Antoinette de Mirecourt/14

Traduction par Joseph Auguste Genand.
J. B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 116-126).

XIV.


Le lendemain matin, la jeune fille se leva avec un mal de tête violent qui la retint dans sa chambre toute la matinée, au grand désappointement de Sternfield qui vint de bonne heure pour la demander et qui, n’ayant pu pénétrer dans la maison, grâce au refus de Jeanne de le laisser entrer, s’était retiré en fronçant les sourcils d’une façon qui excita le courroux de cette digne femme.

— On pourrait le prendre pour le maître de la, maison, grogna-t-elle en fermant violemment la porte sur lui : ne paraissait-il pas en train de me jeter de côté et d’entrer de vive force comme il l’a fait l’autre jour quand il est venu demander mademoiselle !

Elle ne manqua pas de prendre la première occasion venue pour communiquer à sa maîtresse ses idées sur ce sujet, et le froncement de sourcils avec lequel celle-ci accueillit sa confidence lui donna plus de satisfaction que Sternfield n’en aurait eue s’il eut pu en être témoin.

Antoinette descendit pour dîner.

Les dames venaient de se lever de table et entraient dans le salon pendant que M. d’Aulnay gagnait sa Bibliothèque, quand le bruit d’une voiture qui s’arrêtait devant la porte annonça que quelqu’un arrivait.

— Mon père ! s’écria Antoinette en devenant pâle comme an marbre.

— Oui, c’est lui ! dit à son tour Lucille qui venait de pousser une reconnaissance vers la fenêtre. Qui l’aurait attendu par de pareils chemins ?… Et maintenant, chère enfant, pas de folles terreurs, pas de tremblements nerveux ! Si, par malheur, ton père n’est pas d’une humeur favorable, garde-toi bien de lui annoncer ton mariage à présent : la précipitation gâterait tout.

Quelques instants après, M. de Mirecourt — un homme de bonne apparence appartenant à la vieille école française, — entrait ; et sa fille, pour éviter son regard pénétrant se jeta aussitôt dans ses bras. Il l’embrassa avec effusion, puis prenant sa tête à deux mains, et la regardant minutieusement :

— Je l’avais bien pensé, petite, s’écria-t-il ; mes craintes n’étaient pas veines. Cette vie du grand monde, si gaie, si brillante, si animée, n’est pas faite pour une enfant de la campagne comme toi. Quoi ! tu sembles avoir vieilli de trois ans depuis que tu m’as quitté ! Tes joues, il est vrai, sont encore vermeilles, mais ces petites mains brûlantes indiquent que leurs couleurs sont plutôt celles de la fièvre que de la santé.

— Antoinette n’a pas bien dormi la nuit dernière, cher oncle, se hâta de dire madame d’Aulnay qui se tenait derrière lui, la main appuyée sur son épaule. Elle est extraordinairement nerveuse !

— C’est cela, ma jolie nièce, répliqua-t-il en souriant. Ce sont là des subtilités de femme fashionable. Ma petite Antoinette, qui avait l’habitude de me servir le déjeuner tous les matins à sept heures et qui y prenait part avec un excellent appétit, ne connaissait pas alors la signification de l’état nerveux.

— Mais, cher oncle, Antoinette n’était qu’une petite fille il y a quelques mois ; maintenant, elle est une jeune demoiselle.

— Une demoiselle à la mode, veux-tu dire, Lucille ; mais ce n’est pas tout : je trouve en elle un changement indéfinissable que je ne puis expliquer ; peut-être est-ce qu’elle est plus gracieuse, plus élégante, en un mot qu’elle ressemble plus à ma charmante nièce madame d’Aulnay, avec cette robe d’une mode nouvelle. Cependant, que cette apparence extérieure de ma fille soit satisfaisante, c’est bien ; mais je ne puis admettre que je sois content d’elle sur d’autres points… Ah tu peux rougir, ajouta-t-il en voyant le visage d’Antoinette se couvrir d’un vif incarnat. J’ai deux sérieuses accusations à porter contre toi. D’abord, pour quelles raisons as-tu rejeté Louis Beauchesne, le mari que je t’avais choisi, auquel je t’ai promise ?

— Parce que, cher papa, je ne l’aime pas suffisamment pour devenir sa femme.

— Ah ! Lucille, Lucille ! c’est là le fruit de ton travail, s’écria M. de Mirecourt en inclinant sa tête vers la jeune femme en signe de reproche. C’est précisément ce que m’avait prédit madame Gérard lorsque nous avons discuté ensemble l’opportunité d’accepter pour Antoinette l’invitation que tu lui avais faite de venir passer quelque temps avec toi.

— Mais, mon cher oncle, je vous sais trop bon, trop juste, pour forcer Antoinette d’unir son sort à celui d’un homme qu’elle n’aime pas !

— Elle aime Louis aussi bien que tu aimais M. d’Aulnay lorsque tu es devenue sa femme : et qui osera dire que vous ne faites pas bon ménage ?… Mais trêve de plaisanteries, ma détermination est inébranlable. J’ai donné à Antoinette carte blanche sur la conduite de la maison, sur les affaires d’argent et sur tous les autres détails domestiques, mais je prétends conserver mon contrôle sur ce point. Elle connaît Louis depuis très longtemps, elle l’a toujours traité avec une bonté pleine d’affection, et elle sait apprécier aussi bien que moi son caractère irréprochable. Sous tous les rapports Louis est un excellent parti, et je n’ai pas l’intention de sacrifier autant d’avantages réunis en faveur d’un romanesque caprice de petite fille… Ainsi, ma chère Antoinette, prépare-toi à revenir à la maison demain, ou bien, si je te laisse ici une semaine de plus, ce sera pour te permettre de choisir ton trousseau, car dans un mois de ce jour Louis Beauchesne sera mon gendre.

— Mais, cher, cher papa, — insista Antoinette avec des yeux larmoyants et en jetant ses bras autour du cou de son père — pardonnez-moi si je vous dis que je ne puis épouser Louis. Je ferai, à part cela, tout ce que vous voudrez, je retournerai dès demain à la campagne pour y vivre cloîtrée, si vous l’exigez

— Bah ! assez de ces folies, interrompit M. de Mirecourt en se débarrassant doucement de l’étreinte où le tenait sa fille. J’ai passé par-dessus la lettre singulière, je devrais plutôt dire rebelle, que tu m’as envoyée la semaine dernière et dans laquelle tu me disais que tu ne pouvais te rendre à mes désirs, que tu ne voulais pas suivre mes volontés ; mais… Antoinette, mon enfant… n’éprouve pas trop ma patience.

Il s’établit alors un silence. Deux fois la jeune fille ouvrit la bouche, comme si elle avait à parler ; deux fois elle dirigea sur madame d’Aulnay un regard suppliant, l’implorant par cette muette attitude d’entrer dans les terribles explications.

— Eh ! bien, est-ce entendu ? demanda gaiement M. de Mirecourt, se méprenant sur le silence qui venait de suivre sa menace.

— Je crains bien que non, cher oncle. — Et la jolie main de Lucille se posa de nouveau sur son épaule. — Il peut y avoir un obstacle invincible à cette union, un obstacle qui, probablement, ne put pas être surmonté.

Madame d’Aulnay n’avait pas calculé la portée que ces paroles pouvaient avoir et l’effet qu’elles produiraient : autrement, elle aurait hésité avant de les prononcer.

Rejetant les mains qui se reposaient sur lui, M. de Mirecourt se leva, et, promenant de l’une à l’autre un regard où brillait la colère, il répéta d’un ton sévère :

— Un obstacle invincible ! Ah ! ça, que veux-tu, que peux-tu dire, Lucille ? Mais, bah ! continua-t-il avec moins de violence, ce ne sont là que des phrases romanesques et exagérées comme tu as l’habitude d’en faire, à moins sans doute, — et ici son regard s’assombrit ; — à moins qu’Antoinette ne se soit engagée dans une ridicule amourette avec quelqu’un de ces joyeux militaires auxquels on a si cordialement accordé l’entrée de la maison. J’ai entendu parler des coquetteries et des absurdités qui ont cours ici.

— Mon oncle ! mon cher oncle ! lui répliqua doucement madame d’Aulnay.

Cet appel plein de simplicité, fait d’un ton affectueux, calma un peu M. de Mirecourt, mais ne l’empêcha pas de continuer avec fermeté :

— C’est inutile, Lucille, les mots tendres et les regards suppliants ne m’empêcheront pas de dire ce que j’ai à dire. Encore une fois, j’espère que ma fille ne s’est pas oubliée elle-même au point de s’engager dans un amour secret avec quelqu’un de ces messieurs étrangers à notre race, à notre religion, à notre langue.

— Mais si elle en avait agi ainsi, très-cher oncle ? si elle avait rencontré un homme au caractère noble et bon qui, à part l’objection soulevée par sa qualité d’étranger, se serait montré digne, en toute autre chose, d’inspirer de l’affection ?…

— Eh ! bien, alors, madame d’Aulnay, — s’écria-t-il en l’interrompant et en frappant la table avec une violence telle que les vases et les autres objets qui s’y trouvaient en furent agités, — alors, la première chose qu’elle aurait à faire serait de l’oublier, car jamais, non jamais, elle n’obtiendrait mon consentement ni ma bénédiction.

— Le moment est arrivé, pensa Antoinette, où nous ne devons plus l’abuser, où nous devons lui dire qu’il n’y a plus sur la terre de pouvoirs assez puissants pour empêcher l’union qu’il condamne d’une manière aussi absolue.

Ainsi pensait également madame d’Aulnay. Mais M. de Mirecourt en était rendu à un degré de colère tel, qu’effrayées, elles abandonnèrent l’idée de l’exaspérer davantage.

— Écoute-moi bien, Antoinette, et toi aussi, nièce trop officieuse, — reprit-il après une courte pause qui avait été comme une espèce de répit dans la tempête ; — je serai franc, explicite, avec vous deux. Enfant, je te défends d’avoir aucunes autres relations que celles d’une courtoisie pleine de réserve avec les personnes que je viens de mentionner, et si déjà tu t’es engagée à l’un d’eux, brise immédiatement cet attachement, sous peine d’être désavouée et déshéritée pour toujours.

— Oh ! mon père ! dit Antoinette en joignant ses mains tremblantes : pour l’amour de Dieu ! rétractez ces paroles cruelles, elles sont trop terribles !

Une crainte vague s’empara de M. de Mirecourt à cet appel passionné ; mais, comme il arrive souvent en pareille occurrence, sa colère ne fit que s’accroître. Prenant sa fille par le bras, il répéta avec une violence encore plus terrible :

— Non, je ne les rétracterai pas, enfant opiniâtre et désobéissante.

En ce moment la porte du salon s’ouvrit, et Louis Beauchesne entra. On aurait pu lire sur sa figure un étonnement mêlé d’indignation à la vue du spectacle qui se présenta à lui ; mais M. de Mirecourt, encore sous l’influence de l’excitation, continua :

— Je disais à cette enfant entêtée que dans un mois, qu’elle le veuille ou non, elle sera ta femme.

— Oh ! M. de Mirecourt, répondit le jeune homme avec amertume, je ne veux pas d’une femme qu’on traînerait à l’autel malgré les désirs de son cœur. Mais n’exigez-vous pas d’Antoinette une soumission trop prompte ? Il y a à peine quinze jours que vous lui avez fait connaître vos désirs : vous devez lui accorder un peu plus de temps pour se préparer. Quoi ! il lui faudra au moins un mois pour se remettre de la scène d’aujourd’hui !

Et en disant ces mots, il jeta un regard de compassion vers Antoinette qui était appuyée contre une chaise, la figure pâle et agitée.

M. de Mirecourt sentit son cœur s’adoucir. Pendant les dix-sept années que sa fille avait passées à l’ombre protectrice de son amour de père, jamais il ne lui avait adressé des paroles aussi sévères que celles dont il venait de l’accabler. Se méprenant sur les craintes secrètes et l’anxiété qui la torturaient, il attribua son émotion à la sévérité dont il venait de faire preuve à son égard.

— Prenez ce siège, Antoinette, continua Louis en lisant sur la figure de son père les sentiments qui s’agitaient en lui ; asseyez-vous : je sais que M. de Mirecourt va vous accorder six mois, au lieu d’un, pour vous permettre de réfléchir et pour préparer votre trousseau.

— Tu es un amoureux bien philosophe, Louis ! s’écria M. de Mirecourt avec sarcasme, plus philosophe que je ne l’aurais été à ton âge : vraiment, tu ne parais pas pressé de conquérir ton bonheur.

— Parce que je désire celui d’Antoinette avant le mien, répondit-il pendant que l’expression de sa figure s’assombrissait passablement. Mais dites, M. de Mirecourt, n’est-il pas vrai que vous lui accordez six mois de plus ? Espérons qu’après ce temps vos vœux et les miens seront comblés.

Pauvre Louis ! il connaissait bien la futilité de cette illusion ; mais, dans sa généreuse abnégation, il ne songeait qu’à obtenir du répit en faveur de la pauvre jeune fille tremblante qui était devant lui.

— Qu’il en soit comme tu le désires ! répondit M. de Mirecourt en essayant de paraître indifférent. Puisque le futur se déclare satisfait, je dois l’être également. Mais rappelle-toi, Antoinette, ce que je t’ai déclaré tout à l’heure au sujet des amoureux ou des prétendants étrangers. Ce que j’ai dit est dit : je ne rétracte rien, et si tu me désobéissais, tu ne devrais t’attendre ni à ma bénédiction, ni à mon héritage. Et maintenant, assez sur ce chapitre. Où est M. d’Aulnay ?

— Je vais aller le chercher, cher oncle, dit madame d’Aulnay en se levant précipitamment, car sa fine oreille venait d’entendre le bruit de la porte d’entrée qu’on ouvrait.

Elle sortit, et, au lieu de se rendre à la Bibliothèque où était son mari, elle descendit l’escalier d’un pas rapide. Il était temps, car Sternfield se trouvait en ce moment même dans le corridor, se débarrassant de son pardessus et se préparant à entrer dans le salon. Jeanne n’avait reçu aucun ordre contraire pour lui faire rebrousser chemin.

Madame d’Aulnay entraîna vivement le militaire dans une petite antichambre et lui fit part en peu de mots de la scène orageuse qui venait d’avoir lieu. Les joues rouges et les sourcils froncés du major dirent assez éloquemment la suprême contrariété que lui causait ce récit ; mais si son amie eût été aussi bonne observatrice qu’elle l’était d’ordinaire, elle se serait aperçue qu’à la mention de la menace que M. de Mirecourt avait faite à sa fille de la déshériter, ses traits s’étaient animés davantage et ses yeux avaient lancé des éclairs.

— Pouvez-vous me dire, demanda-t-il avec colère, combien de temps ce vieux tyran doit rester ici ? Car, quant à voir ma femme, je le dois et je la verrai.

— Chut ! point de bruit ! ne parlez pas aussi fort. Je crois qu’il partira demain matin : jusqu’à son départ, vous ne devez pas vous montrer en sa présence. N’ayez pas d’impatience, car, croyez-moi, notre pénitence sera encore plus forte que la vôtre.

Puis, congédiant Sternfield après lui avoir donné une amicale poignée de main, elle se rendit à la Bibliothèque où elle trouva son mari, ainsi qu’elle s’y attendait. Elle lui raconta ce qui s’était passé dans le salon, blâma en des termes peu mesurés la dureté de M. de Mirecourt et conjura M. d’Aulnay d’employer toute son influence pour induire ce père sauvage à laisser Antoinette avec eux encore quelques semaines de plus.

— Crois-moi, cher André, ajouta-t-elle avec beaucoup d’onction, la pauvre Antoinette sera disputée et persécutée à en mourir si elle retourne maintenant avec son père qui est encore sous l’effet d’une irritation extraordinaire. Demande donc comme une faveur personnelle la prolongation de son séjour ici, et si tu y mets un peu de bonne volonté, mon oncle ne te refusera certainement pas.

— Eh ! bien, oui, je vais faire ce que tu me demandes, Lucille, car j’aime réellement cette petite fille ; mais je ne puis m’empêcher de croire qu’elle serait infiniment mieux chez elle qu’au milieu de ces flirtations et de ces coquetteries avec les militaires que vous affectionnez tant toutes les deux.