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Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur** 1818 à 1841 (p. --413).



ALPHONSE DAUDET

ALPHONSE DAUDET






ALPHONSE DAUDET

1840




Lhistorien de l’homme du Midi, — Tartarin, Roumestan, et demain Napoléon, — est né à Nîmes en 1840, d’une famille royaliste et catholique, une famille de cet Enclos de Rey depuis lequel l’écrivain a marché bien des étapes. La première de ces étapes conduit l’adolescent au lycée de Lyon, dans la ville du travail et de la mysticité, où le bruit des métiers de canuts monte vers Fourvières. Le jeune homme, en 1856, est retourné vers le vrai Midi, il est maître d’études au collège d’Alais. En 1857, il est à Paris, il y promène bientôt un volume de vers, Les Amoureuses, que publie l’éditeur Tardieu. Il est secrétaire chez Morny, tombe malade, se guérit en Algérie et en Corse, et ces deux noms de pays de soleil achèvent d’évoquer la nette lumière, la fine et brûlante atmosphère qui éclairent et chauffent l’œuvre de l’écrivain méridional fixé à Paris.

Chose à noter, — car il est bien temps de cesser cette biographie d’un vivant où n’émerge plus guère comme année d’action que la date du siège, 1870, — chose à noter, ce Midi si aimé et si bien vu par Daudet, si caractéristique de son œuvre de philosophe descriptif et de sa séduisante personne, ce Midi est presque absent de ce premier, unique et mince volume de vers dont il doit être surtout question en cette Anthologie. C’est à peine si une allusion est faite aux champs d’Avignon à un tournant de strophe, et si, de place en place, une vive et accentuée expression révèle l’accent du terroir. Oubli bien compréhensible et bien humain. Ce poète aux cheveux qui bouclent et s’envolent n’est pas encore à l’âge où l’on voit derrière soi, il est à la minute présente, il précipite ses regards sur tout ce qui l’entoure, il est ivre de tout le capiteux de littérature et de vie qui passe dans les rues de Paris où il loge, où il disserte, où il court, passionné, un peu effaré, hésitant à choisir, cherchant la sensation plus que le renseignement. Il ne peut pas avoir encore le profond attendrissement éprouvé au milieu de la vie pour la maison où l’on est né, pour le faubourg et le jardin où l’on a pour la première fois respiré l’existence, pour la route et le fleuve sur lesquels on faisait partir, brides abattues ou toutes voiles dehors, ses pensées de quinze ans, pour le grand ciel intime et inconnu qui a couvé tous les espoirs et agrandi toutes les inquiétudes.

Dans ces vers écrits à Paris, ou dans l’attente de Paris, rue de Tournon ou au collège d’Alais, on trouvera donc une sincérité datée, un fragment irrécusable de la biographie d’une âme, un premier parfum de bonne littérature. Le débutant qui écrit les Amoureuses, et bientôt après, La Double Conversion, a lu en artiste les poètes du XVIe siècle, a compris du premier coup le joli français résumatoire de La Fontaine, a aimé l’accent nerveux et passionné de Musset. Les pièces sur les enfants font songer aux « enfantelets » qui sourient dans notre littérature depuis Clotilde de Surville jusqu’à Baïf. L’histoire du jeune chrétien et de la petite juive a l’allure de malice et de naïveté des écrits du fabuliste, les jours où il laisse les fables pour les contes. Alfred de Musset n’est pas seulement expliqué dans une belle et curieuse pièce datée du 1er mai 1857, mais même un peu de son humeur apparaît dans Fanfaronnade, À Célimène, À Clairette.Tout cela témoignant de préoccupations de la forme et de lectures habituelles, mais tout cela augmenté de naissantes impressions, de flammes subites, d’éloquence inattendue. Les Bottines, Miserere de l’Amour, Le Rouge-Gorge, Trois jours de Vendanges, Les Cerisiers, Les Prunes, Dernière amoureuse, tous ces sourires de dessins si divers, tous ces cris où il y a du roucoulement et de la violence, évoquent une physionomie personnelle d’écrivain curieux des sentiments, épris de la musique des mots, habile à faire tenir une longue et complète vision dans une phrase brève, sensuel dont la raillerie conflue sans cesse à l’émotion. Cette physionomie s’accentue encore dans l’apostrophe sereine qui termine la Double Conversion, et dans cet Oiseau bleu qui restera, à n’en pas douter, auprès des versets de l’Intermezzo, entre la pièce la plus célèbre de Sully Prudhomme et certains sonnets de Soulary.

Si Alphonse Daudet n’est pas resté attaché à la forme du vers, du moins il n’a pas à désavouer sa tentative, il a mis la subtile empreinte de ses premières années sur ces chansons inconsciemment chantées. Pour se servir d’une comparaison presque empruntée à ce délicat recueil de la dix-huitième année, on peut bien dire que les Amoureuses restent comme un verger de printemps avec des arbres blancs et roses odorants comme des bouquets, tout doré de soleil, tout plein de voix, traversé par des robes claires, obscurci par instants sous un nuage d’orage. Depuis, l’écrivain en marche a quitté ce beau jardin, il est parti par les routes, il a traversé des forêts, il s’est frayé un âpre chemin à travers des espaces vierges. Ce chemin, il était impossible de ne pas le mesurer, au moins par des dates et des titres de livres, dans cette notice littéraire qui devrait fidèlement reproduire la silhouette d’un esprit et l’étendue d’un talent.

Les fantaisies de prose dialoguée qui suivent les Amoureuses, le Roman du Chaperon Rouge, les Âmes du Paradis, les Rossignols du cimetière, voilà la transition chronologique et intellectuelle entre les vers et la prose des Lettres de mon Moulin et des Contes du Lundi. Qu’on regarde bien dans ces Lettres et ces Contes, on y trouvera, très visibles, les esquisses prises sur nature de ces fresques d’humanité que sont les romans futurs. Fromont jeune va rassembler ces croquis pris au Marais. La forêt de Sénart mettra son odeur de feuilles dans Jack et Robert Helmont. Telles nouvelles sont grosses du Nabab. La maîtresse du Petit Chose annonce la maîtresse de Gaussin. Ainsi se tisse et se fixe le lien continu et fort qui va des premiers mots hésitants d’un apprenti de littérature jusqu’au pénétrant et haut langage d’un maître écrivain. C’est le même homme, en perpétuel développement, gardant son charme et accentuant sa virilité, qui a écrit, après les Amoureuses, les cruels chapitres des Femmes d’artistes, les chroniques du Nabab et des Rois en exil, l’étude psychologique et ethnographique de Numa Roumestan, l’observation de clinique morale de l’Évangéliste, la dissection de passion de l’admirable Sapho. Poète, il l’est resté, en devenant historien et philosophe, c’est même son âme de poète qui lui a donné la pénétration et la sympathie, qui agrandit son jugement de la vie et guide son incessante pitié. C’est de la source native de poésie qui est en lui que jaillissent sans trêve, dans sa conversation, dans sa page écrite, ces expressions, ces phrases qui enserrent, précisent, frappent définitivement la pensée comme des vers de grand poète.

Gustave Geffroy.

Les œuvres complètes d’Alphonse Daudet ont été publiées par A. Lemerre.




AUX PETITS ENFANTS



Enfants d’un jour, ô nouveau-nés,
Petites bouches, petits nez,
Petites lèvres demi-closes,
Membres tremblants,
Si frais, si blancs,
Si roses ;

Enfants d’un jour, ô nouveau-nés,
Pour le bonheur que vous donnez
À vous voir dormir dans vos langes,
Espoir des nids,
Soyez bénis,
Chers anges !

Pour vos grands yeux effarouchés
Que sous vos draps blancs vous cachez,
Pour vos sourires, vos pleurs même,
Tout ce qu’en vous,
Êtres si doux,
On aime ;


Pour tout ce que vous gazouillez,
Soyez bénis, baisés, choyés,
Gais rossignols, blanches fauvettes !
Que d’amoureux
Et que d’heureux
Vous faites !

Lorsque sur vos chauds oreillers,
En souriant vous sommeillez,
Près de vous, tout bas, ô merveille !
Une voix dit :
« Dors, beau petit ;
Je veille. »

C’est la voix de l’ange gardien ;
Dormez, dormez, ne craignez rien ;
Rêvez, sous ses ailes de neige :
Le beau jaloux
Vous berce et vous
Protège.

Enfants d’un jour, ô nouveau-nés,
Au paradis, d’où vous venez,
Un léger fil d’or vous rattache.
À ce fil d’or
Tient l’âme encor
Sans tache.

Vous êtes à toute maison
Ce que la fleur est au gazon,
Ce qu’au ciel est l’étoile blanche,
Ce qu’un peu d’eau
Est au roseau
Qui penche.


Mais vous avez de plus encor
Ce que n’a pas l’étoile d’or,
Ce qui manque aux fleurs les plus belles
Malheur à nous !
Vous avez tous
Des ailes.

(Les Amoureuses)



LES PRUNES

I



Si vous voulez savoir comment
Nous nous aimâmes pour des prunes,
Je vous le dirai doucement,
Si vous voulez savoir comment.
L’amour vient toujours en dormant,
Chez les bruns comme chez les brunes ;
En quelques mots voici comment
Nous nous aimâmes pour des prunes.


II


Mon oncle avait un grand verger,
Et moi j’avais une cousine ;
Nous nous aimions sans y songer,
Mon oncle avait un grand verger.
Les oiseaux venaient y manger,
Le printemps faisait leur cuisine :
Mon oncle avait un grand verger,
Et moi j’avais une cousine.


III

 
Un matin nous nous promenions
Dans le verger, avec Mariette :
Tout gentils, tout frais, tout mignons,
Un matin nous nous promenions.
Les cigales et les grillons
Nous fredonnaient une ariette :
Un matin nous nous promenions
Dans le verger, avec Mariette.


IV


De tous côtés, d’ici, de là,
Les oiseaux chantaient dans les branches,
En si bémol, en ut, en la,
De tous côtés, d’ici, de là.
Les prés en habit de gala
Étaient pleins de fleurettes blanches.
De tous côtés, d’ici, de là,
Les oiseaux chantaient dans les branches.


V


Fraîche sous son petit bonnet,
Belle à ravir, et point coquette,
Ma cousine se démenait,
Fraîche sous son petit bonnet.
Elle sautait, allait, venait,
Comme un volant sur la raquette :
Fraîche sous son petit bonnet,
Belle à ravir, et point coquette.


VI

 
Arrivée au fond du verger,
Ma cousine lorgne les prunes ;
Et la gourmande en veut manger,
Arrivée au fond du verger.
L’arbre est bas ; sans se déranger
Elle en fait tomber quelques-unes :
Arrivée au fond du verger,
Ma cousine lorgne les prunes.


VII

 
Elle en prend une, elle la mord,
Et, me l’offrant : « Tiens !… » me dit-elle.
Mon pauvre cœur battait si fort
Elle en prend une, elle la mord.
Ses petites dents sur le bord
Avaient fait des points de dentelle…
Elle en prend une, elle la mord,
Et, me l’offrant : « Tiens !… » me dit-elle.


VIII

 
Ce fut tout, mais ce fut assez ;
Ce seul fruit disait bien des choses
(Si j’avais su ce que je sais !…).
Ce fut tout, mais ce fut assez.
Je mordis, comme vous pensez,
Sur la trace des lèvres roses :
Ce fut tout, mais ce fut assez ;
Ce seul fruit disait bien des choses.


IX

 
Oui, mesdames, voilà comment
Nous nous aimâmes pour des prunes :
N’allez pas l’entendre autrement ;
Oui, mesdames, voilà comment.
Si parmi vous, pourtant, d’aucunes
Le comprenaient différemment,
Ma foi, tant pis ! voilà comment
Nous nous aimâmes pour des prunes.

(Les Amoureuses)



LE CROUP

I



Dans son petit lit, sous le rayon pâle
D’un cierge qui tremble et qui va mourir,
L’enfant râle.
Quel est le bourreau qui le fait souffrir ?

Quel boucher sinistre a pris à la gorge
Ce pauvre agnelet que rien ne défend ?
Qui l’égorge ?
Qui sait égorger un petit enfant ?

Sombre nuit ! la chambre est froide. On frissonne.
Dans l’âtre glacé fume un noir tison.
L’heure sonne.
Le vent de la mort court dans la maison.


II


Aux rideaux du lit la mère s’accroche.
Elle est nue. Elle esc pâle. Elle défend
Qu’on l’approche :
Elle veut rester seule avec l’enfant.

Son fils ! Il faut voir comme elle lui cause !
« Ami, ne meurs pas : je te donnerai
« Quelque chose ;
« Ami, si tu meurs, moi je pleurerai. »

Et pour empêcher que l’oiseau s’envole,
Elle lui promet du mouron plus frais…
Pauvre folle !
Comme si l’oiseau s’envolait exprès.

Le père est debout dans l’ombre. Il se cache,
Il pleure. On l’entend dire en étouffant :
« Ô le lâche
« Qui n’ose pas voir mourir son enfant ! »

Dans un coin, l’aïeul accroupi par terre
Chante une gavotte, et quand on lui dit
De se taire,
Il répond : « Hé ! hé ! j’endors le petit. »


III


Le cierge s’éteint près du lit qui sombre…
Un râle de mort, un cri de douleur,
Et dans l’ombre
On entend quelqu’un fuir comme un voleur :


Qui va là ? qui vient d’ouvrir cette porte ?…
Courons ! c’est un spectre armé d’un couteau ;
Il emporte
Le petit enfant dans son grand manteau.

Oh ! je te connais, — ne cours pas si vite,
Massacreur d’enfants ! Je t’ai reconnu
Tout de suite
À ton manteau rouge, à ton couteau nu.

Hérode t’a fait ce legs effroyable.
Tu portes sa pourpre et son yatagan,
Va au diable !
Comme Hérode, spectre, assassin, forban !

(Les Amoureuses)



LES CERISIERS

I



Vous souvient-il un peu de ce que vous disiez,
Mignonne, au temps des cerisiers ?

Ce qui tombait du bout de votre lèvre rose,
Ce que vous me chantiez, ô mon doux bengali,
Vous l’avez oublié, c’était si peu de chose,
Et pourtant, c’était bien joli…

Mais moi je me souviens (et n’en soyez surprise),
Je me souviens pour vous de ce que vous disiez,
Vous disiez (à quoi bon rougir)… donc vous disiez…
Que vous aimiez fort la cerise,
La cerise et les cerisiers.


II


Vous souvient-il un peu de ce que vous faisiez,
Mignonne, au temps des cerisiers ?

Plus grand sont les amours, plus courte la mémoire.
Vous l’avez oublié, nous en sommes tous là ;
Le cœur le plus aimant n’est qu’une vaste armoire.
On fait deux tours, et puis voilà.

Mais moi je me souviens (et n’en soyez surprise),
Je me souviens pour vous de ce que vous faisiez…
Vous faisiez (à quoi bon rougir ?)… donc vous faisiez…
Des boucles d’oreille en cerise,
En cerise de cerisiers.



III



Vous souvient-il d’un soir où vous vous reposiez,
Mignonne, sous les cerisiers ?

Seule dans ton repos ! seule, ô femme, ô nature !
De l’ombre, du silence, et toi… Quel souvenir !
Vous l’avez oublié, maudite créature,
Moi je ne puis y parvenir.

Voyez, je me souviens (et n’en soyez surprise).
Je me souviens du soir où vous vous reposiez…
Vous reposiez (pourquoi rougir ?)… vous reposiez…
Je vous pris pour une cerise ;
C’était la faute aux cerisiers.

(Les Amoureuses)



L’OISEAU BLEU



Jai dans mon cœur un oiseau bleu,
Une charmante créature,
Si mignonne que sa ceinture
N’a pas l’épaisseur d’un cheveu.

Il lui faut du sang pour pâture.
Bien longtemps, je me fis un jeu
De lui donner sa nourriture :
Les petits oiseaux mangent peu.

Mais, sans en rien laisser paraître,
Dans mon cœur il a fait, le traître,
Un trou large comme la main.

Et son bec fin comme une lame,
En continuant son chemin,
M’est entré jusqu’au fond de l’âme !…

(Les Amoureuses)