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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 151-157).




TANCRÈDE MARTEL


1857




Tancrède Martel, est né à Marseille le 16 mars 1857. Au sortir du collège, il débuta comme journaliste, fit représenter dans sa ville natale un acte en vers admirablement rimés, Les Fiançailles de Villon, et vint se fixer à Paris en 1879. La même année, parut son premier volume de vers, Les Folles Ballades, auquel Théodore de Banville donna l’accolade dans un feuilleton du National. Le prosateur se révéla plus tard par La Main aux Dames (1885), contes originaux et colorés, et surtout par le beau roman : L’Homme à l’Hermine (1886).

En 1887, Tancrède Martel a publié un second volume lyrique : Les Poèmes à tous Crins, et, comme prosateur, La Parpaillote, roman, puis Paris Païen (1888). Poète, romancier, conteur et critique, il est l’une des figures les plus intéressantes de la jeune génération. Tancrède Martel est un vrai poète et un gaulois. Sa langue est franche, gaie, naturelle. Le mot précis, l’épithète imprévue, le refrain piquant, le vers lancé comme à pleine voix, il a tout ce qui fait le charme de ce délicieux poème si français, la ballade. Son œuvre n’est déjà plus celle d’un disciple. Elle porte sa saveur originale. Elle dénote quelqu’un.

Les poésies de Tancrède Martel sont éditées par la maison A. Lemerre.

Jean Richepin.




BALLADE


DES PARNASSIENS DE LA PROVINCE





Ils possèdent une guitare,
Deux dagues et trois bicoquets.
Ils ont l’œil clair, le cheveu rare,
Des accoutrements peu coquets.
Leurs chiens sont de vilains roquets.
Fous des femmes à taille mince,
Ils leur décochent des bouquets,
Les Parnassiens de la province.

Leur humeur est folle et bizarre :
On les tient pour des paltoquets.
Leur oncle, encor jeune, est avare
Et boit sans avoir de hoquets.
Ils fréquentent les mastroquets,
Sachant que leur cousine évince
Les étrangleurs de perroquets,
Les Parnassiens de la province.

Quand ils se rendront à la gare,
Nul ne portera leurs paquets.
Ils font une ode à leur cigare,
Se donnent d’affreux sobriquets,
Plantent partout de gros piquets,
Font baron Banville, Hugo prince ;
Et pour fusils disent : mousquets,
Les Parnassiens de la province.


ENVOI


Honneur aux porteurs de toquets !
C’est pour l’art que leur âme en pince.
Ils ont les vers pour bilboquets,
Les Parnassiens de la province.


(Les Folles Ballades)





BALLADE


EN L’HONNEUR DE LA RUE DE LA LAMPROIE À TOURS





L’été dernier, j’ai découvert à Tours
Une ruelle étroite et tortueuse,
Où le truand dut faire de bons tours
Et se montra paré d’une tueuse.
Nulle maison n’y semble somptueuse,
Et le quartier porte un nom de poisson :
Filles de joie et marchands de boisson
Hantent ces lieux propices aux mécomptes ;
Mais le flâneur y voit maint écusson !
La vieille rue est un recueil de contes.

Plus d’une gouge aux robustes contours,
Vous promettant la nuit voluptueuse,
S’y promena, superbe en ses atours,
Fardée à point, fière et majestueuse.
Le bon vieux temps, époque impétueuse,

Entre ces murs fredonnait sa chanson :
Les clercs, épris de leur maître Gerson,
Les escholiers, les gueux et les vicomtes,
Ont mangé là rillette et saucisson...
La vieille rue est un recueil de contes.

J’aime à rêver au coin des carrefours,
En contemplant la muraille lépreuse
Des vieux logis aussi noirs que des fours.
Le martinet, dont l’aile langoureuse
Bat les pignons, me rend la vie heureuse.
Quand les ruisseaux, en roulant un tesson,
Font dans la rue un refrain de basson,
On est si loin de l’or et des escomptes,
Et de la rente et de Pont-à-Mousson !
La vieille rue est un recueil de contes.


ENVOI


Prince, dînez sous l’arbre à Robinson ;
Mangez, la nuit, l’écrevisse en buisson,
Et dans le jour soyez tout à vos comptes
Je vais à Tours payer votre rançon !
La vieille rue est un recueil de contes.


(Les Poèmes à tous Crins)





ÉTRENNES À MA MIE




Ce soir, en regagnant mon gîte
Sans joyau pour toi dans la main,
Le cœur tout attristé, Brigitte,
J ai rêvé le long du chemin.


Éclaboussé par les gouttières,
Je songeais aux coffrets nacrés,
Aux colliers, aux plumes altières,
Aux bijoux, aux écrins dorés.

Ils me chantaient jusqu’à l’ivresse
La sérénade du Métal ;
Et leur éclat, ô ma maîtresse !
Leur fol éclat m’a fait du mal.

Pourtant, je te dois des étrennes.
Que veux-tu de moi pour cadeau :
Un gai pinson, mangeur de graines,
Ou des fleurs dans un verre d’eau ?

J’ai des trous à mon escarcelle,
Et les éventails sont bien chers ;
Dédaigne la vieille vaisselle,
Choisis un cachemire, — en vers !

Mais, puisque dans notre demeure
L’amour habite aussi, veux-tu,
Jusqu’à ce que l’un de nous meure,
Tirer la langue à la vertu ?


(Les Poèmes à tous Crins)





BALLADE


POUR LA PLUS BELLE




Toute ma vie, en tous lieux, en tous temps,
Je chanterai ta grâce et ton sourire,
Et ton regard qui brave les autans,
Et ta beauté, cause de mon martyre !
Ton œil ardent, mystérieux, m’attire

Mille fois plus que l’implacable aimant.
Être angélique, adorable et charmant,
Ouvre tes bras : je n’ai plus rien à craindre !
Tout disparaît inévitablement ;
Mais mon amour pour toi ne peut s’éteindre !

Aimons ! À quoi servirait le printemps
Si je n’avais pas le droit de te dire :
À toi ma vie, à nous deux nos vingt ans !
Nous nous aimons ainsi que dans Shakspeare,
Et s’il fallait conquérir un empire
Pour qu’à ton front brillât le diamant,
Je partirais, belle, sur le moment :
Tu n’aurais pas le soin de m’y contraindre.
Tout ira choir en un gouffre inclément ;
Mais mon amour pour toi ne peut s’éteindre !

Le dieu d’amour aime les combattants
Au cœur desquels la passion respire.
Honte à jamais aux pleurs débilitants !
Ton œil profond, où mon âme se mire,
N’a point douté du plaisir qu’il m’inspire
Et ne veut plus rompre l’enchantement.
Si ta pensée est mon soulagement,
Tu garderas la mienne sans te plaindre ;
Et nous fuirons ce monde en nous aimant !
Mais mon amour pour toi ne peut s’éteindre !


ENVOI


Princesse ! ô toi ma gloire et mon tourment !
Plus qu’un sommeil de Belle-au-bois-dormant,


Laisse durer mon excase, et, sans feindre,
Laisse mon cœur te dire éperdument :
Mais mon amour pour toi ne peut s’éteindre !


(Les Poèmes à tous Crins)





*
*       *




Comme un phare éclatant dans la profonde nuit,
Je t’ai toujours suivie, ô Muse, ô ma chimère !
Malgré, comme dit Gill, les frayeurs d’une mère,
Malgré l’envieux louche et le traître qui nuit.

Midi n’est plus. Je vais maintenant vers minuit,
Le front toujours levé dans la tourmente amère,
Conquérant l’existence ainsi qu’un fils d’Homère ;
Mais sans dire mon mal, mon dégoût, mon ennui !

Ah ! je l’aurai connu, le triste honneur de vivre !
J’ai laissé des lambeaux de mon cœur dans ce livre,
Mais j’entends rester seul à juger de mon cas.

Qu’importe la douleur puisque la vie est brève !
Il me reste, en ce temps d’insipide fracas,
Le culte de mon art et l’orgueil de mon rêve.


(Les Poèmes à tous Crins)