuser une invitation que vous fait l’une d’elles, surtout lorsqu’elle vous dit qu’agir ainsi serait la chagriner et la mortifier.

Le colonel Evelyn paraissait être dans une grande perplexité. Son but, en venant ce matin-là chez madame d’Aulnay, était effectivement, ainsi qu’il l’avait dit, de mettre ses chevaux à sa disposition et de s’assurer à quelle heure il devait les lui envoyer. Il pouvait en avoir un autre, connu de lui seul peut-être : celui de voir Antoinette à son arrivée ; mais se joindre aux touristes était une chose qu’il n’avait nullement prévue. Aussi, madame insistant, il répondit :

— Comme de raison, puisque madame d’Aulnay est assez bienveillante pour ne pas entendre raison, je ne puis que me rendre à ses désirs ; mais je crains bien qu’après la catastrophe survenue lors de la dernière excursion de ce genre à laquelle j’ai pris part, aucune dame ne soit assez intrépide pour m’accompagner.

— Vous vous trompez, colonel. Sans aller plus loin, en voici deux qui sont désireuses de partager les gloires et les périls de votre équipage. Qu’en dis-tu, Antoinette ?

La jeune fille fit, en rougissant, un signe négatif de la tête ; mais le colonel Evelyn, sans remarquer ce mouvement, reprit :

— Oh! mademoiselle de Mirecourt est une héroïne dans toute la force du terme ; et si pareil accident devait jamais m’arriver encore, je suis assez égoïste pour désirer l’avoir, alors avec moi : c’est son calme merveilleux qui nous a sauvés…

— Joint à l’habileté et à la présence d’esprit du colonel Evelyn, répondit madame d’Aulnay avec un charmant sourire. Mais qu’en dis-tu Antoinette — continua-t-elle, animée du désir soudain, de punir Sternfield de sa dernière escapade — qu’en dis-tu ? si tu donnais au monde, et particulièrement au colonel Evelyn, une nouvelle preuve de courage en montant aujourd’hui encore dans sa voiture !

— Oh ! faites cela, mademoiselle de Mirecourt, dit-il avec bienveillance sinon avec empressement ; je puis en toute sûreté vous promettre que votre courage ne sera pas soumis à une aussi rude épreuve qu’il l’a été la dernière fois. De plus, ce sera un témoignage que je recevrai avec plaisir, que vous avez oublié et que vous m’avez pardonné les terreurs de cette dangereuse promenade…

— Sans doute elle accepte, interrompit madame d’Aulnay sans donner à sa cousine le temps de répondre. Vous pouvez considérer la chose comme définitivement arrêtée.

Timide et embarrassée, Antoinette ne fit aucune résistance ; mais lorsque le militaire fut parti :

— Oh ! Lucille, dit-elle à madame d’Aulnay, j’ai bien peur qu’Audley ne soit fâché de cet arrangement.

— L’impertinent aura ce qu’il mérite pour s’être aussi mal acquitté de ma commission ! répondit Lucille dont le teint animé trahissait un vif mécontentement.

— Mais, je le crains tant lorsqu’il est fâché ! reprit la pauvre Antoinette.

— Pour cette raison-là même, tu dois apprendre à le braver. Mais si cet arrangement te met mal à l’aise, je lui dirai qu’il est entièrement mon fait ; que tu n’y as pris aucune part, ce qui est vrai : ainsi, ne te tourmentes plus à propos d’une semblable bagatelle.