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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 142-150).




EDMOND HARAUCOURT


1857 [1]




Edmond Haraucourt, né à Bourmont (Haute-Marne) le 18 octobre 1857, a publié L’Âme nue, poésies, chez Charpentier, en 1885, et Amis, roman, chez le même, en 1887.

Entre tous les jeunes poètes qui se sont révélés dans ces dernières années, Edmond Haraucourt est assurément le plus remarquable et le mieux doué comme penseur et comme artiste. L’Âme nue est un recueil de fort beaux poèmes, où il a su exprimer de hautes conceptions en une langue noble et correcte, et prouver qu’il possédait, dans une parfaite concordance, un sens philosophique très averti, uni au sentiment de la nature et à celui du grand art. Son talent, si élevé déjà, ne peut manquer d’acquérir encore plus de certitude et d’éclat, à mesure qu’il illustrera d’images vivantes et colorées la ferme substance de ses vers.

Leconte de Lisle.





MAGNIFICAT




Les dogmes sont perdus qui consolaient la terre ;
Les âmes des rêveurs sont des étangs bourbeux
D’où monte vers la brume un sanglot solitaire,
Comme un cri de crapaud écrasé par des bœufs.


Et l’antique tristesse élargit son empire,
Ajoutant jour par jour les regrets aux regrets ;
Et chacun de nos maux nous en engendre un pire,
Ainsi que les forêts qui naissent des forêts.

Tout s’en va ; la raison tremble, l’amour s’effare,
Et le monde, toujours plus souffrant et plus vieux,
Entassant ses chagrins, grossit comme un avare
Le trésor de douleurs légué par les aïeux.

Donc, puisque nous voilà tout nus dans la nature,
Orphelins de la foi, seuls avec nos rancœurs,
Salut à toi, Beauté, religion future,
Dernier secours des dieux, recours dernier des cœurs !

Beauté, vertu palpable, esprit de la matière,
Sœur de la vérité, vierge mère de l’art ;
Beauté, splendeur du bronze et gloire de la pierre,
Culte saint des fervents qui sont venus trop tard !

Âme des corps sans âme et règle sans caprice ;
Germe et terme de tout ; force, but et moyen ;
Loi douce qui défends que l’univers périsse,
Suprême et seul amour qui fasses croire au bien !

Sagesse des couleurs, mysticité des choses ;
Majesté de la vie et sacre de la chair ;
Terre promise, Éden des yeux, Paradis roses,
Astre qui nous conduis et rends le soir plus cher !

Arc-en-ciel apparu sur l’orage des larmes
Que versait notre angoisse en attendant sa fin ;
Aurore de la joie et couchant des alarmes,
Manne d’idéal pur dont notre rêve a faim !


C’est toi le vrai sauveur et toi le vrai messie.
Rédemption des sens, crêche des voluptés,
Verbe que promettait l’antique prophétie,
Seul don de Jéhovah à ses déshérités !

Salut ! Nous dresserons dans des châsses d’ivoire
De blancs socles d’argent sous tes pieds immortels,
Et l’homme, ayant des dieux auxquels il puisse croire,
Rajeunira son cœur en baisant tes autels.

Nous, tes prêtres émus, apôtres et prophètes,
Chanterons l’hosannah sur des rythmes joyeux ;
Les vierges tresseront des myrtes pour tes fêtes,
Et la paix fleurissante embaumera les cieux !

Mais si je meurs trop tôt pour saluer ton temple
Et voir grandir nos fils dans l’amour de ta loi,
J’aurai du moins l’orgueil et l’honneur de l’exemple,
Moi qui brûle ma vie à n’adorer que toi !





LE CLOÎTRE




Un crucifix de fer tend ses bras sur le seuil.
De larges remparts gris ceignent le cloître austère,
Où viennent se briser tous les bruits de la terre,
Comme des flots mourants aux angles d’un écueil.

Le saint lieu, clos à tout, gît comme un grand cercueil,
Plein de silence, plein d’oubli, plein de mystère :
Des vierges dorment là leur sommeil volontaire,
Et sous le voile blanc portent leur propre deuil,


Tous les ressorts humains se sont rompus en elles ;
Dans l’éblouissement des choses éternelles,
Elles marchent sans voir, hors du Temps, hors du Lieu,

Elles vont, spectres froids, corps dont l’âme est ravie,
Êtres inexistants qui s’abîment en Dieu,
Vivantes dans la mort et mortes dans la vie.





ARMA VIRUMQUE




Orgueil ! Cuirasse d’or, casque d’airain poli !
Armure surhumaine à la taille de l’homme,
Heaume fait de dédains, de pardons et d’oubli,
Flamme qui luis dans l’œil des fiers, dès qu’on les nomme !

Baudrier de la foi ! Virilité du cœur !
Orgueil, consolateur fraternel du génie,
Qui fis Satan vaincu plus grand que Dieu vainqueur !
Baume dans le combat, chrême dans l’agonie !

Intime avènement des gueux qui sont nés rois !
Lumière astrale, aux froncs divins souillés d’insultes ;
Nimbe étoilé des saints et des martyrs en croix ;
Orgueil, bourreau du doute et réconfort des cultes !

Béni sois-tu, péché plus beau que la vertu,
Toi qui venges les forts de la force du nombre :
Géant maudit des nains, orgueil, béni sois-tu,
Toi qui pleus des soleils sur l’envie et sur l’ombre !


LE VIEUX CHRIST




Très loin, sous la falaise aux murs profonds et droits,
Le vent berce le cri vespéral des macreuses ;
La lande rousse endort ses ornières ocreuses
Que le soleil couchant fait saigner par endroits.

Seul, vers le ciel morbide où des nuages froids
Trainent avec ennui leurs masses douloureuses,
Debout dans l’herbe rare et les roches lépreuses,
Un Christ exténué tend ses deux bras en croix.

Son socle crevassé sort d’une fondrière ;
Et lui, penchant son front lassé de la prière,
Comme pour être deux se regarde dans l’eau :

Mais l’onde, dont son œil scrute en vain les mystères,
Ne lui montre au miroir que son propre tableau
Et l’immense douleur des âmes solitaires.





CRI DU COQ




La brume s’épaissit. Par minute, une goutte,
Lourde, tombe des toits et claque sur les rocs.
Un vague rayon blanc luit sur le fer des socs ;
L’ombre rêve, immobile, et le silence écoute.


Soudain, vif, poignardant le ciel, trouant la voûte,
Un coq lance son cri d’acier : le cri des coqs
Répond, sonne et ressaute au loin de chocs en chocs.
« Je ne dors pas ! » La nuit vibre et frissonne toute.

— Oubli, soir du malheur ! L’âme va s’assoupir...
Mais qu’un chagrin nouveau nous arrache un soupir,
Un seul, toute la vie en pleurs s’éveille et tremble !

Et l’on entend, du fond des vieux passés, là-bas,
Stridentes, tour à tour, sans fin, sans nombre, ensemble,
Les lointaines douleurs crier : « Je ne dors pas ! »





CLAIR DE LUNE




Jadis, aux jours du feu, quand la Terre, en hurlant,
Roulait son bloc fluide à travers le ciel blanc,
Elle enfla par degrés sa courbe originelle,
Puis, dans un vaste effort, creva ses flancs ignés,
Et lança, vers le flux des mondes déjà nés,
               La Lune qui germait en elle.

Alors, dans la splendeur des siècles éclatants,
Sans relâche, sans fin, à toute heure du temps,
La mère, ivre d’amour, contemplait dans sa force
L’astre enfant qui courait comme un jeune soleil :
Il flambait. Un froid vint l’engourdir de sommeil
               Et pétrifia son écorce.

Puis, ce fut l’âge blond des tiédeurs et des vents :
La Lune se peupla de murmures vivants ;
Elle eut des mers sans fond et des fleuves sans nombre.

Des troupeaux, des cités, des pleurs, des cris joyeux ;
Elle eut l’amour ; elle eut ses arts, ses lois, ses dieux,
               Et, lentement, rentra dans l’ombre.

Depuis, rien ne sent plus son baiser jeune et chaud ;
La Terre qui vieillit la cherche encor là-haut :
Tout est nu. Mais, le soir, passe un globe éphémère,
Et l’on dirait, à voir sa forme errer sans bruit,
L’âme d’un enfant mort qui reviendrait la nuit
               Pour regarder dormir sa mère.





SUR UN BERCEAU




Enfant, pauvre petit qui tends tes deux poings roses,
Comme deux fleurs d’hiver sur la neige des draps,
Être vague qui ris et qui pleures sans causes,
Enfant, la vie est dure, et tu la connaîtras.

Dure et longue, la vie, hélas ! la vie humaine,
Et demain, dès l’aurore, il faudra marcher seul,
Pour faire, avant le soir, la grand-route qui mène
Des plis du berceau blanc vers les plis du linceul.

Debout ! Le jour a lui sur la côte escarpée :
L’or du soleil, dans les lointains, crépite et bout.
Va : c’est l’heure ; voici la cuirasse et l’épée,
Et souviens-toi d’aller sans faillir, jusqu’au bout !

Fausses vertus, lois sans raisons, devoirs factices,
Efface de ton cœur les mensonges dévots :
Cherche la vérité par-dessus nos justices ;
Crois en Dieu si tu peux, crois en toi si tu vaux.


Chéris la mer, la grande impuissante éternelle
Qui console des vœux déçus et des regrets :
La nature bénit ceux qui vivent en elle,
Le calme naît au cœur du calme des forêts.

Crains l’homme, aime ton âme et méprise l’insulte ;
Sois humble avec toi seul et sois fier devant tous.
Bons ou mauvais, défends tes amis et ton culte ;
Pardonne aux criminels et respecte les fous.

Laisse l’être à tous ceux que ta force te livre ;
Ne rougis pas ta main dans la chair des mourants :
Car tous sont tes égaux devant le droit de vivre,
Et les plus outragés sont parfois les plus grands.

Ne daigne point haïr ; sois fidèle à tes pactes ;
Sois franc ; ris peu ; sois doux pour ceux qu’on fait souffrir,
Mais garde de juger les raisons ou les actes,
Car rien n’est absolu que l’espoir de mourir.





RÊVES GRIS




Viens dans le mystère ému des longs soirs,
Dans l’air gris des soirs douteux et sereins,
Des soirs où les bois font des reposoirs
Pour les grands amours et les grands chagrins.. .

Tes yeux sont plus froids quand le ciel est pâle.
Oh ! que les reflets du fleuve sont tristes !
On dirait un lac de nacre et d’opale
Où le ciel répand des fleurs d’améthystes.


Il pleut sur les monts des bleuets fanés,
De lentes vapeurs traînent sur les monts ;
Les prés sont fauchés, les blés sont glanés ;
Pourquoi souffrons-nous, nous qui nous aimons ?

Sur le profil mou des toits et des arbres
La lune qui naît verse de la cendre,
Et les champs carrés ressemblent aux marbres
D’un grand cimetière où tu vas descendre...

Aimes-tu la nuit, la mort, le sommeil ?
Aimes-tu l’oubli plus que les baisers ?
J’en sais qui n’ont plus l’effroi du réveil !
Viens dormir au fond des bois apaisés.






  1. Note wikisource : selon l’article wikipédia, Edmond Haraucourt est né en 1856 (pas en 1857) et est mort en 1941.