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Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Léon Laurent-Pichat

< Anthologie des poètes français du XIXème siècle
Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur** 1818 à 1841 (p. 178-181).




LAURENT-PICHAT


1823-1886




Laurent-Pichat (Léon) est né à Paris en 1823. Publiciste, poète et romancier, il a dirigé la Revue de Paris avec Louis Ulbach et Maxime Du Camp.

Comme poète il a donné les Voyageuses (1844), Libres Paroles (1847), Chroniques Rimées (1856), Avant le jour (1868), les Réveils (1880).

« M. Laurent-Pichat, a dit André Theuriet, est une figure sympathique. Caractère chevaleresque, âme à la fois rêveuse et active, rien de ce qui est généreux ne lui semble impossible, rien de ce qui est beau ne lui est indifférent. Il aime l’art et la liberté ; les causes désespérées l’attirent.… Le livre est le reflet de l’homme ; on retrouve dans ses vers les mêmes qualités d’élévation et de générosité ; la pensée n’y est jamais étroite ou banale ; les strophes s’élancent fièrement vers l’idéal et peignent bien cette vaillante nature de poète polémiste et de penseur. »

Les poésies de M. Laurent-Pichat ont été publiées en partie par A. Lemerre.

A. L.




À MADAME CHARRAS




Comme un pèlerinage où le cœur doit se rendre,
Pour me fortifier, j’ai voulu vous revoir
Avant l’hiver qui s’ouvre, avant d’aller reprendre
Ma place dans la foule et mon poste au devoir.

Tel qu’un oiseau perdu tombe, l’aile blessée,
Et vient boire au lac noir de la sombre Gemmi ;
Moi, dans votre douleur j’ai plongé ma pensée,
Et nous avons parlé de notre grand ami.

Je sortirai meilleur de cette bonne halte ;
Je ne crains plus de voir mon ardeur me trahir,
Je sens que ce breuvage amer et pur m’exalte,
Et je sais mieux aimer maintenant, mieux haïr.

Une fleur naît toujours aux lieux les moins propices,
Fleur libre qu’une main ne cueillera jamais,
Fleur de la neige, fleur des sombres précipices,
La fleur souffrante et rose, hôtesse des sommets.

Tel est le souvenir né dans la solitude
Où vous m’avez admis en me tendant la main,
Et d’où je redescends parmi la multitude
De ces indifférents que je verrai demain.

Gardez ce souvenir. La vallée est profane ;
La terre n’est que fange et l’air est obscurci.
Adieu ! Je ne veux pas que cette fleur se fane !
Gardez-la ! Je viendrai la respirer ici.




SOUVENIRS FANÉS




Que me veux-tu, fleur oubliée,
Ô mystérieux souvenir ?
Dans cette page repliée
Que fais-tu ? D’où peux-tu venir ?

Prisonnière que je délivre,
Fantôme frêle et fatigué,
Lorsque je te mis dans ce livre,
Étais-je triste ? étais-je gai ?

La main qui t’avait ramassée
Dans le bois, au bord du chemin,
Peut-elle encore être pressée ?
Connaît-elle encore ma main ?

Ombre de fleur, douce et hagarde,
Ton grand œil bleu décoloré
Avec fixité me regarde,
Comme pâli d’avoir pleuré.

En vain dans tout mon passé j’erre,
Remontant les jours révolus,
Ma pauvre petite étrangère,
Hélas ! je ne te connais plus.

Mais reçois mon culte anonyme ;
Pardonne à mon cœur affaibli,
Et que ton odeur se ranime :
J’élève un autel à l’oubli.


Parfums dispersés sur ma trace,
Souvenirs laissés sans abris,
Dans cette fleur faites-moi grâce,
Pardonnez-moi dans ce débris.