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AnthologieÉditions Paul Roubaud (p. 136-142).

Notes athéniennes (1894-1896).

Ce fut une sensation rare cette première entrée au Pirée, une nuit de novembre. La mer sommeillait déserte ; une clarté diffuse traînait sur les eaux. Nous suivions un rivage indécis derrière lequel se profilait vers le nord une masse sombre ayant à sa base une sorte de nébuleuse ; c’étaient le mont Hymette et les lumières d’Athènes. L’Ortégal s’avançait comme intimidé par le calme des choses ; il doubla un promontoire et s’approcha de deux jetées d’aspect antique. Dans le port, le silence régnait ; on s’était lassé de nous attendre. Une barque attardée roda quelques instants autour du navire et il se fit un peu de bruit à bord ; des mots furent échangés dans une langue rapide et sonore mais très douce… les mêmes mots peut-être qui, deux mille ans passés, saluaient ici les navigateurs. L’ancre tomba près de deux avisos cuirassés qui, en l’honneur de l’empereur Alexandre portaient le grand deuil de la marine… puis tout retomba dans l’immobilité. Sur les quais endormis, la brise agitait par instants la flamme des réverbères et celle-ci avivée soudainement éclairait sur une blanche muraille une grande inscription en lettres grecques. On pourrait se croire dans l’enceinte morte du vieux Pirée et le regard cherchait, avide, ces « longs murs » qui, jadis, reliaient la ville maritime à la capitale.

Le lendemain, sur la route poussiéreuse qui monte vers Athènes, impressions différentes : il me sembla débarquer dans un pays neuf ; des souvenirs d’Amérique me traversèrent l’esprit. C’est bien ainsi qu’on s’installe dans les campagnes yankees ; ce bois mal équarri, ces barrières mal peintes, ces chemins improvisés, cette sorte de hâte insouciante dans l’arrangement des choses, tout cela caractérise les peuples jeunes où qu’ils soient et d’où qu’ils viennent. Et c’est merveille de songer au royal passé que celui-ci traîne après lui.

Le Pirée évoque dans nos imaginations occidentales des pans de très vieilles murailles s’effritant dans l’eau dormante ; et voici toute une ville avec des constructions qui s’achèvent et des rues pleines d’animation. Un chemin de fer et un train à vapeur en sortent en même temps courant vers Athènes

L’homme du nord se plaint volontiers de la méfiance que lui témoignent les Hellènes, même quand il vient vers eux avec des paroles de miel et des présents dans les mains. Comme on leur pardonne ! Leur génie incompris, leurs ambitions ridiculisées, leurs efforts paralysés, leur existence nationale elle-même contestée, voilà le prix que l’Occident leur a fait payer un maussade appui donné à des revendications légitimes entre toutes. About a livré d’eux au monde un portrait odieusement travesti et Fallmerayer a tenté de prouver que pas une goutte de vrai sang grec ne coulait dans leurs veines. Est-ce donc un mirage, cette ressemblance avec les ancêtres qu’on note à tout moment. L’imagination peut-elle modifier les lois de l’hérédité et depuis quand les parvenus qui s’achètent des titres de noblesse revêtent-ils les vertus et les défauts de ceux qui les portaient au temps des croisades ? Allez par les rues et les carrefours ; regardez, écoutez, et dites si ce n’est pas la vieille Athènes qui revit après vingt siècles : démocratique comme au temps où elle secouait la tyrannie des Pisistratides, mobile comme au jour où elle condamnait Miltiade après l’avoir exalté, toujours divisée par la politique et les rivalités, toujours unie par l’art, la religion et le patriotisme ? Oui, c’est bien la même Athènes qui s’éprit d’Alcibiade pour ses élégantes excentricités et se dégoûta d’Aristide parce que sa vertu l’ennuya, — qui envoyait ses fils s’enrichir au loin par le commerce, fonder des colonies, sur les rives de la Méditerranée et du Pont Euxin et les conviait ensuite à la revêtir de marbre et d’or : tour à tour coquette et farouche, héroïque et joyeuse, femme et déesse !

À l’heure où dans des clartés roses, derrière l’île d’Égine le soleil descend du ciel, la rue du Stade s’anime. Sous les portiques de l’Université dont la grande fresque à fond d’or doucement s’efface, les étudiants groupés bavardent ; on bavarde aussi aux alentours du Parlement dont la séance vient de s’ouvrir, et aux tables des cafés et dans les salons du Parnasse ; mais, à cette heure-là, je préfère les rues populaires, étroites et pittoresques, les étalages de fruits jaunes en plein vent et les discussions politiques très ardentes qui se tiennent dans les boutiques sans souci du client lequel parfois s’y mêle et oublie d’acheter

Ce matin, il fait clair dans le Parthénon. Le soleil se mire sur le dallage de marbre blanc ; entre les colonnes apparaît la ligne très pure de l’Hymette se détachant sur un ciel d’une transparence exquise. Si nous étions au temps de Périclès, que l’Acropole serait belle ainsi par une matinée d’automne, hors de la pompe des processions, dans le calme, le silence et la demi-solitude. Au lieu de ces trois anglais qui, là-bas, se choisissent des presse-papiers parmi les débris de marbre, j’aurais sous les yeux la gracieuse silhouette des jeunes athéniennes faisant le service de Pallas. Quelque sacrifice isolé enverrait vers l’azur une fumée discrète et sur la façade du temple, entre les métopes enluminées, les boucliers des Perses, glorieux trophée, scintilleraient au soleil

Il est un des angles de l’Acropole d’où le regard et la pensée réalisent d’un coup d’œil la résurrection de la Grèce. La haute muraille en cet endroit domine le vide. Le Lycabète dresse en face son profil roux et sur la gauche par delà les monts dénudés, on aperçoit la sombre verdure des bois de Tatoï. Au pied du rocher, Athènes est groupée vivante, gracieuse et jeune ; il s’en dégage une impression de blancheur aveuglante et, bien rares sont les ruines du passé éparses dans le tableau. Sur la route de Kephissia derrière le jardin royal, il y a les casernes et les champs de manœuvre ; l’appel des clairons y retentit gaîment. Au pied du Lycabète les écoles étrangères sont assises ; au sommet du palais parlementaire, le drapeau blanc et bleu flotte au vent de la liberté et dans la plaine, des maisons se construisent avec le marbre de l’inépuisable Pentélique, des maisons qui ont la forme carrée et les classiques péristyles du vieux temps. Celà, ce n’est pas l’œuvre de Phidias ni de Périclès ; c’est l’œuvre d’Ypsilanti l’organisateur de l’Hétaira, de Capo d’Istria le président patriote, de Colocotronis le vieux grognard héroïque, de Coumoundouros l’homme d’État austère et sage !…

Ce fut, plus tard, une silhouette originale et suggestive, celle du triumvirat qui prit en mains le gouvernement provisoire après le départ du roi Othon ; l’amiral Kanaris en redingote européenne, Boulgaris avec son costume oriental et son fez, Roufos vêtu de la fustanelle populaire. On conte que, pour ne pas marquer entre eux une préséance quelconque, ils avaient coutume de s’en aller tous les trois, serrés sur la banquette d’arrière de leur voiture commune : vivante représentation de leur pays, lequel avait encore plusieurs costumes et même plusieurs langues mais une seule ambition et une seule âme.

La baie d’Éleusis est toute bleue et or. Le flot qui recèle le secret des rites mystérieux soupire avec mélancolie sur la plage ou bien sautille ironiquement sur les rochers. Et ce même mélange de mélancolie et d’ironie s’exhale des ruines, imprègne l’atmosphère, pénètre le voyageur et le suit jusqu’à la petite gare aux murs de plâtre où apparaît, inscription déconcertante, ce grand nom d’Éleusis dont le sens est perdu. Les caractères qui le composent ont la légéreté d’une dentelle : il semble qu’on va voir au travers et que tout va soudainement s’éclaircir. Mais l’esprit s’épuise à percer les voiles qui sont tendus au-delà. Ils sont en nombre infini, enroulés les uns dans les autres et ils deviennent de plus en plus opaques jusqu’à donner l’impression d’un cauchemar. Nulle solution ne satisfait, nulle explication ne convient. On voyait la procession des initiés se former dans la ville de Minerve, on suivait sa marche solennelle sur la voie sacrée, puis dans le sauvage défilé où se dresse maintenant le monastère byzantin de Daphné et voici qu’au moment où elle va atteindre le sanctuaire de Demeter, elle s’évanouit brusquement comme ces « intersignes » qui causent de mortelles frayeurs aux marins bretons et, en disparaissant, font entendre, dit-on, un éclat de rire strident et moqueur. Cherchez, cherchez le secret qui tourne autour des tronçons de colonnes, se cache aux angles des terrasses, fuit sur la pente des escaliers, s’évade par les interstices du roc. Vous qui avez su restituer des acropoles, mettre des dates sur les couvercles des sarcophages et des noms sur les socles des statues, vous qui avez médité sur les vieux textes et dont les déductions savantes ont comblé tant de lacunes, cherchez ce que veulent dire ces grandes lettres noires devant lesquelles la vapeur asservie déverse des curieux empressés qu’elle recueille ensuite songeurs et déçus. En venant, chacun avait son idée sur les prétendus mystères ; en repartant, ils n’ont plus que l’incertitude. Il a suffi pour ébranler leur facile confiance, d’une heure passée dans les décombres, à écouter le flot et la brise qui savent, eux, et gémissent de ne pouvoir parler.

Si vous gagnez au sortir d’Athènes les premiers contreforts de l’Hymette, vous atteignez en une heure de marche sur une route pierreuse le petit monastère de Kaesariani où la Grèce byzantine revit en un tableau imprévu et charmant ; une oasis est accrochée aux flancs de la montagne à l’extrémité d’un vallon dénudé. À l’entour des pins maigrelets, des roches grises, de la terre rouge ; là, une herbe fine, une source fraîche qu’ombragent deux grands platanes, de gros oliviers tordus par les ans. Ils dissimulent aux regards la silhouette du monastère. L’enceinte est intacte ; au-dessus des murs, des cyprès noirs s’élancent en flèches tristes, serrés les uns contre les autres ; la mélancolie de ce lieu est excessive… la vieille porte vermoulue tourne en gémissant sur ses gonds ; dans la cour, l’herbe monte entre les dalles disjointes ; des terrasses se superposent, des galeries et des escaliers s’enchevêtrent ; tout cela ruiné, effrité, pauvre. Dans l’église, il y a des fresques très anciennes, de grandes figures irritées de prophètes ou d’apôtres et quelques guirlandes séchées provenant du dernier pèlerinage

Au retour, il semble qu’on remonte vers la lumière surtout quand le Parthénon apparaît au loin, flottant dans une poussière d’or entre le ciel et la terre. Cette vision radieuse emplit l’horizon ; le contraste est saisissant entre le petit monastère obscur et le temple éblouissant. Et pourtant les Grecs peuvent hésiter dans le partage de leur gratitude… Si l’Acropole symbolise leur merveilleux passé, la profondeur insondable et mystérieuse de leur génie créateur, l’humble chapelle a gardé pendant des siècles le feu sacré de l’existence nationale. Les prêtres qui y ont chanté leurs hymnes débiles et chevrotants étaient les dépositaires de cet héritage triomphal et ont veillé jalousement à sa conservation.

Le vendredi-saint donne ici l’impression des réjouissances prochaines bien plus que du funèbre mystère qu’il commémore ailleurs. La foule vêtue de noir parcourt la ville joyeusement. On se demande pourquoi sur les monuments publics le pavillon national est en berne, pourquoi la flotte et l’armée sont en deuil ; les cloches des églises emplissent l’air de sons stridents bizarrement scandés ; cette cacophonie ne rappelle point le tombeau : elle évoque plutôt l’image de quelque barbare triomphe. De petites boutiques en plein vent sont établies dans les carrefours ; les portraits de la famille royale encadrés de verdure leur servent d’enseigne ; on y vend des cierges dont chacun fait provision. Par centaines circulent des agneaux noirs et blancs, conduits par des bergers palikares, le teint bronzé, l’œil fier, artistement vêtus de tuniques déchirées. Ceux qui marchandent ces agneaux les palpent, les secouent durement et puis les emportent sur leurs épaules pour le repas pascal.

Le soir à neuf heures ont lieu les processions, les « Épitaphes » comme on les nomme. Chaque paroisse à la sienne. Elles se répandent par les rues se dirigeant vers la place de la Constitution qu’elles traversent tour à tour. En tête, viennent la croix, les porteurs de bannières et des troupes d’enfants chantant à plein gosier des Kyrie eleison. Une mélopée singulière qui semble monter des profondeurs du passé alterne avec ces litanies populaires ; ils s’en dégage comme une lointaine impression de regret et d’exil ; les Israëlites captifs à Babylone devaient chanter ainsi ; mais cette impression est fugitive et le bruit reprend, le bruit d’une grande masse d’êtres humains qui ont un motif de se réjouir et font de vains efforts pour comprimer leur allégresse. Des pétards éclatent ; ça et là, des flammes de Bengale s’allument, des fusées s’élancent tandis que défilent avec leurs vêtements brodés d’or et leurs sombres coiffures les prêtres à grande barbe, lents et majestueux. Sur deux rangs vont les soldats, l’arme renversée, mêlés à la foule des fidèles qui tiennent des cierges allumés. Une odeur pénétrante de cire et d’encens s’élève jusqu’aux balcons des hôtels et des maisons particulières où les curieux sont entassés tenant aussi de petits cierges qui pointillent d’or la nuit bleue. On dirait que les constellations du ciel sont descendues parmi les hommes. Et les Kyrie eleison se perdent dans le lointain tandis qu’approchent les musiques militaires. Elles jouent des marches funèbres mais trop vite, trop fort, avec trop d’entrain ; les accords mineurs veulent devenir majeurs comme si le triomphe se préparait sous la mort, comme si la résurrection poussait déjà la pierre du sépulcre où le Christ est à peine enseveli et l’on s’attend à ce qu’une fanfare éclatante vienne de suite annoncer la délivrance suprême. Et soudain s’affirme l’immense symbole qui inconsciemment pénètre le peuple entier et donne à ces fêtes leur signification troublante et grandiose. Cette Passion, que l’on commémore, c’est la passion de la Grèce ; ce tombeau, c’est celui où, trois siècles durant, fut scellée l’âme de la Grèce ; cette résurrection, c’est celle de la nation libérée !

À peine trente six heures et l’aube de Pâques se lèvera, mais le peuple grec est incapable d’attendre jusque-là ; il passe l’après-midi du samedi-saint dans une liesse croissante et pour la seule fois de l’année peut-être, voit avec plaisir les lignes pures du Parthénon s’effacer avec le jour qui fuit. Cette nuit-là ne ressemble point aux autres ; elle apporte une promesse d’éternité… À onze heures la rue d’Hermès est envahie ; les troupes font la haie ; tout est noir et relativement silencieux ; les Athéniens glissent comme des ombres vers leurs églises ; le contraste est voulu ; ce silence et ces ténèbres rendront plus brillantes les illuminations, plus joyeuses les clameurs dont le douzième coup de minuit va donner le signal.

Sur la place de la Métropole, plus de dix mille personnes peut-être sont réunies, une estrade est dressée. À la lueur tremblotante de quelques fanaux, on entrevoit sur cette estrade des armes qui scintillent, de brillants uniformes, une sorte d’autel sur lequel reposent des flambeaux d’or. Les voitures de la Cour ont amené les princes presque sans bruit et autour d’eux s’échangent à voix basse des saluts discrets. On se croirait transporté dans les régions d’en-dessous qu’éclaire un vague reflet du jour, qu’anime un semblant de vie. Tous les regards sont fixés sur la grande façade blanchâtre qui domine la place. On attend que la cathédrale d’Athènes ouvre ses portes.

Minuit ! Les portes tournent sur leurs gonds. La nef apparaît inondée de lumière. La lumière s’échappe, se répand sur la place où tous les cierges s’allument. Chacun tenait le sien caché contre son vêtement et voici que des clartés naissent dans les plus obscurs recoins, aux fenêtres des maisons, sur les toits en terrasse et jusque dans les tours d’où les cloches répandent au loin la bonne nouvelle : Xristos anesti. Le Christ est ressuscité !

Souvenirs d’Amérique et de Grèce, 1897.