Ouvrir le menu principal
Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur** 1818 à 1841 (p. 222-224).




LÉOPOLD LALUYÉ

1829


Laluyé (Léopold), né à Paris en 1829, est particulièrement connu par ses œuvres de théâtre. La plus remarquée, Au Printemps, un acte en vers d’une fraîcheur idyllique, eut un vrai succès à l’Odéon en 1854, dans la jeunesse des écoles, et fut applaudie depuis à la Comédie française.

L’auteur appartient à cette Anthologie par un volume de Poésies publié en 1872, recueil où dominent surtout les purs sentiments de la famille et de la patrie.

A. L.



À UNE JEUNE FILLE




J’ignore votre nom, je ne sais pas votre âge,
Je ne sais rien de vous que votre air de bonté ;
Dieu dans votre chemin m’a si souvent jeté
Que maintenant mon cœur est plein de votre image.

Est-ce tout simplement hasard ou bien présage
Que cette vision, douce fatalité,
Qui verse dans mon ombre un rayon de clarté,
Et me met sans pitié la pâleur au visage ?


Devons-nous, quelque jour, plus rapprochés tous deux,
Er les mains dans les mains, et les yeux dans les yeux,
En causant d’avenir apprendre à nous connaître ?

Je le voudrais. J’attends ; j’ai la foi, j’ai l’espoir…
Et pourtant mieux vaudrait ne jamais vous revoir,
Si Dieu pour mon bonheur ne vous a pas fait naître.




LA DANSEUSE DE CORDE




Voyez, rebondissant sur une corde oblique,
Cet être féminin de badauds entouré.
Son visage en sueur, par le soleil bistré,
A comme son costume un reflet métallique.

Sous le paillon terni ses cheveux, d’un beau noir,
Frissonnent aux ébats de ses danses lascives :
On dirait d’un corbeau les deux ailes captives.
Pour l’artiste rêveur elle est étrange à voir.

Son corps, bariolé par des enluminures,
A les contorsions d’une panthère ; aussi
Dieu, qui créa ce corps par le jeûne aminci,
Dut y mettre le sang des ardentes natures.

Sous d’épais sourcils noirs ses regards affamés
Portent l’expression de la souffrance humaine,
Et d’un sourire empreint d’ironie et de haine
Elle reçoit les sous des amateurs charmés.


Un pitre maladif tourne la manivelle
Qui fait rugir dans l’air un orgue aux sons discords,
Tandis qu’à la voltige elle assouplit son corps,
Et sur le câble étroit danse une tarentelle.

Puis, sa besogne faite, elle rentre à grands pas
Dans son taudis obscur, desserre sa tunique,
Mange son pain gagné sur la place publique,
Et s’endort, toute lasse, un enfant dans les bras.