Antoinette de Mirecourt/06

Traduction par Joseph Auguste Genand.
J. B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 45-50).

VI.


Madame d’Aulnay et sa jolie cousine étaient donc lancées dans cette vie du grand monde où elles étaient si bien faites pour briller, et l’entrée dans les beaux salons de Lucille était regardée comme une faveur signalée. Les nouveaux amis de la jeune femme étaient très assidus dans leurs visites.

Parmi ces derniers, le colonel Evelyn venait de temps à autre ; mais, à mesure qu’il devenait plus intime, aucun changement ne se faisait remarquer dans sa conduite grave et tranquille : il ne se départit en rien de sa remarquable réserve. Jamais il ne dansait, à peine adressait-il quelques mots à Antoinette ou à ses jeunes et charmantes rivales ; quoique poli et courtois, il ne donnait jamais un compliment ; jamais sa bouche austère ne se prêtait à ces galanteries banales qui obtiennent dans les salons un droit de cité égal à celui qu’y ont les propos sur la température. Évidemment, le major Sternfield avait raison : cet homme si réservé, inaccessible, n’avait qu’une bien faible confiance et une foi bien légère dans la femme.

Cependant, Audley Sternfield avait fait d’amples apologies de l’indifférence de son colonel, et peu de jours s’écoulèrent sans qu’on le vit dans la maison de Madame d’Aulnay. Une proposition qu’il fit avec beaucoup de déférence et qui, après quelques instances de sa part, fut acceptée par les deux dames, augmenta davantage son intimité : cette proposition était de se constituer leur professeur d’anglais. Madame d’Aulnay ne connaissait que très médiocrement cet idiome ; mais Antoinette, qui éprouvant quelques difficultés à le prononcer, avait une connaissance assez exacte de sa construction grammaticale, grâce aux leçons de sa gouvernante qui lisait et écrivait l’anglais très couramment, quoique, comme la plupart des étrangers, elle ne le prononçât pas bien correctement : elle voulait perfectionner son éducation anglaise.

Quels dangereux moyens d’attraction étaient ainsi mis à la disposition du major Sternfield dans cette nouvelle situation ! S’asseoir tous les jours pendant plusieurs heures à la même table que ses charmantes élèves, lisant à haute voix quelque poème émouvant, quelque gracieux roman, pendant qu’elles étaient toutes entières au plaisir d’entendre les riches accents d’une voix remarquablement musicale ou de suivre sur sa figure le jeu expressif de ses traits réguliers et irréprochables ! Et puis, lorsqu’il arrivait à un passage particulièrement beau et profondément sentimental, combien était éloquent le rapide coup d’œil qu’il lançait vers Antoinette ! combien ardente et passionnée était l’expression de ses grands yeux noirs !

Doit-on s’étonner maintenant qu’Antoinette, jeune et sans expérience, exposée de cette façon à des tentations aussi nouvelles et aussi puissantes, apprit des leçons dans une tout autre science que celle des langues, et qu’après ces longues et agréables heures d’instruction elle se laissât entraîner dans une rêverie silencieuse, les joues rouges, les yeux remplis de tristesse et indiquant clairement que quelque chose de plus intéressant que les verbes et les pronoms anglais était l’objet de ses pensées ?

C’était, à proprement parler, le premier beau jour de la saison pour la promenade en traîneaux, car la neige légère qui jusque-là avait annoncé l’approche de l’hiver, tombant sur des chemins et des pavés remplis de boue, avait perdu sa blancheur et formé, en s’incorporant avec le limon liquide, cette détestable combinaison à laquelle l’automne et le printemps nous habituent en ce pays. Cependant, une forte gelée suivie d’une abondante chute de neige avec bientôt rempli de joie tous les amateurs de la promenade en carriole ; et ce jour-là un ciel pur et sans nuage, un soleil brillant qui inondait la terre de lumière sinon de chaleur, ne laissaient absolument rien à désirer.

Devant la porte de la maison de madame d’Aulnay attendait une magnifique petite carriole attelée de deux jeunes chevaux canadiens d’un noir brillant, agitant gaiement leurs têtes ornées de glands et faisant résonner harmonieusement les clochettes attachées à leur harnais.

Il est inutile de dire que ce féerique équipage attendait madame d’Aulnay et Antoinette qui étaient en ce moment dans la chambre de Lucille mettant la dernière main à leur élégante toilette d’hiver. Sur une chaise se trouvait une paire de gantelets dont la jolie jeune femme s’empara en disant :

— Tu peux te reposer en toute sûreté sur mon habileté, Antoinette, car j’ai la main habile, et mes petits chevaux, quoique paraissant rétifs, sont parfaitement bien dressés.

On peut voir par ces quelques mots, que madame d’Aulnay, parmi ses qualités, comptait celle de conduire deux chevaux de front, et quoique peu de dames, à cette époque, recherchassent ce talent, madame d’Aulnay était à la tête de la fashion et faisait comme bon lui semblait.

— Sais-tu, petite cousine, continua-t-elle en se regardant avec complaisance dans la glace, sais-tu que ces sombres fourrures nous vont à merveille : elle s’harmonisent bien avec mon teint pâle, et elles font ressortir à ravir tes joues roses… Mais, qu’est-ce que cela, Jeanne ? demande-t-elle en s’interrompant dans ses éloges et en s’adressant à une femme d’âge moyen qui entrait en ce moment, portant deux lettres à la main.

— Pour mademoiselle Antoinette, madame, dit-elle, en remettant les lettres à la jeune fille qui tendit les mains avec empressement.

Jeanne occupait dans la maison la position d’une personne privilégiée. Femme de chambre de madame d’Aulnay avant le mariage de celle-ci, elle l’avait suivie dans sa nouvelle demeure, probablement pour ne plus jamais s’en séparer ; elle lui était profondément attachée, et souvent elle lui avait donné des preuves de cet attachement sous la forme de remontrances et de conseils que la légère et capricieuse madame d’Aulnay n’aurait certainement pas soufferts d’aucune autre personne.

Antoinette ouvrit précipitamment les missives qui toutes deux, étaient longues et écrites très serrées. Madame d’Aulnay, jetant un coup d’œil sur ces pages et les voyant si bien remplies, s’écria avec impatience :

— Assurément, chère enfant, tu n’as pas l’intention, j’espère, de lire ces folios en entier maintenant. Tiens, tiens, mets-les de côté, tu en prendras connaissance à notre retour.

— Non pas, chère Lucille. Ces lettres sont de papa et cette pauvre madame Gérard, et ma pensée a tellement négligée depuis quelque temps ces deux personnes si chères à mon cœur que, par manière de pénitence, je dois reste à la maison et lire leurs lettres jusqu’à ce que je les sache par cœur.

— Quelle folie ! consentiras-tu véritablement à perdre cette charmante après-dînée et la première journée de la saison favorable à la promenade ? Assurément tu ne seras pas aussi absurde !

— Chère amie, je le serai au moins pour cette fois ; ainsi, pardonne-moi.

— Ah ! reprit madame d’Aulnay moitié aigrement et moitié gaiement, je m’aperçois que tu as une bonne dose de cette fermeté, ou plutôt pour être vraie, de cette obstination qui distingue ta famille. Ainsi donc, je dois me résigner à paraître seule cet après-midi sur la rue Notre-Dame : eh ! bien, adieu.

Et, d’un pas léger, elle descendit l’escalier.