Ouvrir le menu principal
Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur*** 1842 à 1851 (p. 53-58).



RAOUL LAFAGETTE


1842




Raoul Lafagette, né à Foix le 18 juin 1842, a publié cinq volumes de poésies intitulés : Chants d’un Montagnard (1869), Mélodies païennes (1873), Les Accalmies (1877), Les Aurores (1880) et Pics et Vallées (1885).

Michelet et George Sand accueillirent avec une vive sympathie les Chants d’un Montagnard.

Au sentiment de Victor Hugo, les Mélodies païennes sont traversées dun souffle de justice et de vérité ; et le grand poète écrit à l’auteur : « Les hautes pensées ont leur pourpre comme les hautes cimes. » Quant au dernier volume paru, Théodore de Banville a dit que c’était « un livre sain, robuste, d’une grande envolée, où l’on respire une brise parfumée, amère et fortifiante. »

Les œuvres poétiques de Raoul Lafagette ont été éditées par A. Lacroix, Lechevalier, Richard Lesclide, G. Charpentier et A. Lemerre.

a. l.


____________



LES CASCADES



Les cascades échevelées
Tombent du ciel dans les vallées.
Creusent le roc en entonnoirs,

Fouettent la ronce qui s’effare
Et sonnent leur blanche fanfare
Pour égayer les sapins noirs.

Leur folle vague, ivre de joie,
Bondit, s’éparpille, tournoie,
Croule en nappe, monte en vapeur ;
On les voit, vierges effrénées,
Libres filles des Pyrénées,
Se ruer au gouffre sans peur.

— Où donc allez-vous, les démentes ?
Pourquoi préférer vos tourmentes
Au sommeil du lac dans l’éther ?
— Laissez l’inertie aux cadavres,
Nous entendons l’appel des havres,
Nous courons à la grande mer !


(Pics et Vallées)


____________



LES ROCS




Comme je vous envie, ô pierres ! nobles pierres !
— Vous opposez, plaignant notre éphémère orgueil,
Vos blocs sans pieds ni mains, sans lèvres ni paupières,
À nos pulpes qui vont se dissoudre au cercueil.

Quelle pitié, qu’un roi qui ne tient pas en place !
Sur les contorsions de cette humanité,
Qu’incessamment la Mort fauche, raidit et glace,
Vous dressez à jamais votre immobilité !


Du jongleur politique au théocrate louche,
À voir tant d’histrions profanes ou sacrés
Mentir effrontément, j’ai maudit toute bouche,
Ô rocs silencieux, probes et vénérés !

La magie aurorale et les splendeurs nocturnes
Ne sauvent pas des vers notre œil gélatineux ;
Gloire à vous, granits sourds, basaltes taciturnes,
Dont le grain reste intact sous le ciel lumineux !

Vous devîntes muets par dégoût de nos fables ;
Frères aînés de l’ours, de l’isard et du daim,
Vos contours violents, et pourtant immuables,
Plaisent à la révolte et charment le dédain.

Blottis dans la vallée ou déchirant les nues,
Ronds ou très anguleux, livides ou rosés,
En groupe ou seuls, troupeaux moussus, têtes chenues,
Mon âme comprend bien tout ce que vous taisez.

Votre songe regrette encor l’heure première
Du gouffre sans poissons et de l’air sans oiseaux,
Quand ce globe brûlant n’offrait à la lumière
Que les pics émergés de l’infini des eaux.

Vous aimez à heurter vos teintes et vos formes ;
Spectres démesurés de l’abîme béant,
Ici vous ressemblez à des outres énormes,
Plus loin vous figurez des armes de Géant.

Et tous, les confidents des nuits et des aurores,
Pensifs, vous écoutez religieusement
L’hymne que les forêts er les gaves sonores
Exhalent en l’honneur du vaste firmament.


Du colossal amas des roches étagées
Par strates, au caillou blanc ou bleu qui sourit
Sous l’eau claire, pareil aux plus fines dragées,
Mon regard vous connaît et mon cœur vous chérit ;

Car, vêtus de soleil ou noyés de ténèbres,
Vous seuls m’avez versé la consolation
Chaque fois que je vins, dans mes heures funèbres,
Oublier parmi vous l’humaine abjection.

Je n’ai jamais quitté votre retraite austère
Sans qu’un pleur filial n’humectât mes adieux,
Ô rocs qui résistez, quand tout pourrit sur terre ;
Et je salue en vous mes maîtres et mes dieux !


(Pics et Vallées)


____________





LES BOIS




Bois profonds et pensifs, pleins d’ombre et de mystère,
Temples illimités du culte universel,
Où l’arbre, murmurant les hymnes de la Terre,
A, dans l’encens des rieurs, la roche pour missel…

Ouvrez-vous, accueillez sous vos vivants portiques
Un frère du sapin, du chêne et du bouleau ;
Mêlez, pour en former d’ineffables cantiques,
Votre vague rumeur aux frais soupirs de l’eau.

Par d’antiques rameaux, que nul siècle n’émonde,
Au sein des frondaisons mille nids sont bercés ;
Ô vénérables bois ! l’âme éparse du Monde
Semble frémir en vous lorsque vous bruissez.


Et si, bouleversant vos masses effarées.
L’orage empoigne et tord vos membres anxieux,
Vous exhalez la plainte immense des marées,
Quand la houle hagarde escalade les cieux.

Mais de la Solitude on sent mieux le génie
Dire : « Mon amour veille, ô mon fils ! je te vois, »
Lorsque vous recueillez votre ample symphonie
Dans un silence fait de la pudeur des voix.

Le dernier des maudits, Nature maternelle,
Est le sot consumé par d’arides tourments,
Qui, ne connaissant pas la douceur de ton aile,
Jamais ne communie avec les éléments.

Oh ! parmi vos muguets laissez fleurir mes rêves,
Bois sacrés ! — trempe-les, source, en ton pur cristal ;
Qu’ils prennent la verdeur enivrante des sèves
Et la divine paix du peuple végétal !

Sanctuaires bénis par la foi primitive,
Vous charmez l’espérance et calmez les regrets ;
L’extase et la douleur cherchent la perspective
Que ferme le rempart verdoyant des forêts.

Bien loin de tout sentier, aux alcôves voilées
De feuillages tremblants, épaissis là pour eux,
Sur le lit nuptial des mousses étoilées
S’étouffent les baisers des couples amoureux.

Maint furtif ruisselet, aux notes argentines,
Susurre son idylle au creux de vos ravins,
Sauvages paradis des frêles églantines,
Où jadis se cachaient Dryades et Sylvains.


Et les Elfes légers dansent dans la clairière,
À l’heure fantastique où le spectre d’un bruit
Émeut les faons, qui vont, troupe si peu guerrière,
Boire à la mare obscure où la lune reluit.

Chêne vaste et noueux, peuplier haut et svelte,
Religieux sapins, hêtres, frênes et houx…
À votre aspect le sang de l’Ibère et du Celte
Se réveille en mon cœur, et je suis tout à vous !

Vos gigantesques troncs, pressant leurs intervalles,
Innombrables, rugueux, plus durs que le granit,
Comme les grands piliers des voûtes ogivales,
S’élancent hardiment, montent jusqu’au zénith.

Votre salubre haleine et vos larges murmures
Prodiguent leur jeunesse à nos afflictions,
Que vous saluiiez l’aube ou plongiez vos ramures
Dans la morne splendeur des constellations.

Et nul décor humain n’égale la magie
De votre clair-obscur, en ce long corridor,
Où là-bas, tout au fond de la forêt rougie,
Le couchant radieux allume un vitrail d’or !


(Pics et Vallées)





____________