Antoinette de Mirecourt/13

Traduction par Joseph Auguste Genand.
J. B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 107-115).

XIII.


Ouvrant la garde-robe d’Antoinette, elle en prit une robe de soie rose qu’elle apporta à la jeune fille.

— Tu es trop pâle, lui dit-elle, pour porter du blanc ce soir ; d’ailleurs, comme nous devons être à peu près seuls, cela pourrait exciter la curiosité des domestiques. Cette couleur animée donnera, en outre, à ton teint la vivacité qui lui manque aussi complètement.

Sous les doigts habiles de madame d’Aulnay, la toilette se fit rapidement ; mais cette promptitude n’empêcha pas que le résultat aurait pu être plus heureux si on y avait employé plus de temps. Le major Sternfield avait une fiancée réellement belle.

— Descendons maintenant au salon, petite nerveuse, dit Lucille à sa cousine. Tu dois t’y asseoir tranquillement pendant au moins une demi-heure avant qu’ils arrivent, car j’entends les battements de ton cœur aussi distinctement que les mouvements de cette horloge.

Rendues au salon, Lucille prit un soin tout particulier de ne laisser à Antoinette aucun moment de réflexion. Elle passa d’un sujet à l’autre avec une volubilité, une rapidité bien au-dessus des forces de l’esprit accablé de sa jeune compagne. Une fois cependant, peut-être de lassitude, elle s’arrêta, et il s’en suivit un long silence. Antoinette tenait ses yeux fixement attachés sur le sol, et à la faveur de la lampe qui projetait sur elle une vive lumière, sa cousine put examiner plus attentivement ses traits. Ils avaient une certaine expression qui ne put empêcher la crainte de se faire jour dans le cœur de la légère madame d’Aulnay au sujet de cette démarche qu’elle encourageait, qu’elle imposait même à la jeune fille qu’on lui avait confiée. Tout-à-coup et presqu’instinctivement elle s’écria :

— Dis-moi, chère Antoinette, n’est-il pas vrai que tu aimes sincèrement et profondément Audley Sternfield ?

Pour la première fois ce jour-là, quelque chose comme un sourire se dessina sur le mélancolique visage de la pauvre enfant quand elle répondit :

— Tu me l’as dit toi-même une centaine de fois, après m’avoir questionnée de toutes manières, plus minutieusement que ne le ferait un avocat.

— C’est vrai, mais est-ce que ton cœur ne t’a pas répété la même chose ? Antoinette ne répondit pas d’abord ; mais le souvenir de Sternfield, avec tout son amour pour elle, s’étant élevé dans son esprit, un timide sourire effleura encore ses lèvres.

— Oui ! répondit-elle.

— Merci de cet aveu, tendre cousine ! s’écria madame d’Aulnay en l’embrassant et en paraissant aussi heureuse de voir son inquiétude naissante dissipée, que Sternfield lui-même aurait pu l’être ; merci mille fois ! Et maintenant je vais sonner Jeanne pour qu’elle t’apporte un verre de vin, car tu parais être excessivement nerveuse.

Lorsque Jeanne se rendit à l’appel de sa maîtresse, celle-ci lui recommanda de servir ce soir-là le souper dans le salon, « parce que, dit-elle, j’attends une couple d’amis » ; ce à quoi la soubrette répondit :

— Oh ! madame, personne n’osera mettre les pieds dehors ce soir ; il fait un temps vraiment terrible.

Madame d’Aulnay se contenta, pour toute réplique, de sourire et de penser en elle-même qu’il faudrait une tempête encore plus furieuse pour empêcher au moins un de ceux qu’elle attendait de venir. Au moment où Jeanne fermait la porte derrière elle, une violente rafale vint ébranler la fenêtre. Antoinette se leva épouvantée.

— Ce n’est rien, chère, se hâta de dire Lucille. Tout est pour le mieux : cette tempête nous est des plus favorables, puisqu’elle nous donne l’assurance que nous ne serons pas dérangés ce soir pendant la cérémonie, car aucune autre personne que celles que nous attendons ne viendra par un temps pareil… Ah ! voici enfin nos amis, continua-t-elle en s’interrompant tout-à-coup.

Elle venait d’entendre un bruit de voix et de pas qui accusaient l’arrivée des deux personnages attendus.

Deux minutes après, le major Sternfield et le docteur Ormsby, après s’être débarrassés de la neige qui s’était amassée sur leurs paletots, entraient dans le salon. Le militaire présenta aux deux dames le jeune chapelain du régiment, lequel ne répondit que très-brièvement et presque froidement à la bienvenue pleine d’empressement de la maîtresse de céans.

Après le premier échange de politesses, on s’assit. Le ministre se mit à observer d’un œil scrutateur la jeune fille vers laquelle Sternfield était déjà penché. Ni la nuance animée de sa robe, ni la chaleur de l’atmosphère, ni même la présence de son fiancé n’avaient fait naître la moindre couleur sur ses joues ou communiqué la plus légère animation à ses yeux. La physionomie du docteur Ormsby devenait plus sérieuse, son attention plus soutenue, à mesure qu’il continuait cet examen.

Cette scène passablement singulière se serait prolongée si madame d’Aulnay, déjà piquée par le manque de galanterie dont son nouvel hôte, le ministre, faisait preuve en ne tenant aucune conversation avec elle, ne s’était levée en disant :

— Ma chère Antoinette, nous ne devons pas abuser des moments si précieux que veut bien nous accorder le docteur Ormsby.

Antoinette se leva à son tour, et d’une voix sèche, presque vive :

— Je suis prête ! dit-elle.

Madame d’Aulnay alla fermer la porte sans bruit et s’approcha ensuite de la table, autour de laquelle les trois autres personnes se tenaient déjà debout. Pendant un instant, le docteur Ormsby regarda fixement Antoinette ; puis, s’adressant à elle :

— Vous me paraissez bien jeune, mademoiselle de Mirecourt, dit-il, et c’est un engagement pour toute la vie que vous allez contracter dans quelques instants : avez-vous bien réfléchi aux devoirs qu’il impose ? avez-vous bien pesé toutes ses obligations ?…

— Votre question me paraît vraiment singulière et parfaitement inutile, monsieur Ormsby, interrompit Sternfield d’un air sombre et courroucé.

— Je ne fais que remplir mon devoir, major, répondit le ministre d’une voix grave et sévère ; ou plutôt, je crains de le dépasser en remplissant la promesse que je vous ai faite. Cependant, puisque je suis ici, si mademoiselle de Mirecourt est encore décidée à contracter ce mariage aussi secrètement et avec tant de précipitation, il ne m’appartient pas de m’y opposer.

En ce moment suprême, Antoinette répéta d’une voix presqu’inintelligible :

— Je suis prête !

Quelques minutes après, les mots solennels « Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni » étaient prononcés : Audley Sternfield et Antoinette de Mirecourt étaient mari et femme.

Après quelques mots de brèves félicitations, le docteur Ormsby se leva pour partir. En vain madame d’Aulnay le priât-elle de rester pour prendre quelques rafraîchissements ; en vain l’heureux marié lui-même, qui avait complètement recouvré sa bonne humeur, joignit-il ses instances aux siennes : le ministre fut inébranlable.

Au moment où il donnait la main à Antoinette, celle-ci se pencha vers lui et dit à voix basse, de manière à ne pas être entendue des autres :

— Promettez-moi de garder mon secret ?

— Cette promesse, répondit-il avec bienveillance, je l’ai déjà faite au major Sternfield et je vous la renouvelle : je n’ai pas besoin de vous dire qu’elle est inviolable.

— Merci !

Puis, élevant un peu la voix :

— Monsieur Ormsby, vous êtes témoin de cette déclaration que je fais devant vous au major Sternfield : tant que notre mariage ne sera pas connu du monde, tant qu’il n’aura pas été de nouveau célébré par un prêtre catholique, nous ne serons, lui et moi, qu’étrangers l’un à l’autre.

Le docteur Ormsby inclina gravement la tête et sortit de la chambre. En le reconduisant à la porte, la domestique s’étonna un peu de ce départ aussi à bonne heure : elle était bien loin de soupçonner la terrible influence qu’avait eue, si court qu’il eut été, le séjour de cet étranger dans la maison sur la destinée entière de deux des personnes qui se trouvaient au salon.

Celles-ci étaient restées autour de la table comme si rien d’extraordinaire ne s’était passé, madame d’Aulnay et Sternfield échangeant quelques observations banales sur les manières et la contenance distinguées du révérend M. Ormsby. De temps à autre cependant, Lucille risquait un coup-d’œil furtif et inquiet sur la silencieuse Antoinette dont la figure, de pâle qu’elle était auparavant, s’était recouverte d’un carmin éclatant et fiévreux tel que le froid rigoureux de l’hiver ou les exercices violents auraient pu faite naître.

Lorsque la porte se fût refermée sur le ministre, la nouvelle mariée retira brusquement sa main de celle de Sternfield, et alla se verser un grand verre d’eau qu’elle but d’un trait ; ses doigts mignons tremblaient tellement qu’elle en renversa une partie sur sa robe de noce.

Pensant, tout naturellement, que les nouveaux mariés devaient avoir quelques mots à échanger entr’eux, Lucille avait fait mine de se retirer pour quelques instants, mais un regard inquiet et presque suppliant d’Antoinette la décida à rester. Ne voulant pas augmenter l’agitation qu’elle lisait si clairement sur le visage de sa cousine, elle continua un peu la conversation avec Sternfidd, puis s’approcha de la fenêtre. Pendant ce temps-là, arrêté peut-être par la même crainte, Audley réprimait avec peine les paroles brûlantes qu’il sentait venir sur ses lèvres, et se contentait de quelques mots d’affection tranquille qu’il savait être les seuls que sa craintive jeune femme voudrait recevoir dans ce moment digitation.

— Quelle affreuse nuit ! s’écria tout-à-coup madame d’Aulnay en tirant les rideaux cramoisis qui étaient restés ouverts. Il neige, poudre et tempête de telle sorte, que les chemins vont être bloqués pendant plusieurs jours. Certainement, Antoinette, ton père n’arrivera pas demain.

« Quel bienheureux répit ! » fut sans doute la pensée intime des trois personnages, mais aucun d’eux n’osa l’exprimer. Seulement, Sternfield en prit occasion pour s’informer avec un semblant d’intérêt de la distance que l’on marquait entre Valmont et Montréal. Quelque temps après, madame d’Aulnay fit sonner le souper qui fut promptement servi. Chacun continuait d’affecter un calme qu’aucun d’eux n’éprouvait, et une autre heure s’écoula dans ces tentatives infructueuses. Enfin, par un regard jeté vers l’horloge, Lucille avertit tacitement le militaire qu’il était temps de se retirer.

Celui-ci, après lui avoir serré la main et renouvelé ses sentiments de gratitude, se tourna vers Antoinette, et, la pressant dans ses bras, murmura à ses oreilles :

— Ma femme ! ma chère femme !

Pendant un moment elle appuya sa belle tête sur l’épaule de celui qui venait d’être constitué son mari. Tout-à-coup, avec un sanglot étouffé :

— Audley ! Audley ! dit-elle, ne me faites jamais repentir de l’irrévocable union que j’ai contractée ce soir.

Un embrassement fut sa seule réponse. Il se retira d’un pas léger et l’air plein d’un fier triomphe qui n’était certainement pas un reflet de la figure de ses compagnes.

— Viens te reposer, mon Antoinette ! dit madame d’Aulnay quand elles furent seules. Je vais t’accompagner dans ta chambre où je resterai jusqu’à ce que tu sois au lit.

La jeune fille — nous continuerons à l’appeler ainsi — obéit passivement Quand elle fut débarrassée de la belle robe dont elle s’était revêtue pour son mariage, quand elle eut renfermé dans son petit bonnet sa longue chevelure qu’elle avait rejetée en arrière, ce qui la fit paraître doublement jeune, elle s’agenouilla sur son prie-Dieu, mais se releva presqu’aussitôt en s’écriant avec agitation :

— Lucille, je ne puis, je n’ose pas prier ce soir !

— Et pourquoi ? petite capricieuse. Il me semble que la prière doit t’être doublement nécessaire, puisque tu as maintenant à prier pour un bel homme, un mari dévoué. Mais, ne t’en occupe pas ce soir ; car, à ce que je vois, tu es réellement malade : ta main est fiévreuse. Couche toi immédiatement.

Antoinette se soumit passivement à ces injonctions, mais elle n’en retira aucun repos, ni pour son corps, ni pour son esprit. Pendant plusieurs heures, sa cousine fut obligée de s’asseoir à son chevet et de la surveiller. Tantôt une surexcitation nerveuse venait troubler son sommeil, tantôt elle éprouvait des terreurs qui l’empêchaient de fermer les yeux ; enfin, vers une heure du matin, elle tomba dans un profond repos. Madame d’Aulnay se retira alors, plus inquiète et troublée qu’elle ne voulait se l’avouer à elle-même.