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Anthologie contemporaine des écrivains français et belges (Série I)/C’était le soir

Anthologie contemporaine des écrivains français et belges, Texte établi par Albert de NocéeMessageries de la Presse ; Librairie Universelle (Anthologie Contemporaine)Première série (p. 13-16).

C’ÉTAIT LE SOIR…

Pour toi.

C’était le soir ; c’était l’heure où les amoureux,
Moins timides, tout bas osent se faire entre eux
Les tendres questions et les douces réponses.
Le couchant empourprait le point noir des quinconces
Lentement descendait l’ombre, comme à dessein ;
Le vent, déjà plus frais, ridait l’eau du bassin
Où tremblait un beau ciel vert et moiré de rose :

Tout s’apaisait…
François Coppée

Vers six heures, — comme le vent, subitement change, avait maintenant des caresses fraîches, presque mordantes, — les chaises du « Parc » commencèrent à se dégarnir.

Il se fit partout des vides, tandis que la foule descendait lentement vers la ville. Et cela faisait une cohue bariolée de toilettes pâles où le bleu dominait, se détachant sur le blanc intense du tablier des nourrices et des longues jupes des enfants.

Là-bas, du côté de la rue Ducale, on voyait scintiller avec de vives étincelles les cuivres et les sabres de la musique des Guides qui piétinait, en s’éloignant, dans la poussière grise et montante.

D’ici, de là, une bonne soulevait vivement un beau bébé joufflu, qui, inconscient, roulait ses mollets nus dans le sable, le secouait avec un « debout, sale gamin !… » et lui tapotait bruyamment sa robe défraîchie. De fortes nourrices s’en allaient d’un pas mou et cadencé, en traînant derrière elles de petits hommes en herbe qui tantôt admiraient aux kiosques, les yeux écarquillés, leur petite bouche grande ouverte, les images des journaux illustrés pendus à des ficelles par des chevilles de bois comme le linge qu’on fait sécher. La grande allée qui conduit de la place du Palais à la rue de la Loi devenait de plus en plus déserte, tandis que dans les allées latérales, déjà solitaires et muettes, l’ombre emplissait leur profondeur pleine de mystère.

Sur tout cela, la nuit tombait rapide…

Non loin du bassin, — autour duquel à genoux et leurs petites mains appuyées sur le bord, quelques enfants s’attardaient à poursuivre d’un œil étonne les courses folles des poissons rouges, — une nourrice flamande était assise sur un banc, le pied droit lourdement posé sur la roue d’une voiturette, où un bébé dormait béatement, poings fermés.

Parfois, elle jetait un regard furtif du côté d’un jeune militaire qui, assis à l’autre extrémité du banc, tortillait fiévreusement sa moustache, sans un mot.

Enrubannée comme les bêtes primées aux concours agricoles, la poitrine large, volumineuse, avec des yeux fades regardant toutes choses sans rien fixer, elle avait vingt-deux ans, bien qu’on lui en eut donné davantage tant était grande la lassitude molle de tout son être avachi.

Lui, paraissait plus jeune : il avait de grosses mains rouges et tenait dans l’une d’elles des gants blancs affreusement maculés de taches grises. Il était maigre. Le chapeau de carabinier, — chapeau à plumes de coq, — renversé sur l’oreille lui donnait un petit air gaillard, irrésistible. Sur ses bottes cirées avec soin, les lueurs rouges de l’horizon en feu se jouaient. Il fixait hardiment la grosse fille, le sang bouillant aux tempes, l’œil allumé de braises, la face crevassée d’un large sourire heureux.

Tout à coup, la nourrice s’écria furieuse :

— « Ici, Georges !… Ici !… »

Un gamin de quatre ou cinq ans se dirigea de son côté, d’un pas traînard, avec des regards en dessous, prêt à pleurer, il s’appuya des reins contre la voiture, tenant d’une main un grand cerceau et faisant de l’autre de petits signes à ses amis que leurs mamans ou leurs bonnes emmenaient l’un après l’autre.

— «… Et maintenant tu vas rester ici, ne plus bouger, ajouta-t-elle d’une voix mauvaise ; ou je cogne. »

Puis, s’adressant au militaire :

— « Ça ne vous cause que des ennuis, les enfants ! »

Il ne répondit pas, tortillant toujours sa grosse moustache. Alors elle ajouta :

— « Il fera froid, cette nuit !… »

Le militaire murmura :

— « Oui, madame, il fera froid. »

Un silence se fit !

Maintenant une brise perfide soufflait, donnant sur la figure la sensation de chiquenaudes. Il faisait presque nuit. Partout la solitude.

Le bébé, tout à coup, éveillé au fond de sa voiture, se prit à tousser, faiblement.

— « Bon ! il ne manquait plus que ça ! s’écria la nourrice. Il est temps que je rentre à présent. »

Et comme elle se levait, d’un mouvement brusque secouant nerveusement sa mantille qui s’arrondissait autour d’elle, trop large ;

— « Pardon, madame, fit le jeune militaire, mais il me semble… à votre accent… Ne seriez-vous pas des environs d’Audenarde ? »

— « Si, » — répondit-elle, en se laissant retomber aussitôt sur le banc, intriguée, un sourire bête sur les lèvres, reprise de son désir constant de parler. — Je suis d’Étichove. »

Ils étaient du même pays, avaient des amis communs : ils se mirent à causer, avec cette incohérence, cette volubilité de paroles inhérente à la nature même de l’homme du peuple, ce perpétuel sautillement d’une pensée à une autre.

Cependant, le petit Georges se demandait dans sa cervelle vide d’enfant pourquoi la bonne ne les reconduisait pas chez eux : il faisait chaud, là-bas !… Il n’osait le lui demander, la regardant de ses grands yeux, pleins d’étonnement, assise à côté d’un homme qu’il ne connaissait pas. Il tremblait de peur et de froid.

Il faisait nuit, — nuit close, fuligineuse, chargée de tristesse. Un vent aigre sifflait entre les feuillages des vieux arbres, poussait avec colère son haleine sourde et mauvaise.

Dans sa voiture, le bébé toussait plus fort…

Maintenant la nourrice et le militaire s’étaient rapprochés. Ils ne se parlaient plus que par monosyllabes, comme engourdis. Il lui avait passé le bras autour de la taille et l’attirait tout près de lui. Elle, s’abandonnait, riant d’un rire bête, heureuse, alanguie. De temps en temps ils s’embrassaient fadement sur le gras des joues.

La bouche tout près de sa nuque, le militaire glissait dans l’oreille de la bonne des mots, des lambeaux de phrases qui la faisaient se pâmer, souriant d’aise.

Il y a huit jours que cela s’est passé.

Dans sa couchette de dentelles blanches, — toutes blanches — le bébé repose, plus pâle que les coussins sur lesquels il est étendu. Il se meurt. À chaque instant sa face gonflée, rongée par la fièvre se rougit, — pourpre de sang, — ses yeux s’élargissent pleins d’effroi ; ses bras convulsés se tordent affreusement et une toux sèche déchire sa petite poitrine, — mauvaise, criarde, gémissante. On dirait un long et lugubre aboiement d’un accent hoqueté.

Le docteur vient de sortir, désespéré. Les parents rappelés de voyage, sanglotent dans la chambre à côté, le visage pâli par l’insomnie, l’angoisse, la douleur.

À la lueur vacillante d’une veilleuse, la nourrice dans un coin de la chambre veille près du bébé…

Et elle pense au jeune militaire qu’elle n’a plus revu depuis la première rencontre ; elle pense aux baisers dont il la saturée, aux étreintes dont il la serrait si follement :

Et souriant, elle murmure ;

« C’était le soir… »


Bruxelles, le 11 mars 1887.