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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur*** 1842 à 1851 (p. 251-263).



JEAN AICARD

1848



Jean Aicard né à Toulon le 4 février 1848, se fit connaître par un recueil de vers intitulé : Les Jeunes Croyances (1867). Depuis, il a successivement donné : Les Rébellions et les Apaisements (1871) ; Les Poèmes de Provence (1874) ; La Chanson de l’Enfant (1875) ; Miette et Noré (1880) ; Lamartine (1883) ; Le Dieu dans l’Homme (1885) ; L’Éternel Cantique (1886) ; Le Livre des Petits (1886) ; Le Livre d’Heures de l’Amour (1887), et Au Bord du Désert (1888). Il a écrit, en outre, plusieurs pièces de théâtre : Au Clair de la Lune ; Pygmalion ; Mascarille ; Othello, traduction en vers ; Molière à Shakespeare ; Davenant, et Smilis, drame en quatre actes représenté à la Comédie-Française.

Quelques-uns de ses ouvrages ont été couronnés par l’Académie française, qui, de plus, lui a décerné en 1882 le prix Vitet et en 1883 le premier prix de poésie.

M. Jean Aicard a de la verve, et, selon l’expression de M. Jules Levallois, « un fonds de tendre humanité, » de la force et de l’éclat, ainsi qu’une grande vaillance de poète. Dans La Chanson de l’Enfant, La Légende du Chevrier, fraîche idylle éclose sous les cieux clairs d’Orient, vous donne à la fois l’impression d’une page de la Bible et de Théocrite. De pures images pour les yeux, une délicieuse musique pour l oreille et des notes émues pour le cœur, tout y est. Quand on a lu cette ravissante idylle, on aime à la relire avec lenteur, en cherchant à se rendre compte de son enchantement. Ce petit poème, à lui seul, a la valeur d’une grande œuvre. Van Eyck en eût fait un tableau, et La Fontaine, le fin Champenois, eût embrassé l’auteur.

Au nombre des pages les plus remarquables des Poèmes de Provence on doit citer Le Rhône, comme inspiration, mouvement et couleur. Le poète est bien là dans son véritable élément, et ce volume est certainement une de ses plus belles œuvres.

Les poésies de M. Jean Aicard ont été publiées chez MM. G. Charpentier, Lemerre, Fischbacher, Chamerot, Delagrave et Ollendorff.

André Lemoyne.

AMOURS



De tout temps mes amours furent des songes vagues ;
Je n’ai parlé tout bas qu’aux nymphes, dans les bois,
Et, sur le bord des mers, ces sirènes, les vagues,
Me font seules vibrer aux accords de leur voix.

Mon âme est fiancée à l’humble solitude :
Son chaste baiser plaît à mon front sérieux ;
Je connais de profonds ombrages où l’étude
À des charmes plus doux pour l’esprit et les yeux.

Je suis l’amant rêveur des récifs et des grèves,
L’insatiable amant du grand ciel inconnu ;
Je ne retrouverai la vierge de mes rêves
Qu’en l’immortel pays d’où mon cœur est venu.

La vertu de l’amour, l’homme en a fait un crime !
Je ne veux pas aimer comme on aime ici-bas,
Et ce cœur, façonné pour un élan sublime,
Tant qu’il pourra monter ne se posera pas !


J’ai pourtant vu passer dans le vol de mes stances
De blanches visions, filles de mon désir,
Mais je n’aime d’amour que mes jeunes croyances :
Espoir dans le printemps, et foi dans l’avenir !

(Les Jeunes Croyances)

LE LION EN CAGE



Il dormait, roi déchu, le grand lion sans antre,
Dans sa geôle aux larges barreaux ;
La respiration lui soulevait le ventre,
Longue et paisible, à temps égaux.

L’œil plein de visions sous sa lourde paupière,
Sans doute il songeait vaguement
Aux bois où l’on vit libre, aux cavernes de pierre,
Aux sources sous le firmament.

La foule des passants, curieux sans courage,
Regrettaient de ne pas le voir
Debout et frémissant s’indigner de sa cage
Et leur rugir son désespoir.

« Quoi ! c’est là le vaincu, si noble, si farouche,
Que l’on admire et que l’on craint !
Un baladin le montre, un gardien vil le touche,
Et mêle ses doigts à son crin !

« Qu’il se lève, du moins ! Allons, des coups de tringle ! »
Le gardien dit alors : « Debout ! »
Et sa barre de fer le torture et le cingle,
Avec un bruit sourd, coup sur coup.


Le lion s’est levé… Pour la main qui le fouaille
Il n’a qu’un mépris nonchalant…
Comme un homme dirait : « Vous m’ennuyez ! » lui, bâille,
Et retombe sur l’autre flanc.

Car il sait, le lion, il sait qu’on le tourmente
Lâchement, en sécurité ;
Que la révolte est vaine, et sa force impuissante,
Qu’il n’est rien sans la liberté !

(Les Rébellions)

LE RHÔNE



Le Rhône est si profond, si rapide et si large,
Que dans la grande Europe il n’a pas son pareil.
Emportant des bateaux sans nombre avec leur charge,
Il va roulant de l’or et roulant du soleil.

Fleuve superbe ! il court, et, se jouant des lieues,
Il atteint, lui qui sort des Alpes au cœur pur,
La Méditerranée aux grandes ondes bleues,
Et, né dans la blancheur, il finit dans l’azur.

Un lac veut l’arrêter au sortir de sa source ;
Il le divise, il passe !… Et le frère du Rhin,
Trouvant alors des rocs en travers de sa course,
Sous l’obstacle étonné creuse un lit souterrain…

Reparais, reparais, tu n’auras plus d’obstacle :
Le grand peuple de France attend tes vastes eaux,
Ô fleuve ! donne-lui le merveilleux spectacle
Des prés féconds et verts, sillonnés de ruisseaux.


La Suisse généreuse à la France te donne.
Ta voix endort leurs fils au berceau, vieux géant.
Le sang ne te plaît pas, à toi ! Ta force est bonne,
Ô fleuve ! et comme un dieu tu passes en créant.

Tu fais germer des bourgs, croître des capitales :
Voici Lyon, Valence, et la brune Avignon,
Dont les filles gaîment, sur tes rives natales,
Peuvent mêler le pampre aux nœuds de leur chignon,

Car, pour mieux nous porter la joie et l’espérance,
Tu fais verdir les ceps sur les coteaux penchants,
Tu donnes de ta force à nos bons vins de France,
Et tu fais naître ainsi des amours et des chants.

Et tu passes, heurtant l’arche du pont qui bouge,
Et l’on a peur de toi, tant, furieux et prompt,
Aveuglément, comme un taureau qui voit du rouge,
Sur les digues des quais tu vas donnant du front.

Mais, ô le plus puissant des fleuves de l’Europe !
Pourquoi donc laisses-tu défaillir ta vigueur,
Lorsque, près d’Avignon, le mistral qui galope
Te jette, en s’enfuyant, le défi d’un vainqueur ?

Sans pouvoir t’indigner, le mistral te devance...
Ah ! tu voudrais marcher toujours plus lentement!
Et même, pour mieux voir le ciel de la Provence,
Tu voudrais un seul jour n’être qu’un lac dormant.

Car voici, par essaims, les belles filles d’Arles,
Leurs cheveux couronnés du large velours noir,
Le cœur pris au langage amoureux que tu parles,
Qui sur tes bords charmants viennent rêver le soir.


Tu reflètes le ciel et leurs yeux, leur visage,
Et leur sein rebondi comme un doux raisin mûr ;
Et le mirage vert du riant paysage
Frissonne renversé dans tes reflets d’azur...

Mais tu n’es pas un lac : tu t’appelles le Rhône !
Prouve donc, si tu peux, tes puissances d’amours !
Assez d’alluvions roulent dans ton eau jaune
Pour te faire un obstacle et prolonger ton cours :

Arrange-toi ! — C’est fait ! Le Rhône a fait une île !
Il l’étreint à deux bras, la pousse au gouffre amer :
C’est la Camargue. Elle est immense, elle est fertile,
Et, toujours grandissante, elle éloigne la mer.

C’est bien, fleuve ! L’effort est digne de ta gloire.
Le but fût-il manqué, l’effort resterait beau ;
Mais l’heure est retardée où la mer doit te boire. . .
Qui d’entre nous fera reculer son tombeau ?

Et maintenant, là-bas, jusqu’aux grèves marines,
Les chevaux, en Camargue, ardents, libres de mors,
Sauvages, secouant à grand bruit leurs narines,
Hésitent, effrayés, à boire sur tes bords.

Et t’écoutant de loin, du fond des marais mornes,
Les noirs taureaux, tes fils, des feux sanglants dans l’œil,
Droits parmi les joncs verts moins aigus que leurs cornes,
Reconnaissant leur père, en mugissent d’orgueil.

(Poèmes de Provence)

LA CIGALE

Je suis le noble insecte insouciant qui chante,
Au solstice deté, dès l’aurore éclatante,
Dans les pins odorants, mon chant toujours pareil
Comme le cours égal des ans et du soleil.
De l’été rayonnant et chaud je suis le Verbe,
Et quand, las d’entasser la gerbe sur la gerbe,
Les moissonneurs, couchés sous l’ombrage attiédi,
Dorment en haletant des ardeurs de midi,
Alors, plus que jamais, je dis, joyeuse et libre,
La strophe à double écho dont tout mon être vibre,
Et tandis que plus rien ne bouge aux alentours,
Je palpite et je fais résonner mes tambours ;
La lumière triomphe, et, dans la plaine entière,
On n’entend que mon cri, gaîté de la lumière.

Comme le papillon, je puise au cœur des fleurs
L’eau pure qu’y laissa tomber la nuit en pleurs.
Je suis parle soleil tout puissant animée.
Socrate m’écoutait; Virgile m’a nommée.
Je suis l’insecte aimé du poète et des dieux ;
L’ardent soleil se mire aux globes de mes yeux ;
Mon ventre roux, poudreux comme un beau fruit, ressemble
À quelque fin clavier d’argent et d’or, qui tremble ;
Mes quatre ailes aux nerfs délicats laissent voir,
Transparentes, le clair duvet de mon dos noir,
Et, comme l’astre au front inspiré du poète,
Trois rubis enchâssés reluisent sur ma tête.

(Poèmes de Provence)

LA LÉGENDE DU CHEVRIER

Comme ils n’ont pas trouvé place à l’hôtellerie,
Marie et saint Joseph s’abritent pour la nuit
Dans une pauvre étable où l’hôte les conduit,
Et là Jésus est né de la Vierge Marie.

Il est à peine né qu’aux pâtres d’alentour,
Oui gardent leurs troupeaux dans la nuit solitaire,
Des anges lumineux annoncent le mystère.
— Beaucoup sont en chemin avant le point du jour.

Ils portent à l’Enfant, couché sur de la paille,
Entre l’âne et le bœuf qui soufflent doucement,
Du lait pur, des agneaux, du miel ou du froment,
Tous les humbles trésors du pauvre qui travaille.

Le dernier venu dit : « Trop pauvre, je n’ai rien
Que la flûte en roseau pendue à ma ceinture,
Dont je sonne, la nuit, quand le troupeau pâture :
J’en peux offrir un air, si Jésus le veut bien. »

Marie a dit que oui, souriant sous son voile...
Mais soudain sont entrés les mages d’Orient ;
Ils viennent à Jésus l’adorer en priant,
Et ces rois sont venus guidés par une étoile.

L’or brode, étincelant, leur manteau rouge et bleu,
Bleu, rouge, étincelant comme un ciel à l’aurore.
Chacun d’eux, prosterné devant Jésus, l’adore ;
Ils offrent l’or, l’encens, la myrrhe, à l’Enfant-Dieu.


Ébloui, comme tous, parleur train magnifique,
Le pauvre chevrier se tenait dans un coin ;
Mais la douce Marie : « Êtes-vous pas trop loin
Pour voir l’Enfant, brave homme, en sonnant la musique ? »

Il s’avance troublé, tire son chalumeau,
Et, timide d’abord, l’approche de ses lèvres ;
Puis, comme s’il était tout seul avec ses chèvres,
Il souffle hardiment dans la flûte en roseau.

Sans rien voir que l’Enfant de toute l’assemblée,
Les yeux brillants de joie, il sonne avec vigueur ;
Il y met tout son souffle, il y met tout son cœur,
Comme s’il était seul sous la nuit étoilée.

Or, tout le monde écoute avec ravissement;
Les rois sont attentifs à la flûte rustique,
Et quand le chevrier a fini la musique,
Jésus, qui tend les bras, sourit divinement.

(La Chanson de l’Enfant)

LE BON TRAVAIL
 
Songe, ô rêveur lassé de vivre,
Que le travail sacré délivre
L’homme de tous les maux humains !
En vie, en force salutaire,
Il rend au cœur — c’est un mystère !
Plus que ne lui donnent les mains !

Laisse le rêve ; prends la plume,
Lève le marteau sur l’enclume,
Prends la truelle des maçons :

Tu sentiras ta délivrance !
Et sur ta lèvre une espérance
Voudra s’échapper en chansons !

D’où vient donc la vertu secrète
Du bon travail ? C’est qu’il arrête
Sur un point fixe l’œil content !
C’est qu’il limite la pensée...
Toute besogne est cadencée
Et s’harmonise au cœur battant !

Qui rêve est toujours solitaire ;
L’action, par toute la terre,
Pousse la foule aux grands chemins ;
Le travail n’est jamais la haine...
Tous les travailleurs font la chaîne,
Et sentent leur cœur dans leurs mains !

Sois la volonté, l’énergie,
Et tu sentiras, par magie,
Mille cœurs dans ton cœur content...
Tu seras de la grande ronde
Qui se déroule par le monde,
Les mains dans les mains, en chantant !
(Le Dieu dans l’Homme)

DERNIER AMOUR

J’avais mis mon cœur au cœur d’une rose.
Un charme fatal est dans la beauté !
Je pleure en chantant : l’amour en est cause..
J’avais mis mon cœur au cœur d’une rose :
Vint un oiseau-mouche; il l’a becqueté.


J’avais mis mon cœur dans une pervenche…
L’amour a bien ri, le sorcier moqueur !
Noir est le sorcier ; la magie est blanche…
J’avais mis mon cœur dans une pervenche :
Les pleurs d’une nuit ont noyé mon cœur.

J’avais mis mon cœur dans un bluet pâle…
L’amour est un rude et malin garçon,
Un dur moissonneur bronzé par le hâ!e…
J’avais mis mon cœur dans un bluet pâle :
Mon cœur fut fauché comme la moisson.

J’avais mis mon cœur dans la fleur des vignes…
L’amour vendangeur, qui chante en dansant,
Le vigneron ivre aux gakés malignes,
(J’avais mis mon cœur dans la fleur des vignes),
A foulé mon cœur, piétiné mon sang !

Je mettrai mon cœur dans ta main si bonne…
Il est blessé, faible, et prompt à souffrir…
Le garderas-tu ? Moi, je te le donne !
Tiens ! j’ai mis mon cœur dans ta main si bonne :
Garde-le, mignonne : il vient y mourir.

(Le Livre d’Heures de l’Amour)

L’INCONNU

Le roi marchait, suivi de toutes ses armées,
Seul, en avant de tous, magnifique et puissant,
Et son cheval, pieds hauts, narines enflammées,
Bondissait, et mordait le mors teinté de sang.


Son peuple avait vaincu par la force et le nombre ;
C’était un Salomon jeune et beau, sans pareil ;
Cent mille chevaucheurs suivaient sa petite ombre,
En faisant ondoyer sa puissance au soleil.

Au-dessus des lampas, lamés d’or et de soie,
Que traînaient derrière eux les coursiers batailleurs,
Ses étendards semblaient secouer de la joie,
Comme les hauts palmiers dans la saison des fleurs.

La terre s’envolait en nuage de gloire
Sous son piétinement formidable et nombreux,
Et le chant de sa paix comme de sa victoire
Faisait fuir au désert les grands lions peureux !

Or, tandis qu’il marchait en avant, seul en tête,
Un inconnu surgit devant lui tout à coup,
Qui, de loin, lui cria : « Maître du monde, — arrête ! »
Et son cheval hennit et se dressa debout !

Quand les pieds de devant retombèrent à terre,
Le roi, qui le tenait pressé des deux genoux,
Fut surpris dans son cœur de se voir solitaire
En avant de ses gens qui le regardaient tous !

Plus surpris qu’indigné, le roi fit un grand geste
Comme pour appeler une armée au secours
Contre cette insolence étrange et manifeste,
Car l’inconnu parlait et menaçait toujours.

— « Arrête ! criait-il, puissant maître des hommes ! »
Et le roi se disait : « Quel est donc celui-ci ?
Il a bien sa raison, s’il voit ce que nous sommes ;
Il est fou cependant de nous parler ainsi ! »

 
— « Arrête, ô très puissant ! car c’est moi qui commande ! »
Répétait l’inconnu, voilé de son burnous.
Et tous songeaient, devant une audace si grande :
« Quelqu’un est devant nous, de plus puissant que nous ! »

Sentant derrière lui la stupeur immobile,
Le maître vainement criait : « Peuples, à moi ! »
Hommes, chevaux, fusils, tout restait inutile :
Les témoins n’étaient plus les serviteurs du roi !

Et l’inconnu saisit le cheval par la bride :
« Descends de ton cheval, cria-t-il, roi puissant ! »
— « Je me défendrai seul ! » dit le prince intrépide
Qui leva, haut et clair, son sabre menaçant.

L’autre, alors, avec un invisible sourire,
Prit dans sa main le pied du cavalier royal,
Hors du large étrier le tira sans rien dire,
Et renversa le roi du haut de son cheval !

Et les peuples muets, à ce spectacle étrange,
Voyant tombé ce roi si beau, si grand, si fort,
Dans l’inconnu voilé reconnurent un ange.
Et virent que c’était l’ange noir de la mort.

(Au Bord du Désert)