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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 417-422).




ERNEST BUSSY


1864-1886




Ernest Bussy est né à Lausanne en 1864. Il se destinait à la théologie et fit ses études à l’Académie de Lausanne ; mais, atteint de phtisie, il dut passer à Nice plusieurs hivers, et, après avoir longtemps envisagé la mort avec courage et résignation, il s’est éteint le 27 novembre 1886, par un beau soir qui empourprait le Léman et les montagnes.

Au milieu des inquiétudes de la maladie, Ernest Bussy avait publié, en 1885, un volume de poésies : À Mi-Voix. Ce titre donne bien la note du livre, d’une inspiration discrète et recueillie, où se révèle une âme tendre et forte à la fois, précocement mûrie par la douleur, et qui a su trouver, pour chanter sa peine, des accents d’une tristesse pénétrante et d’une exquise douceur. À Mi-Voix avait été publié un an avant la mort de l’auteur. Une deuxième édition, augmentée de pages inédites, a paru en 1887. Les amis du poète et le public suisse lui garderont un souvenir fidèle et reliront ce livre avec une mélancolique émotion et le regret d’avoir vu cette destinée si promptement finie.

Les poésies d’Ernest Bussy ont paru à Lausanne chez Imer et Payot.


Adolphe Ribaux.




IN EXTREMIS




Quand viendra l’heure solennelle
Du suprême et navrant adieu
Où mon âme ouvrira son aile
Afin de s’envoler à Dieu ;

Quand on aura clos ma paupière,
Cloue le cercueil pour jamais,
Je voudrais être, au cimetière.
Conduit par tous ceux que j’aimais.

Je voudrais, gravés sur ma pierre,
Ces seuls mots que chacun lira:
« Mon corps peut tomber en poussière ;
« Je sais qu’il ressuscitera ! »

Je voudrais voir ceux que je laisse
Poursuivre ici-bas leur chemin,
Sereins et graves sans tristesse,
Car la vie a son lendemain.

Et je voudrais qu’aux soirs paisibles,
Vous pensiez quelquefois, amis,
À ces étoiles invisibles
Où le revoir nous est promis.




ÉCRIT


DANS UNE HEURE D’ANGOISSE




Le mal qui m’a saisi resserre son étreinte.
La nuit vient. Je me sens seul et triste à mourir.
Personne auprès de moi pour adoucir ma crainte.
Pour essuyer mon front et m’aider à souffrir.

Dieu peut me rappeler, car ma paix est signée :
Je partirai sans peur et sans trop de regret.
Mon âme est à présent soumise et résignée ;
Sans un mot de murmure elle attend son arrêt.

Ta volonté, Seigneur, est désormais la mienne.
Ordonne : je suis prêt à tout quitter pour Toi.
Mais au pays natal permets que je revienne !
Oh ! qu’il me soit donné de mourir sous mon toit !

Près du lac aux flots clairs il est un cimetière.
À midi le soleil y darde son œil d’or.
Ma famille y repose, à peu près tout entière !
Depuis quinze ans déjà, ma mère est là, qui dort.

Dans ce paisible enclos où l’herbe croît plus grasse,
Père, je t’ai couché lorsque tu succombas.
Est-ce trop demander, ô Dieu, pour toute grâce,
D’aller rejoindre ceux qui m’attendent là-bas ?

Ma tombe, ici, n’aurait ni pervenche ni lierre ;
La ronce aux mille dents fouillerait dans mon cœur ;
Je n’entendrais jamais une voix familière,
Et les chers souvenirs s’exileraient en chœur.


Rien n’est plus douloureux qu’un tombeau solitaire
Où jamais un ami ne vient, le cœur en deuil.
Oh ! comme il doit sentir, celui qui git sous terre,
L’universel oubli peser sur son cercueil !





CHANSON TRISTE




Où sont mes rêveries ?
Elles sont Dieu sait où.
Roses de mai fleuries
S’effeuillent... et c’est tout.

Où sont donc à cette heure
Mes gaités d’autrefois ?
— Demande au vent qui pleure,
En hiver, dans les bois.

Que fait l’an qui s’envole
De chaque espoir défunt ?
— Demande au vent qui vole
À la fleur son parfum.

Las ! je ne sais pas même
Ou sont allés mes chants !
— Demande au vent qui sème
Les graines dans les champs.

Ma vie, où s’en va-t-elle ?...
Dans un triste chemin :
L’espérance immortelle
La conduit par la main.


LE SENTIER DES AMOUREUX


TRIOLETS




Il est, mignonne, un frais sentier,
Un sentier bordé d’aubépine,
De clématite et d’églantier.
Il est, mignonne, un frais sentier
Où, pendant un jour tout entier,
J’ai rêvé sur la mousse fine.
Il est, mignonne, un frais sentier,
Un sentier bordé d’aubépine.

Le ciel d’azur, calme et profond,
Distille la paix goutte à goutte.
Le sentier semble avoir pour voûte
Le ciel d’azur, calme et profond.
Bien loin dans la forêt — au fond —
Un chant d’oiseaux que l’on écoute...
Le ciel d’azur, calme et profond,
Distille la paix goutte à goutte.

La douce brise du matin
L’embaume d’une odeur de menthes,
De muguet, de sauge, de thym ;
La douce brise du matin
En fait frissonner le satin
Broché de fleurettes charmantes.
La douce brise du matin
L’embaume d’une odeur de menthes.


Dans les beaux soirs, les amoureux
S’en vont par le sentier plein d’ombre.
Ah ! mignonne, qu’ils sont heureux,
Dans les beaux soirs, les amoureux.
J’ai fait bien des souhaits pour eux,
— Et nous ai comptés dans le nombre.
Dans les beaux soirs, les amoureux
S’en vont par le sentier plein d’ombre.

Je vous montrerai ce sentier,
Ce frais sentier où tout fleuronne,
Et l’aubépine et l’églantier.
Je vous montrerai ce sentier
Où, pendant un jour tout entier,
Je n’ai pensé qu’à vous, mignonne...
Je vous montrerai ce sentier,
Ce frais sentier où tout fleuronne.