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Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Alice de Chambrier

< Anthologie des poètes français du XIXème siècle
Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 413-416).




ALICE DE CHAMBRIER


1861-1882




Alice de Chambrier, née à Neuchâtel (Suisse), était douce d’une rare intelligence et d’une telle activité d’esprit, que, dans les cinq dernières années de sa courte existence, elle composa trois tragédies, plusieurs comédies, des drames, des romans, des nouvelles et un grand nombre de poésies.

Ce qui frappe tout d’abord dans le talent d’Alice de Chambrier, cest une imagination dont le trait distinctif est la grandeur. Volontiers elle prend son vol dans l’infini. Elle possède aussi à un haut degré le don de la comparaison, et, généralement justes et pittoresques, ses figures sont parfois éclatantes. Ses poèmes sont, d’ailleurs, pour la plupart, d’un style énergique, et à les lire on ne croirait pas avoir affaire à une femme, bien moins encore à une jeune fille.

a. l.





SOIR AU VlLLAGE




Le village s’endort en son nid de verdure,
Une vague fumée encor monte des toits.
Un indicible calme envahit la nature
Et gagne lentement la campagne et les bois.


Un grand nuage rouge égaré dans l’espace
Jette de longs reflets sur les cieux assombris,
Puis, insensiblement il se fond et s’efface
Dans le vague brouillard des crépuscules gris.

Tous les vieux paysans, assis devant leur porte,
Devisent sur leurs champs, sur le temps qu’il fera :
Le raisin claire un peu, la récolte est très forte ;
On aura de l’argent lorsque l’hiver viendra.

Les jeunes filles vont promener sous les saules,
Marchant toutes de front en se donnant la main,
Tandis que les beaux gars aux robustes épaules
Malicieusement leur barrent le chemin.

Chacun voudrait pouvoir retenir sa chacune :
Ce sont de gais assauts qui n’en finissent pas,
De longs éclats de voix, des rires, et la lune
Qui passe dans le ciel sourit à ces ébats.

Et les bœufs tachetés, couchés dans l’écurie,
Ruminent lentement leur provende du soir,
Pendant que leurs grands yeux tout pleins de rêverie
Errent dans l’ombre épaisse, et regardent sans voir.





L’ÉNIGME




J’aime à sonder l’azur, à poursuivre un nuage
Qui vole dans les airs comme un cygne sauvage
Regagnant vers le soir son nid dans les ajoncs ;
Mon regard l’accompagne, et je vais sur sa trace
Jusqu’à ce qu’il s’arrête et lentement s’efface
Dans Le rayonnement des vasrcs horizons.


Je contemple pensif l’étoile vagabonde
Qui, d’un cours inconstant, s’en va de monde en monde
Et passe tour à tour du nadir au zénith :
Je pense que, bien loin, au delà de la nue
Dans une sphère étrange, à la terre inconnue,
Il est peut-être un point où l’univers finit.

Ce mystère du ciel me tourmente sans trêve,
Et de ces régions où mon regard s’élève
Mon cœur voudrait toujours sonder l’immensité ;
Il cherche le secret que dérobe l’espace...
Mais qu’il suive dans l’ombre un astre d’or qui passe
Ou se perde, rêveur, parmi l’obscurité,

Il ne déchiffre point ce problème insondable ;
L’énigme qu’il poursuit demeure insaisissable,
Et la voûte d’azur ne se déchire pas ;
Et le grand infini, sphinx couronné d’étoiles,
Reste couvert toujours d’impénétrables voiles,
Et ne rencontre point d’Œdipes ici-bas.





LE PROGRÈS




Nous avons beau mêler tous les arts aux sciences,
Nous n’atteignons jamais à tes magnificences,
Ô Nature, si grande et si simple à la fois !
Nous demeurons vaincus par tes divins modèles ;
Nos temples, nos palais, nos œuvres immortelles
Ne valent pas le dôme immense de tes bois.

Les plus belles couleurs par l’homme préparées
Pâlissent à côté des profondeurs nacrées
De quelques gouttes d’eau reflétant le ciel pur.

La moire qui chatoie et les fines dentelles,
La gaze, le satin, n’égalent pas les ailes
D’un papillon brillant qui se perd sous l’azur.

La vapeur, que l’on voit dans une course ardente
S’élancer en jetant dans l’air sa voix stridente,
Coursier nourri de flamme et d’un geste dompté,
Ne peut suivre l’oiseau dont le vol se balance,
Et qui, sans déchirer l’harmonieux silence,
Traverse en un instant la bleue immensité.

Les milliers de flambeaux à la clarté sereine
Que l’électricité, cette nouvelle reine,
Prête au génie humain pour combattre la nuit,
Valent-ils un rayon de soleil qui s’épanche
Sur un ruisseau, qu’il dore à travers une branche,
La lune des beaux soirs, et l’étoile qui luit ?

Tous les dogmes hardis, les ténébreux systèmes
Inventés à plaisir par les hommes eux-mêmes,
Et qu’on voit, ici-bas, dominer tour à tour,
Peuvent-ils égaler cette croyance auguste
D’un Dieu qui doit punir, car il est saint et juste,
Mais qui sait pardonner, parce qu’il est amour !