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Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur** 1818 à 1841 (p. 86-98).


PIERRE DUPONT

1821-1870


Pierre Dupont, naquit à Lyon en 1821. Orphelin de bonne heure, il fut recueilli par un de ses parents et fit de brillantes études au collège de Largentière. Ce fut Charles Baudelaire qui le patronna de son fraternel accueil littéraire dès quil vint à Paris, où il fut bientôt célèbre en chantant les Bœufs, la Véronique et le Chant des Ouvriers. Aujourd’hui ses refrains politiques et socialistes sont à peu près oubliés, mais la grâce naïve et rustique du chanteur restera son plus beau titre de gloire.

Armand Silvestre, qui l’a, connu, dans ses dernières années, en parle ainsi :

« Une tête douce et ravagée encadrée de cheveux noirs encore, un profil d’une régularité admirable, un sourire d’une apostolique douceur, un homme que n’avait aigri aucun des déboires de la vie, un des plus grands poètes de cet âge, à mon humble avis, le seul dont les vers seront un jour comparés à ceux de La Fontaine, dont ils ont souvent le tour ingénu et qu’ils égalent quelquefois par le sentiment exquis des choses de la nature. Celui qui a dit de la fraise :


Rouge au dehors, blanche au dedans,
Comme les lèvres sur les dents,


et qui a défini ainsi l’hirondelle :


Petits pieds noirs avec deux grandes ailes,

celui qui a écrit les Pins, le Chant des Ouvriers, Ma Vigne, et les admirables idylles qu’on a le tort de ne pas réimprimer, était certainement un poète de race. »

Ses œuvres sont éditées par MM. Garnier frères et Plon & Nourrit.

A. L.



LA VÉRONIQUE


Quand les chênes, à chaque branche,
Poussent leurs feuilles par milliers,
La véronique bleue et blanche
Sème les tapis à leurs pieds ;
Sans haleine, à peine irisée,
Ce n’est qu’un reflet de couleur,
Pleur d’azur, goutte de rosée,
Que l’aurore a changée en fleur.

Douces à voir, ô véroniques !
Vous ne durez qu’une heure ou deux,
Fugitives et sympathiques
Comme des regards amoureux.

Les violettes sont moins claires,
Les bluets moins légers que vous,
Les pervenches moins éphémères
Et le myosotis moins doux.
Le dahlia, non plus la rose,
N’imiteront point votre azur ;
Votre couleur bleue est éclose
Simplement comme un amour pur.

Douces à voir, ô véroniques !
Vous ne durez qu’une heure ou deux,
Fugitives et sympathiques
Comme des regards amoureux.

Le papillon bleu vous courtise,
L’insecte vous perce le cœur,
D’un coup de bec l’oiseau vous brise,
Que guette à son tour l’oiseleur.
Rêveurs, amants, race distraite,
Vous effeuilleront au hasard,
Sans voir votre grâce muette,
Ni votre dernier bleu regard.

Douces à voir, ô véroniques !
Vous ne durez qu’une heure ou deux,
Fugitives et sympathiques
Comme des regards amoureux.

Ô fleur insaisissable et pure,
Saphir dont nul ne sait le prix,
Mêlez-vous à la chevelure
De celle dont je suis épris ;
Pointillez dans la mousseline
De son blanc peignoir entr’ouvert,
Et dans la porcelaine fine
Où sa lèvre boit le thé vert.

Douces à voir, ô véroniques !
Vous ne durez qu’une heure ou deux,
Fugitives et sympathiques
Comme des regards amoureux.


Fleurs touchantes du sacrifice,
Mortes, vous savez nous guérir ;
Je vois dans votre humble calice
Le ciel entier s’épanouir.
Ô véroniques ! sous les chênes
Fleurissez pour les simples cœurs
Qui, dans les traverses humaines,
Vont cherchant les petites fleurs.

Douces à voir, ô véroniques !
Vous ne durez qu’une heure ou deux,
Fugitives et sympathiques
Comme des regards amoureux.




LA MÈRE JEANNE


Dans la vie on ne reste guères
À l’âge riant des amours,
Les ans vont comme les rivières,
Et rien n’en peut barrer le cours.
Je ne suis plus la fille fraîche
Que l’on appelait Jeanneton ;
Le soleil a rougi la pêche,
Le rosier n’est plus en bouton.

      Je suis la mère Jeanne,
Et j’aime tous mes nourrissons,
Mon cochon, mon taureau, mon âne,
Vaches, poulets, filles, garçons,
Dindons, et j’aime leurs chansons,
Comme, étant jeune paysanne,
J’aimais la voix de mes pinsons.


Quand j’étais encore jeunette,
Une autre ne posait pas mieux
Le papillon de sa cornette
Et le chignon de ses cheveux ;
Maintenant c’est une autre affaire,
II s’agit bien de coqueter…
Du jour qu’on est mère et fermière,
On a d’autres chiens à fouetter.

      Je suis la mère Jeanne,
Et j’aime tous mes nourrissons,
Mon cochon, mon taureau, mon âne,
Vaches, poulets, filles, garçons,
Dindons, et j’aime leurs chansons,
Comme, étant jeune paysanne,
J’aimais la voix de mes pinsons.

C’est la moisson, c’est la vendange,
Les semailles, la fenaison ;
C’est la lessive, et tout ça mange,
Tout ça boit plus que de raison.
Il faut qu’à tout je remédie,
Le bétail est ensorcelé,
Les enfants ont la maladie,
Cette nuit la vache a vêlé.

      Je suis la mère Jeanne,
Et j’aime tous mes nourrissons,
Mon cochon, mon taureau, mon âne,
Vaches, poulets, filles, garçons,
Dindons, et j’aime leurs chansons,
Comme, étant jeune paysanne,
J’aimais la voix de mes pinsons.


Venez, poules à crête rouge,
Et mon beau coq tambour-major !
J’aime que tout ce monde bouge,
Je vois remuer mon trésor :
Ces marcassins, ce veau qui tette,
Ces canetons qui vont nageant,
Cet agneau qui bêle à tue-tête,
C’est pour moi le bruit de l’argent.

      Je suis la mère Jeanne,
Et j’aime tous mes nourrissons,
Mon cochon, mon taureau, mon âne,
Vaches, poulets, filles, garçons,
Dindons, et j’aime leurs chansons,
Comme, étant jeune paysanne,
J’aimais la voix de mes pinsons.

C’est qu’il en faut dans un ménage
De l’argent blanc, de l’or vaillant ;
On n’en gagne pour son usage
Qu’en bien veillant et travaillant ;
Par-dessus, votre homme se grise,
Et trébuche en rentrant au nid ;
On se bat, mais après la crise
On s’embrasse, et tout est fini.

     Je suis la mère Jeanne,
Et j’aime tous mes nourrissons,
Mon cochon, mon taureau, mon âne,
Vaches, poulets, filles, garçons,
Dindons, et j’aime leurs chansons,
Comme, étant jeune paysanne,
J’aimais la voix de mes pinsons.




LES TAUREAUX


Voyez paître aux bords des marais
Ces taureaux dont les rudes traits,
        Le fanon superbe,
Attirent plus d’un voyageur,
Qui les regarde, tout songeur,
       De près tondre l’herbe.

On voit s’agiter les roseaux
Partout où leurs larges naseaux
        Soufflent leur haleine :
Leurs yeux ont des reflets sanglants,
Leur poil flotte sur leurs fronts blancs
        En touffes de laine.

Dans ces taureaux à l’œil de feu
L’Égypte aurait choisi son Dieu.
        Pour ses sacrifices
Rome eût pris le plus argenté,
Le plus fier, qui passe en beauté
        Les blanches génisses.

Leurs cornes menacent le ciel
Et perceraient d’un coup mortel,
        En rase campagne,
Le plus vaillant toréador
Qui moissonne la gloire et l’or
        Aux cirques d’Espagne.


Qu’il vienne à passer par hasard
Une génisse au doux regard,
        Vers leur marécage,
Ils feront, sauvages amants,
Retentir de mugissements
        Rivière et pacage.

Restez libres dans le désert,
Broutez le pâturage vert,
        Fuyez nos entraves !
Loin des tyrans et des bourreaux,
Paissez en liberté, taureaux :
        Les bœufs sont esclaves.




LES FRAISES DES BOIS


Quand de juin s’éveille le mois,
Allez voir les fraises des bois
Qui rougissent dans la verdure,
Plus rouges que le vif corail,
Balançant comme un éventail
Leur feuille à triple découpure.


Qui veut des fraises du bois joli ?
                 En voici,
En voici mon panier tout rempli,
       De fraises du bois joli !


Rouge au dehors, blanche au dedans,
Comme les lèvres sur les dents,

La fraise épand sa douce haleine,
Qui tient de l’ambre et du rosier ;
Quand elle monte du fraisier,
On sait que la fraise est prochaine.


Qui veut des fraises du bois joli ?
                  En voici,
En voici mon panier tout rempli,
        De fraises du bois joli !


Ô fraise ! un poète latin
T’aurait fait mûrir sur le sein
De Vénus ou de sa maîtresse ;
Je te préfère où tu te plais,
À l’ombre où les rossignolets
Modulent sans fin leur tendresse.


Qui veut des fraises du bois joli ?
                  En voici,
En voici mon panier tout rempli,
        De fraises du bois joli !


Hélas ! n’entends-je pas venir
Un essaim qui vient vous cueillir ?
Petits garçons, petites filles ;
Ils pillent fraises, fleurs et nids,
Sans craindre les serpents tapis,
Ni les guêpes, ni les chenilles.


Qui veut des fraises du bois joli ?
                  En voici,
En voici mon panier tout rempli,
        De fraises du bois joli !

 
Dans l’écorce du coudrier
Serrez les filles du fraisier :
Qu’elles ne voient plus la lumière ;
À la halle pour quelques sous,
Avec les panais et les choux,
On va les vendre à la fruitière.


Qui veut des fraises du bois joli ?
                En voici,
En voici mon panier tout rempli,
        De fraises du bois joli !


La fontaine des Innocents
Voit, la nuit, parmi les passants,
Dormir plus d’une paysanne
À qui son bras sert d’oreiller ;
La lune garde son panier,
La lune blonde et diaphane.


Qui veut des fraises du bois joli ?
                En voici,
En voici mon panier tout rempli,
        De fraises du bois joli !


La belle aurait pu, sans souci,
Manger ses fraises loin d’ici,
Au bord d’une verte fontaine,
Avec un joyeux moissonneur
Qui l’aurait prise sur son cœur ;
Elle aurait eu bien moins de peine.


Qui veut des fraises du bois joli ?
                  En voici,
En voici mon panier tout rempli,
        De fraises du bois joli !




MA VIGNE



Cette côte à l’abri du vent,
Qui se chauffe au soleil levant
Comme un vert lézard, c’est ma vigne ;
Le terrain en pierre à fusil
Résonne et fait feu sous l’outil ;
Le plant descend en droite ligne
Du fin bourgeon qui fut planté
Par notre bisaïeul Noé.

Bon Français, quand je vois mon verre
Plein de son vin couleur de feu,
Je songe, en remerciant Dieu,
Qu’ils n’en ont pas dans l’Angleterre.

Au printemps, ma vigne, en sa fleur,
D’une fillette a la pâleur ;
L’été, c’est une fiancée
Qui fait craquer son corset vert ;
À l’automne, tout s’est ouvert :
C’est la vendange et la pressée ;
En hiver, pendant son sommeil,
Son vin remplace le soleil.

 
Bon Français, quand je vois mon verre
Plein de son vin couleur de feu,
Je songe, en remerciant Dieu,
Qu’ils n’en ont pas dans l’Angleterre.

J’aime ma vigne en vieux jaloux.
Gare à ceux qui font les yeux doux
Et voudraient caresser la belle !
Mon sel pince le maraudeur,
Mais ne touche pas au rôdeur,
Au sorcier noir qui fait la grêle ;
Quand il s’empare d’un coteau,
C’est comme un loup dans un troupeau.

Bon Français, quand je vois mon verre
Plein de son vin couleur de feu,
Je songe, en remerciant Dieu,
Qu’ils n’en ont pas dans l’Angleterre.

La cave où mon vin est serré
Est un vieux couvent effondré,
Voûté comme une vieille église ;
Quand j’y descends, je marche droit,
De mon vieux vin je bois un doigt,
Un doigt, deux doigts… et je me grise ;
À moi le mur et le pilier !
Je ne trouve plus l’escalier.

Bon Français, quand je vois mon verre
Plein de son vin couleur de feu,
Je songe, en remerciant Dieu,
Qu’ils n’en ont pas dans l’Angleterre.


La vigne est un arbre divin,
La vigne est la mère du vin :
Respectons cette vieille mère,
La nourrice de cinq mille ans,
Qui, pour endormir ses enfants,
Leur donne à téter dans un verre ;
La vigne est mère des amours,
Ô ma Jeanne, buvons toujours !…

Bon Français, quand je vois mon verre
Plein de son vin couleur de feu,
Je songe, en remerciant Dieu,
Qu’ils n’en ont pas dans l’Angleterre.