Antoinette de Mirecourt/04

Traduction par Joseph Auguste Genand.
J. B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 31-39).

IV.


C’était la veille de la Sainte Catherine, ce jour noté de temps immémorial chez les Canadiens, dans la maisonnette de l’habitant aussi bien que dans le Manoir du seigneur, par une franche gaieté et des fêtes innocentes et qui correspond à l’Hallow-E’en des Anglais.

Ce soir-là, la maison de madame d’Aulnay, brillamment illuminée, retentissait des gais accords d’une contre-danse et d’un cotillon. Ses magnifiques salons remplis d’uniformes étincelants, de robes légères et élégantes, présentaient un coup-d’œil brillant et animé.

Gracieusement appuyée sur le manteau de la cheminée dont le feu pétillant jetait un nouvel éclat sur ses traits réellement beaux, madame d’Aulnay causait avec un homme grand, de belle apparence, dont le teint clair et les yeux bleus foncés indiquaient l’origine anglo saxonne. Pour produire de l’effet, la jeune femme avait mis en œuvre toute l’artillerie de ses charmes, des regards expressifs, des sourires fascinateurs et une voix légèrement modulée ; mais quoiqu’il se montrât poli et attentif, elle se crut autorisée à penser qu’elle n’avait fait sur lui qu’une bien faible impression : pour elle, qui était d’ordinaire tant recherchée, cet échec avait quelque chose de réellement mortifiant.

Pendant qu’elle se consumait ainsi en vains efforts, sa cousine, mademoiselle de Mirecourt, avait plus de succès auprès de celui qui était en ce moment son danseur. Ce personnage était le major Sternfield, surnommé l’irrésistible par quelques-unes des dames de la compagnie et qui certainement semblait presque mériter par son extérieur ce titre un peu exagéré. Une grande taille parfaitement proportionnée, des yeux, des cheveux et des traits d’une beauté sans défaut, joints à un merveilleux talent de conversation et à une voix dont il savait moduler l’accent sur la musique la plus riche, sont des dons qu’on ne trouve pas toujours réunis dans un heureux mortel. Ainsi pensaient plus d’un envieux et plus d’une admiratrice, ainsi pensait Audley Sternfield lui-même.

Une partenaire convenable pour cet Apollon était sans contredit la gracieuse Antoinette de Mirecourt dont les charmes personnels étaient doublement rehaussés par une charmante naïveté et une espèce de sauvagerie qui, pour plusieurs, la rendait encore plus séduisante que sa beauté même. Le major Sternfield était penché vers elle, apparemment indifférent à tout ce qui n’était pas elle et ne lui donnant certainement pas lieu de se plaindre d’un manque d’empressement. Tout à coup, avec une assez grande habileté pour une novice comme elle, changeant le ton de la conversation que Sternfield, même à cette première entrevue, cherchait à entraîner sur le terrain glissant du sentiment :

— Dites-moi donc, s’il vous plaît, s’écria-t-elle, le nom de vos compagnons d’armes : ils me sont tous inconnus.

— Volontiers, répondit-il avec amabilité ; et j’y ajouterai, si vous le voulez bien, une esquisse de leur caractère. Cette description, d’ailleurs servira de préliminaire à leur présentation, car tous, à l’exception d’un seul, se sont promis de ne pas sortir d’ici ce soir sans avoir obtenu ou tenté d’obtenir cette faveur. Pour commencer, ce monsieur sombre et tranquille que vous voyez à votre droite est le capitaine Assheton, caractère très aimable et très inoffensif. Le jovial et rubicond personnage près de lui est le docteur Manby, notre chirurgien, qui ampute un membre aussi joyeusement qu’il allume un cigare. Ce jeune et joli monsieur, mis avec tant de recherche, qui danse vis-à-vis de nous, est l’honorable Percy de Laval ; mais comme, persuadé que vous le permettriez, je lui ai promis de vous le présenter dès que ce quadrille sera terminé et qu’il doit vous demander la faveur de danser le prochain avec vous, vous aurez bientôt occasion de le connaître et de le juger par vous-même.

— Mais quel est ce majestueux personnage qui cause avec madame d’Aulnay ? demanda Antoinette en jetant un coup d’œil dans la direction où se trouvait Lucille avec son impassible partenaire.

— C’est le colonel Evelyn.

En prononçant ce nom, une expression d’aversion mêlée d’impatience traversa la figure du militaire, mais il la réprima presqu’aussitôt et ajouta sur un ton plus bas :

— C’est la seule exception à laquelle j’ai fait allusion tout à l’heure, le seul de mes amis qui ne s’est pas promis de faire votre connaissance ce soir. N’est-ce pas assez, ou voulez-vous en savoir davantage sur son compte ?

— Certainement : il m’intéresse maintenant plus que jamais.

— C’est bien là une perfide réponse de femme ! pensa en lui-même Sternfield qui reprit en inclinant légèrement la tête : Eh ! bien, yos désirs seront satisfaits. Je vous dirai en peu de mots, mais strictement confidentiels, ce qu’est le colonel Evelyn. Il compte parmi ceux qui ne croient ni en Dieu, ni en l’homme, pas même en la femme.

— Vous m’effrayez ! Mais, c’est donc un athée ?

— Non pas peut-être en théorie, mais en pratique il l’est certainement. Né et élevé dans les principes du catholicisme, jamais, de mémoire du plus ancien du régiment, il n’est entré dans une église ou une chapelle. De manières froides et réservées, il n’est avec personne sur un pied d’intime amitié. Mais ce qui, à mes yeux, constitue le plus grand et le plus impardonnable de ses crimes (ici le galant militaire sourit en signe de désaveu formel), c’est qu’il déteste souverainement les femmes. Un désappointement d’amour qu’il aurait éprouvé dans sa première jeunesse et dont aucune de nous ne connaît les détails a aigri son caractère à un tel degré, qu’il ne cache plus son aversion dédaigneuse pour les filles d’Eve qu’il déclare toutes également perfides et trompeuses. Pardon, mademoiselle de Mirecourt, de proférer en votre présence des sentiments que je condamne énergiquement de toute mon âme ; mais vous m’aviez ordonné de parler, et je n’avais d’autre alternative que celle d’obéir… Mais, voici M. de Laval qui vient solliciter son introduction.

La formule d’usage fut prononcée, la main d’Antoinette demandée pour la danse qui allait commencer et Sternfield se retira en murmurant à l’oreille de la jeune fille :

— Je laisse la place avec un tel regret, mademoiselle, que je me risquerai bientôt à la réclamer de nouveau.

Si le major Sternfield avait choisi son successeur dans l’intention de se faire ressortir davantage, son choix n’aurait certainement pas été plus judicieux.

L’honorable Percy de Laval était un jeune homme de vingt et un ans, aux cheveux dorés, au teint rose, aux traits délicats. Récemment mis en possession d’une fortune considérable, appartenant à une ancienne et riche famille d’Angleterre, et doué, comme nous venons de le dire, de grandes attractions personnelles, il était aussi infatué de lui-même qu’un amoureux peut l’être de son amante. A tous ces dons naturels, il avait acquis par l’étude une prononciation lente et grasseyante, une manière nonchalante de se tenir debout ou de s’incliner, — il s’asseyait rarement, — et de fermer languissamment à demi ses grands yeux : toutes ces qualités variées le rendaient, du moins dans sa propre opinion, plus irrésistible que le superbe Sternfield lui-même.

Tel était le jeune monsieur qui, après un silence prolongé pendant lequel ses yeux avaient erré autour de la salle sans même paraître soupçonner l’existence de sa partenaire, se tourna enfin vers elle et lui demanda d’un ton moitié protecteur et moitié nonchalant : “ si elle aimait la danse ? ”

— Cela dépend entièrement du danseur avec lequel j’ai la bonne fortune de me trouver, répondit Antoinette avec autant d’esprit que de vérité.

Le jeune fat ne vit dans ces mots qu’un compliment à son adresse, et après un autre silence de cinq minutes, il reprit : — On dit qu’il règne un froid insupportable en ce pays durant l’hiver.

A cette remarque il n’y eut d’autre réponse qu’une légère inclination de tête.

— Qu’est-ce que les hommes portent pour se protéger contre la rigueur sibérienne du climat ?

— Des capots de peaux d’ours, répondit-elle laconiquement.

— Et les femmes, — je vous demande pardon, les dames, le beau sexe, — aurais-je dû dire ?

— Des couvertes et des mocassins, répondit Antoinette, en relevant un peu sa jolie petite tête, car elle sentait que sa patience commençait à l’abandonner.

L’honorable Percy ouvrit de grands yeux.

Était-ce vrai ? ou bien, cette “ petite fille des colonies ” comme il l’appelait intérieurement, voulait-elle se moquer de lui ? Oh ! cette dernière hypothèse était improbable, tout-à-fait hors de question. L’accoutrement dont il était question devait, en effet, être en usage dans certaines parties du pays où les femmes revêtaient encore le singulier costume que venait de dépeindre la jeune fille et qui devait être une réminiscence de ceux que portaient les sauvagesses leurs aïeules[1].

Revenant à la charge, il reprit avec une nonchalance de ton et d’attitude encore plus impertinente :

— On dit que pendant huit mois le sol est couvert de quatre pieds de neige et de glace, et que tout gêle. Comment donc les malheureux habitants de ce pays font-ils pour résister à la nature pendant tout ce temps là ?

L’irritation d’Antoinette avait fait place à la gaieté, et cette fois ce fut en souriant qu’elle répondit :

— Oh ! ce n’est pas difficile : quand les provisions deviennent rares, ils se mangent les uns les autres.

Ciel et terre ! c’était donc bien possible et bien vrai : elle voulait le mystifier ! À cette découverte, sa respiration sembla suspendue, et pendant assez longtemps son étonnement le tint silencieux. Mais non, il devait punir comme elle le méritait, il devait anéantir l’audacieuse jeune fille. Prenant donc un air aussi moqueur que ses traits efféminés pouvaient lui permettre d’emprunter, il reprit :

— Eh ! bien, oui, le Canada est encore tellement en dehors de la civilisation, que je ne suis pas étonné que vous y tolériez toutes ces coutumes, quelques barbares qu’elles soient.

— C’est vrai, réplique Antoinette avec sérénité ; nous pouvons y tolérer tout, excepté les fats et les fous.

Cette dernière sortie était trop forte pour le lieutenant de Laval, et il n’était pas encore revenu du choc qu’elle lui avait causé, lorsque le major Sternfield arriva avec empressement demander la main de mademoiselle de Mirecourt pour une autre danse.

Antoinette passa négligemment son bras sous celui qui lui était présenté et alla se mettre en place, sans s’apercevoir que le colonel Evelyn qui, après avoir réussi à s’échapper de madame d’Aulnay était allé examiner des gravures près de la table placée derrière eux, avait entendu le singulier dialogue qu’elle venait de tenir avec le lieutenant Percy et s’en était considérablement amusé.

— Eh ! bien, mademoiselle de Mirecourt, que pensez-vous de l’honorable M. de Laval ? demanda le nouveau danseur d’Antoinette. Si vous vous souvenez bien, nous avions convenu que vous formeriez de vous-même votre opinion sur lui.

— J’ai une faveur à vous demander, major Sternfield : c’est de ne plus me présenter de petits sots. Ils font des partenaires ennuyeux.

Les yeux de Sternfield brillèrent d’un éclat où on aurait pu lire une joie presqu’aussitôt comprimée.

Ce soir-là, après la veillée, la salle des officiers retentit longtemps de plaisanteries et de rires qui firent tinter les oreilles de l’honorable Percy de Laval de colère et du désir de se venger.

  1. Le lecteur voudra bien se rappeler que ceci se passait il y a près d’un siècle, alors que la chose, quoique improbable, était très possible. — Note de l’auteur.