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Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Henri-Charles Read

< Anthologie des poètes français du XIXème siècle
Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 120-128).




HENRI-CHARLES READ


1857-1876




Henri-Charles Read, né à Paris le 24 août 1857, y est mort le 2 décembre 1876. Ainsi, c’est l’œuvre d’un enfant qu’a recueillie Lemerre sous ce titre : Poésies posthumes (1879) [1] Mais qui donc, parmi les hommes, a été doué d’un sentiment plus aigu et plus subtil que cet enfant ? Qui mieux que lui a entrevu la perfection ? André Chénier en naissant avait reçu la visite des abeilles de Grèce et senti sur ses lèvres la douceur de leur miel. C’est la poésie latine qui s’est tenue auprès du berceau de Henri-Charles Read. En effet, ce qui distingue ses vers, n’est-ce pas la nuance toute virgilienne des adjectifs ? Personne, parmi les plus habiles, ne l’a peut-être égalé dans l’art antique de choisir les épithètes. Il sait rendre, avec des mots et des tours latins exquis, sa mélancolie toute moderne et sa pensée toute personnelle.

Parfois, sans doute, une couleur nouvelle anime la phrase du jeune poète. Lui était-il possible de se tenir complètement étranger à la langue de ceux qu’il entendait parler autour de lui ? Quand on lit les Poésies posthumes, deux artistes, l’un de Mantoue, l’autre de Paris, semblent souvent aux prises dans les mêmes endroits. Henri-Charles Read, mieux peut-être qu’aucun de nos contemporains, a perçu l’idéal littéraire tel que le concevaient les grands maîtres d’autrefois. Nul n’a eu plus d’originalité jointe à un goût plus raffiné. C’est ce qui nous fait regretter d’autant plus amèrement son départ prématuré, dont toute la poétique tristesse est si bien rendue dans les vers que M. François Coppée a mis en tête de l’œuvre du jeune poète.

E. Ledrain.





CHALEUR DE JUILLET




Les jours longs et brûlants de Juillet sont venus.
Les jeunes villageois, aux bras forts et charnus,
Agacent dans les champs les filles aux seins nus
Qui jasent, l’air alerte et la mine éveillée.
Ruisselants de sueur, de fatigue accablés,
Les moissonneurs se sont étendus dans les blés.
Les bœufs, près de la mare en groupe rassemblés,
S’abreuvent lentement dans l’onde ensoleillée.

Le village est désert, brûlant, silencieux ;
Les jeunes sont aux champs tout le jour, et les vieux
Fuient la lourde chaleur en s’enfermant chez eux.
Nul souffle : le zéphyr retient sa fraîche haleine ;
Les oiseaux somnolents ont cessé leurs chansons ;
Tout se tait. Geais, moineaux, alouettes, pinsons,
Merles, rendus muets, dorment dans les buissons.
Et le Soleil domine en roi toute la plaine !

Bientôt les travailleurs vont revenir des champs,
Abrégeant les longueurs du chemin par leurs chants,
Moissonneurs et bergers, faneuses, jeunes gens,
Au dernier rang, enfin, les filles babillardes.
Et le soir, quand la Lune, à l’œil terne et blafard,
Sur le Soleil mourant jettera son regard,
Nous verrons, au son dur du violon criard,
Danser le chœur joyeux des grasses campagnardes.




À L’AUBE




Sur son char rapide, la Nuit
S’envole, triste et blanchissante,
Et chaque étoile pâlissante
Dans les cieux en tremblant la suit.

Le Jour paraît ; le léger bruit
D’une brise rafraîchissante
Vient saluer l’Aube naissante
Et le Soleil levant qui luit.

Déjà la rougissante Aurore,
Craintive et nuageuse encore,
Revêt les maisons d’alentour

D’une teinte pure et vermeille,
Et semble promettre un beau jour
À la cité qui se réveille.





*
*       *




De sa ceinture de glaçons
La campagne s’est dépouillée,
Et dans la plaine encor mouillée
Courent de langoureux frissons ;


La brise agite les buissons ;
L’herbe qui pousse est émaillée
Des pleurs de l’aube, et la feuillée
Retentit de mille chansons ;

La fauvette, ivre de rosée,
Sur sa branche verte posée,
Gazouille en l’honneur du printemps ;

La brume grise s’évapore,
Et monte en nuages flottants
Sur les bois que le soleil dore !


(Champigny-sur-Marne)





AU CIMETIÈRE




Déjà l’automne arrive avec ses sombres jours,
Ses heures de tristesse et ses feuilles jaunies ;
Elle est bien loin, déjà, la saison des amours !
Ses charmes sont éteints et ses grâces ternies.

Un vent sec et froid pleure à travers les tombeaux ;
Le soleil est voilé par une brume grise ;
On n’entend que le cri d’angoisse des corbeaux
Et le gémissement sinistre de la bise.

C’est là que je viens seul, par ma douleur guidé ;
Car cette solitude a pour moi bien des charmes :
Le sol triste et fangeux paraît avoir gardé

L’empreinte, humide encor, de ce fleuve de larmes,
De regrets douloureux et d’éternels remords,
Qu’ont versé les vivants sur la cité des morts.




À LÉON COGNIET
AU SALON


« Anch’io...! »





En bas, dans le jardin, on circule à l’entour
Des bustes froids et nus, et le gros de la foule
Bat, comme des rochers que vient fouetter la houle,
Les sculptures au blanc et sinueux contour.

Dans les salles, bruyante et calme tour à tour,
La masse du public à flots pressés s’écoule ;
Compacte, elle s’avance avec lenteur, et roule
Vers les tableaux aimés des favoris du jour.

Et pendant ce temps-là, devant moi, solitaire
Et pensif, sur un banc, les yeux baissés à terre,
Noble vieillard par l’âge et le travail lassé,

Un favori d’hier, un grand peintre d’histoire,
Voyant avec orgueil revivre son passé,
Songe qu’il eut aussi ses heures de victoire.





LA MAlN





J’aime la blancheur de la main,
Le doigt bien fin, l’ongle bien rose
La pâleur, auprès du carmin,
               Repose.

Quand je vois une belle main,
La nuit je la retrouve en songe,
Et souvent, tout le lendemain,
               J’y songe.


Et si quelque femme, demain,
Me plaît et m’attire près d’elle.
On pourra dire que sa main
               Est belle.





*
*       *




Le temps fuit, au loin emporté,
 Et n’est qu’un leurre :
          D’où vient qu’on pleure
Sans cesse sa rapidité ?

Au milieu de l’éternité
          Qu’est-ce qu’une heure ?
          Rien ne demeure,
Tout passe dans l’immensité !

Et pourtant, ivre de tendresse,
Quand je suis près de ma maîtresse
          À l’œil rêveur,

Qui me lutine et me caresse,
Une heure, une heure de paresse
          A sa valeur !





PORTRAIT




Comme une jeune Infante, au mince et long corsage,
Au coup d’œil à la fois hautain et sérieux,
Au dédaigneux maintien, à l’air religieux,
Dont rien ne peut troubler le calme et pur visage,


De son regard éteint, froid et silencieux,
Tu glaces les mortels, Déesse au blanc nuage,
Ou bien, Reine, chacun s’écarte à ton passage :
Car l’on croit voir toujours le mépris dans tes yeux.

Comme le nautonier sur sa barque rapide
Se penche lentement, et dans l’onde limpide
D’un grand lac azuré plonge son œil profond,

Ainsi j’ai regardé dans tes noires prunelles,
Hélas ! et je n’ai vu qu’un abîme sans fond,
Une froideur sans fin, des neiges éternelles !





*
*       *



Oh ! que d’amour perdu pendant les nuits d’été !
Que de joyeux instants, fertiles en caresses,
Consumés sans retour dans de vaines ivresses !
Que de courage à bas, que de bonheur gâté !

Dans les spasmes mortels d’une âpre volupté,
Que de talents, hélas ! dans vos molles paresses,
Vous nous avez flétris, sombres enchanteresses,
Chaudes et folles nuits, ô nuits d’impureté !

Que de soleils éteints, que de fraîcheur fanée,
Que de cœurs de Poète — ô morne destinée ! —
Dans vos bras à jamais vous avez engourdis !

Ô vous que j’aimai tant, ô nuits ! pour tant de crimes,
Ô nuits d’amour, ô nuits d’été, je vous maudis !
Nuits de mort, vous faut-il de si nobles victimes ?



*
*       *



Je crois que Dieu, quand je suis né,
Pour moi n’a pas fait de dépense,
Et que le cœur qu’il m’a donné
Était bien vieux, dès mon enfance.

Par économie, il logea
Dans ma juvénile poitrine,
Un cœur ayant servi déjà,
Un cœur flétri, tout en ruine.

Il a subi mille combats,
Il est couvert de meurtrissures,
Et cependant je ne sais pas
D’où lui viennent tant de blessures.

Il a les souvenirs lointains
De cent passions que j’ignore,
Flammes mortes, rêves éteints,
Soleils disparus dès l’aurore.

Il brûle de feux dévorants
Pour de superbes inconnues,
Et sent les parfums délirants
D’amours que je n’ai jamais eues.

Ô le plus terrible tourment !
Mal sans pareil, douleur suprême,
Sort sinistre ! Aimer follement,
Et ne pas savoir ce qu’on aime !




LUDIBRIA VENTIS




Que de fois le battement d’ailes
D’un vol de blanches colombelles
A fait fuir mes pensers rebelles,
Qui dans l’air partaient avec elles !

Que de vers à peine ébauchés
Les perdreaux dans les champs cachés,
Par ma venue effarouchés,
En s’envolant m’ont arrachés !

Maintenant, toutes ces pensées
Planent doucement balancées,
Et par les brises cadencées
Au loin mollement sont poussées.

Posés sur les feuillages verts,
Ou bien voltigeant à travers
La vague immensité des airs,
Les oiseaux gazouillent mes vers.






  1. Outre celle de 1879, il existe deux autres éditions des Poésies de Henri-Charles Read : 1886, Petite Bibliothèque Littéraire ; 1888, in-8° avec dix dessins d’Émile Adan, gravés à l’eau-forte par Le Rat.