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AnthologieÉditions Paul Roubaud (p. 131-161).

VARIÉTÉS

Californie d’autrefois (1893).

Il pouvait être six heures du soir quand le petit chemin de fer s’arrêta au fond d’une vallée roussie, devant un massif montagneux qui décidément lui barrait la route. Il avait couru depuis midi au milieu des longues herbes sèches, les rails posés tout uniment sur le sol, franchissant les ruisseaux sur des ponts improvisés et s’arrêtant à des stations minuscules dont les noms poétiques à désinences espagnoles évoquaient les lointains ensoleillés du sud. Et c’était, au coucher du soleil, une grande féérie rouge comme si mille flammes de bengale se fussent allumées tout à coup. Des aigrettes de feu s’attachaient partout sur la crête des collines, aux cailloux du sol, aux rebords des petits nuages qui descendaient, très pressés, derrière l’horizon.

Au milieu de ce paysage à grandes lignes primitives sans culture encore et d’une beauté intacte, deux petites maisons de bois, de celles qu’en Amérique on transporte partout si aisément, se dressaient proprettes et puériles posées comme des joujoux sur la terre nue ; l’une d’elles servait de domicile au chef de gare et portait en grosses lettres bleues le nom de la localité : Santa Margarita. Une sorte de quai la prolongeait le long duquel le train avait fait halte ; un peu plus loin la voie se perdait dans les herbes en attendant que fut creusé sous la montagne le tunnel qui devait lui permettre d’atteindre San Luis Obispo.

Il y eut sur ce quai tout un déballage d’hommes et de choses : instruments aratoires perfectionnés, barils, caisses, sacs de toile, paniers de fruits. Pour enlever toute cette marchandise et la répartir, il fallut une heure comme si sur ce versant de la rude Amérique, le temps avait absolument cessé de représenter de l’argent ; les hommes bavardaient entre eux, riaient, chantaient tandis que s’allumaient les constellations dans l’azur rapidement assombri. Et la nuit était venue quand les deux lourdes diligences à huit chevaux s’engagèrent dans la prairie. C’étaient deux de ces pataches mexicaines, sortes de calèches suspendues sur d’épaisses lanières de cuir tressé, avec les bagages amoncelés par derrière, des rideaux de coutil remplaçant les glaces absentes et, sur la caisse, des enluminures en couleurs vives, ; on eut dit des voitures de cardinaux romains visitées par des brigands et déchues de leur splendeur mais continuant de dodeliner doucement selon les hasards du chemin et imposantes encore dans leurs silhouettes d’ensemble.

À l’automne, les herbes californiennes brûlées par le soleil, s’inclinent sur le sable doré comme elles et forment le tapis le plus mœlleux qui se puisse rêver ; les chevaux, couverts de clochettes et d’oripeaux se mirent à trotter gaîment, tandis que le cocher coiffé du classique sombrero faisait claquer au-dessus d’eux son interminable fouet d’un mouvement ample et vigoureux. Mais bientôt le sable et les herbes firent place au rocher ; les traits se tendirent et l’ascension commença.

Au brusque détour d’un contrefort granitique un étrange spectacle apparut ; là s’ouvrait dans la montagne l’orifice du tunnel : de gros feux rouges éclairaient le chantier. S’élevant le long de la profonde tranchée, la route passait devant une suite de cabanes hâtivement construites avec des troncs d’arbres et de la boue ; les portes ouvertes laissaient voir des intérieurs rugueux, la lampe fumeuse pendant du toit, le souper sur la table. Les ouvriers attendaient le passage de la diligence ; ils portaient le costume du travailleur yankee, la chemise de flanelle entr’ouverte sur le cou et le pantalon enfoncé dans les hottes de cuir fauve ; seulement, je ne sais quelle souplesse dans l’attitude, quel sens artistique, dans la manière de poser le chapeau ou de nouer la cravate dénonçaient les approches du Mexique ; parfois, au travers de l’anglais sec et martelé, les jurons et les invocations de la vieille Espagne jetaient comme une note de musique.

Ayant abandonné ses chevaux à eux-mêmes, le conducteur fouillait dans une sorte de panier suspendu à portée de sa main. Il y prit des rouleaux, des paquets de lettres, des journaux sous bande et lisant d’un coup d’œil les destinataires pour s’assurer que nulle erreur ne s’était glissée dans son triage, il les lança devant chaque demeure ; quelques-uns pénétrèrent par les portes ouvertes ; d’autres furent arrêtés au vol par ceux auxquels on les lançait ; d’autres roulèrent à terre, attendant qu’on vienne les relever. Un peu après la dernière cabane, la diligence tourna presque à angle droit et coupa la ligne souterraine du railway. D’un côté une paroi à pic, noire, démesurée montait sur le ciel ; à gauche, la même paroi tombait dans le vide. Ensuite, ce furent le silence et la nuit ; des oiseaux tournoyaient et la brise secouait les arbres ; bientôt fut atteint le sommet du col ; l’allure devint rapide sans souci de la route étroite et des lacets à détours brusques. Un moment des points lumineux étincelèrent au au flanc d’un promontoire qui s’allongeait abrupt, séparé de nous par une vallée ténébreuse ; c’étaient des fanaux électriques ; le chemin de fer devait courir là à ciel ouvert pendant quelques centaines de mètres ; on creusait dans le granit de quoi placer les rails ; le bruit des pics se répercutait sinistrement et l’éclat blanchâtre de la lumière avivait les contrastes et grandissait les proportions de ce site sauvage La descente s’accentuant, bientôt nous perdîmes de vue cet atelier suspendu en l’air ; la vallée s’ouvrit et gentiment niché dans un cirque de collines, San Luis Obispo apparut.

Dans les montagnes de Santa Ynez ; changement de véhicule ; la diligence de Los Olivos passe ses voyageurs et leurs bagages à la diligence de Santa Barbara. Cette fois, ce ne sont plus des carrosses de cardinaux mais des chars à bancs très légers et infiniment rudimentaires. L’échange s’opère dans un ravin exquis, plein d’eaux murmurantes et de chants d’oiseaux. Le Pacifique a disparu. Une petite auberge se trouve là ; assise sur deux roches entre lesquelles sautille une cascade. D’étranges laitages et des fruits inhabituels composent un menu plus pastoral que réconfortant. On charge les colis et le conducteur de Los Olivos, amarrant un carton à chapeaux récalcitrant, adresse à son propriétaire cette admonestation où il entre plus de pitié que de rancune : « what’s the use of a man having two hats ! »

Toutes les missions ne sont pas ruinées : il y en a dont les chapelles à demi restaurées servent de paroisses. On y voit encore des peintures enfantines et des statues contournées représentant la Vierge en robe à paniers ou les saints en abbés de cour. Quand, au matin, par une aurore empourprée ou bien à l’angélus du soir la cloche, apparente au-dessus de la façade dentelée se met à tinter doucement, elle évoque les pauvres Indiens raclant le sol avec leurs instruments primitifs, les lourds chariots aux roues massives, la sentinelle montant autour de l’enceinte une garde fantaisiste et les longues processions avec les cierges de cire et les images de bois doré. Vous trouverez la mission de Monterey discrètement cachée derrière un pli de terrain et se mirant dans un étang bordé de roseaux à fleurs blanches ; celle du Carmel proche de la baie où, comme au temps des Franciscains les vagues caressent sans contrainte la belle plage arrondie sans que nul bruit humain interrompe leur rythme musical. Dans les chemins poussiéreux, vous croiserez des hommes à cheval qui chantent des paroles yankees sur des airs espagnols et poussent devant eux des bestiaux. Ces hommes ont la chemise ouverte sur la poitrine nue, leur déshabillé est artistique et chacun de leurs mouvements charme par la grâce inconsciente dont il est empreint.

Quand vous aurez passé les montagnes de Santa Ynez et aperçu la plaine de Santa Barbara et l’Océan Pacifique semé de grandes îles lumineuses, ce sera la Californie du Sud plus exubérante, plus chaude de teintes, presque tropicale par endroits. Vous irez visiter la mission de Santa Barbara qui, seule, est complètement intacte, et le vieux franciscain irlandais qui entr’ouvre d’un air bougon la porte vermoulue sourira presque, s’il sait que vous venez de Paris. Vous attacherez votre cheval à l’ombre d’un poivrier et vous écouterez la fontaine qui joue dans le grand silence de midi tandis qu’une avalanche de soleil tombe sur la terrasse blanche et que les cactus et les aloès détachent sur les murs de pisé leur dentelure bleue.


Notes athéniennes (1894-1896).

Ce fut une sensation rare cette première entrée au Pirée, une nuit de novembre. La mer sommeillait déserte ; une clarté diffuse traînait sur les eaux. Nous suivions un rivage indécis derrière lequel se profilait vers le nord une masse sombre ayant à sa base une sorte de nébuleuse ; c’étaient le mont Hymette et les lumières d’Athènes. L’Ortégal s’avançait comme intimidé par le calme des choses ; il doubla un promontoire et s’approcha de deux jetées d’aspect antique. Dans le port, le silence régnait ; on s’était lassé de nous attendre. Une barque attardée roda quelques instants autour du navire et il se fit un peu de bruit à bord ; des mots furent échangés dans une langue rapide et sonore mais très douce… les mêmes mots peut-être qui, deux mille ans passés, saluaient ici les navigateurs. L’ancre tomba près de deux avisos cuirassés qui, en l’honneur de l’empereur Alexandre portaient le grand deuil de la marine… puis tout retomba dans l’immobilité. Sur les quais endormis, la brise agitait par instants la flamme des réverbères et celle-ci avivée soudainement éclairait sur une blanche muraille une grande inscription en lettres grecques. On pourrait se croire dans l’enceinte morte du vieux Pirée et le regard cherchait, avide, ces « longs murs » qui, jadis, reliaient la ville maritime à la capitale.

Le lendemain, sur la route poussiéreuse qui monte vers Athènes, impressions différentes : il me sembla débarquer dans un pays neuf ; des souvenirs d’Amérique me traversèrent l’esprit. C’est bien ainsi qu’on s’installe dans les campagnes yankees ; ce bois mal équarri, ces barrières mal peintes, ces chemins improvisés, cette sorte de hâte insouciante dans l’arrangement des choses, tout cela caractérise les peuples jeunes où qu’ils soient et d’où qu’ils viennent. Et c’est merveille de songer au royal passé que celui-ci traîne après lui.

Le Pirée évoque dans nos imaginations occidentales des pans de très vieilles murailles s’effritant dans l’eau dormante ; et voici toute une ville avec des constructions qui s’achèvent et des rues pleines d’animation. Un chemin de fer et un train à vapeur en sortent en même temps courant vers Athènes

L’homme du nord se plaint volontiers de la méfiance que lui témoignent les Hellènes, même quand il vient vers eux avec des paroles de miel et des présents dans les mains. Comme on leur pardonne ! Leur génie incompris, leurs ambitions ridiculisées, leurs efforts paralysés, leur existence nationale elle-même contestée, voilà le prix que l’Occident leur a fait payer un maussade appui donné à des revendications légitimes entre toutes. About a livré d’eux au monde un portrait odieusement travesti et Fallmerayer a tenté de prouver que pas une goutte de vrai sang grec ne coulait dans leurs veines. Est-ce donc un mirage, cette ressemblance avec les ancêtres qu’on note à tout moment. L’imagination peut-elle modifier les lois de l’hérédité et depuis quand les parvenus qui s’achètent des titres de noblesse revêtent-ils les vertus et les défauts de ceux qui les portaient au temps des croisades ? Allez par les rues et les carrefours ; regardez, écoutez, et dites si ce n’est pas la vieille Athènes qui revit après vingt siècles : démocratique comme au temps où elle secouait la tyrannie des Pisistratides, mobile comme au jour où elle condamnait Miltiade après l’avoir exalté, toujours divisée par la politique et les rivalités, toujours unie par l’art, la religion et le patriotisme ? Oui, c’est bien la même Athènes qui s’éprit d’Alcibiade pour ses élégantes excentricités et se dégoûta d’Aristide parce que sa vertu l’ennuya, — qui envoyait ses fils s’enrichir au loin par le commerce, fonder des colonies, sur les rives de la Méditerranée et du Pont Euxin et les conviait ensuite à la revêtir de marbre et d’or : tour à tour coquette et farouche, héroïque et joyeuse, femme et déesse !

À l’heure où dans des clartés roses, derrière l’île d’Égine le soleil descend du ciel, la rue du Stade s’anime. Sous les portiques de l’Université dont la grande fresque à fond d’or doucement s’efface, les étudiants groupés bavardent ; on bavarde aussi aux alentours du Parlement dont la séance vient de s’ouvrir, et aux tables des cafés et dans les salons du Parnasse ; mais, à cette heure-là, je préfère les rues populaires, étroites et pittoresques, les étalages de fruits jaunes en plein vent et les discussions politiques très ardentes qui se tiennent dans les boutiques sans souci du client lequel parfois s’y mêle et oublie d’acheter

Ce matin, il fait clair dans le Parthénon. Le soleil se mire sur le dallage de marbre blanc ; entre les colonnes apparaît la ligne très pure de l’Hymette se détachant sur un ciel d’une transparence exquise. Si nous étions au temps de Périclès, que l’Acropole serait belle ainsi par une matinée d’automne, hors de la pompe des processions, dans le calme, le silence et la demi-solitude. Au lieu de ces trois anglais qui, là-bas, se choisissent des presse-papiers parmi les débris de marbre, j’aurais sous les yeux la gracieuse silhouette des jeunes athéniennes faisant le service de Pallas. Quelque sacrifice isolé enverrait vers l’azur une fumée discrète et sur la façade du temple, entre les métopes enluminées, les boucliers des Perses, glorieux trophée, scintilleraient au soleil

Il est un des angles de l’Acropole d’où le regard et la pensée réalisent d’un coup d’œil la résurrection de la Grèce. La haute muraille en cet endroit domine le vide. Le Lycabète dresse en face son profil roux et sur la gauche par delà les monts dénudés, on aperçoit la sombre verdure des bois de Tatoï. Au pied du rocher, Athènes est groupée vivante, gracieuse et jeune ; il s’en dégage une impression de blancheur aveuglante et, bien rares sont les ruines du passé éparses dans le tableau. Sur la route de Kephissia derrière le jardin royal, il y a les casernes et les champs de manœuvre ; l’appel des clairons y retentit gaîment. Au pied du Lycabète les écoles étrangères sont assises ; au sommet du palais parlementaire, le drapeau blanc et bleu flotte au vent de la liberté et dans la plaine, des maisons se construisent avec le marbre de l’inépuisable Pentélique, des maisons qui ont la forme carrée et les classiques péristyles du vieux temps. Celà, ce n’est pas l’œuvre de Phidias ni de Périclès ; c’est l’œuvre d’Ypsilanti l’organisateur de l’Hétaira, de Capo d’Istria le président patriote, de Colocotronis le vieux grognard héroïque, de Coumoundouros l’homme d’État austère et sage !…

Ce fut, plus tard, une silhouette originale et suggestive, celle du triumvirat qui prit en mains le gouvernement provisoire après le départ du roi Othon ; l’amiral Kanaris en redingote européenne, Boulgaris avec son costume oriental et son fez, Roufos vêtu de la fustanelle populaire. On conte que, pour ne pas marquer entre eux une préséance quelconque, ils avaient coutume de s’en aller tous les trois, serrés sur la banquette d’arrière de leur voiture commune : vivante représentation de leur pays, lequel avait encore plusieurs costumes et même plusieurs langues mais une seule ambition et une seule âme.

La baie d’Éleusis est toute bleue et or. Le flot qui recèle le secret des rites mystérieux soupire avec mélancolie sur la plage ou bien sautille ironiquement sur les rochers. Et ce même mélange de mélancolie et d’ironie s’exhale des ruines, imprègne l’atmosphère, pénètre le voyageur et le suit jusqu’à la petite gare aux murs de plâtre où apparaît, inscription déconcertante, ce grand nom d’Éleusis dont le sens est perdu. Les caractères qui le composent ont la légéreté d’une dentelle : il semble qu’on va voir au travers et que tout va soudainement s’éclaircir. Mais l’esprit s’épuise à percer les voiles qui sont tendus au-delà. Ils sont en nombre infini, enroulés les uns dans les autres et ils deviennent de plus en plus opaques jusqu’à donner l’impression d’un cauchemar. Nulle solution ne satisfait, nulle explication ne convient. On voyait la procession des initiés se former dans la ville de Minerve, on suivait sa marche solennelle sur la voie sacrée, puis dans le sauvage défilé où se dresse maintenant le monastère byzantin de Daphné et voici qu’au moment où elle va atteindre le sanctuaire de Demeter, elle s’évanouit brusquement comme ces « intersignes » qui causent de mortelles frayeurs aux marins bretons et, en disparaissant, font entendre, dit-on, un éclat de rire strident et moqueur. Cherchez, cherchez le secret qui tourne autour des tronçons de colonnes, se cache aux angles des terrasses, fuit sur la pente des escaliers, s’évade par les interstices du roc. Vous qui avez su restituer des acropoles, mettre des dates sur les couvercles des sarcophages et des noms sur les socles des statues, vous qui avez médité sur les vieux textes et dont les déductions savantes ont comblé tant de lacunes, cherchez ce que veulent dire ces grandes lettres noires devant lesquelles la vapeur asservie déverse des curieux empressés qu’elle recueille ensuite songeurs et déçus. En venant, chacun avait son idée sur les prétendus mystères ; en repartant, ils n’ont plus que l’incertitude. Il a suffi pour ébranler leur facile confiance, d’une heure passée dans les décombres, à écouter le flot et la brise qui savent, eux, et gémissent de ne pouvoir parler.

Si vous gagnez au sortir d’Athènes les premiers contreforts de l’Hymette, vous atteignez en une heure de marche sur une route pierreuse le petit monastère de Kaesariani où la Grèce byzantine revit en un tableau imprévu et charmant ; une oasis est accrochée aux flancs de la montagne à l’extrémité d’un vallon dénudé. À l’entour des pins maigrelets, des roches grises, de la terre rouge ; là, une herbe fine, une source fraîche qu’ombragent deux grands platanes, de gros oliviers tordus par les ans. Ils dissimulent aux regards la silhouette du monastère. L’enceinte est intacte ; au-dessus des murs, des cyprès noirs s’élancent en flèches tristes, serrés les uns contre les autres ; la mélancolie de ce lieu est excessive… la vieille porte vermoulue tourne en gémissant sur ses gonds ; dans la cour, l’herbe monte entre les dalles disjointes ; des terrasses se superposent, des galeries et des escaliers s’enchevêtrent ; tout cela ruiné, effrité, pauvre. Dans l’église, il y a des fresques très anciennes, de grandes figures irritées de prophètes ou d’apôtres et quelques guirlandes séchées provenant du dernier pèlerinage

Au retour, il semble qu’on remonte vers la lumière surtout quand le Parthénon apparaît au loin, flottant dans une poussière d’or entre le ciel et la terre. Cette vision radieuse emplit l’horizon ; le contraste est saisissant entre le petit monastère obscur et le temple éblouissant. Et pourtant les Grecs peuvent hésiter dans le partage de leur gratitude… Si l’Acropole symbolise leur merveilleux passé, la profondeur insondable et mystérieuse de leur génie créateur, l’humble chapelle a gardé pendant des siècles le feu sacré de l’existence nationale. Les prêtres qui y ont chanté leurs hymnes débiles et chevrotants étaient les dépositaires de cet héritage triomphal et ont veillé jalousement à sa conservation.

Le vendredi-saint donne ici l’impression des réjouissances prochaines bien plus que du funèbre mystère qu’il commémore ailleurs. La foule vêtue de noir parcourt la ville joyeusement. On se demande pourquoi sur les monuments publics le pavillon national est en berne, pourquoi la flotte et l’armée sont en deuil ; les cloches des églises emplissent l’air de sons stridents bizarrement scandés ; cette cacophonie ne rappelle point le tombeau : elle évoque plutôt l’image de quelque barbare triomphe. De petites boutiques en plein vent sont établies dans les carrefours ; les portraits de la famille royale encadrés de verdure leur servent d’enseigne ; on y vend des cierges dont chacun fait provision. Par centaines circulent des agneaux noirs et blancs, conduits par des bergers palikares, le teint bronzé, l’œil fier, artistement vêtus de tuniques déchirées. Ceux qui marchandent ces agneaux les palpent, les secouent durement et puis les emportent sur leurs épaules pour le repas pascal.

Le soir à neuf heures ont lieu les processions, les « Épitaphes » comme on les nomme. Chaque paroisse à la sienne. Elles se répandent par les rues se dirigeant vers la place de la Constitution qu’elles traversent tour à tour. En tête, viennent la croix, les porteurs de bannières et des troupes d’enfants chantant à plein gosier des Kyrie eleison. Une mélopée singulière qui semble monter des profondeurs du passé alterne avec ces litanies populaires ; ils s’en dégage comme une lointaine impression de regret et d’exil ; les Israëlites captifs à Babylone devaient chanter ainsi ; mais cette impression est fugitive et le bruit reprend, le bruit d’une grande masse d’êtres humains qui ont un motif de se réjouir et font de vains efforts pour comprimer leur allégresse. Des pétards éclatent ; ça et là, des flammes de Bengale s’allument, des fusées s’élancent tandis que défilent avec leurs vêtements brodés d’or et leurs sombres coiffures les prêtres à grande barbe, lents et majestueux. Sur deux rangs vont les soldats, l’arme renversée, mêlés à la foule des fidèles qui tiennent des cierges allumés. Une odeur pénétrante de cire et d’encens s’élève jusqu’aux balcons des hôtels et des maisons particulières où les curieux sont entassés tenant aussi de petits cierges qui pointillent d’or la nuit bleue. On dirait que les constellations du ciel sont descendues parmi les hommes. Et les Kyrie eleison se perdent dans le lointain tandis qu’approchent les musiques militaires. Elles jouent des marches funèbres mais trop vite, trop fort, avec trop d’entrain ; les accords mineurs veulent devenir majeurs comme si le triomphe se préparait sous la mort, comme si la résurrection poussait déjà la pierre du sépulcre où le Christ est à peine enseveli et l’on s’attend à ce qu’une fanfare éclatante vienne de suite annoncer la délivrance suprême. Et soudain s’affirme l’immense symbole qui inconsciemment pénètre le peuple entier et donne à ces fêtes leur signification troublante et grandiose. Cette Passion, que l’on commémore, c’est la passion de la Grèce ; ce tombeau, c’est celui où, trois siècles durant, fut scellée l’âme de la Grèce ; cette résurrection, c’est celle de la nation libérée !

À peine trente six heures et l’aube de Pâques se lèvera, mais le peuple grec est incapable d’attendre jusque-là ; il passe l’après-midi du samedi-saint dans une liesse croissante et pour la seule fois de l’année peut-être, voit avec plaisir les lignes pures du Parthénon s’effacer avec le jour qui fuit. Cette nuit-là ne ressemble point aux autres ; elle apporte une promesse d’éternité… À onze heures la rue d’Hermès est envahie ; les troupes font la haie ; tout est noir et relativement silencieux ; les Athéniens glissent comme des ombres vers leurs églises ; le contraste est voulu ; ce silence et ces ténèbres rendront plus brillantes les illuminations, plus joyeuses les clameurs dont le douzième coup de minuit va donner le signal.

Sur la place de la Métropole, plus de dix mille personnes peut-être sont réunies, une estrade est dressée. À la lueur tremblotante de quelques fanaux, on entrevoit sur cette estrade des armes qui scintillent, de brillants uniformes, une sorte d’autel sur lequel reposent des flambeaux d’or. Les voitures de la Cour ont amené les princes presque sans bruit et autour d’eux s’échangent à voix basse des saluts discrets. On se croirait transporté dans les régions d’en-dessous qu’éclaire un vague reflet du jour, qu’anime un semblant de vie. Tous les regards sont fixés sur la grande façade blanchâtre qui domine la place. On attend que la cathédrale d’Athènes ouvre ses portes.

Minuit ! Les portes tournent sur leurs gonds. La nef apparaît inondée de lumière. La lumière s’échappe, se répand sur la place où tous les cierges s’allument. Chacun tenait le sien caché contre son vêtement et voici que des clartés naissent dans les plus obscurs recoins, aux fenêtres des maisons, sur les toits en terrasse et jusque dans les tours d’où les cloches répandent au loin la bonne nouvelle : Xristos anesti. Le Christ est ressuscité !

Souvenirs d’Amérique et de Grèce, 1897.

Notre épopée lointaine.

Ils étaient plusieurs français imbus du préjugé séculaire, dissertant au fumoir sur les incapacités coloniales de leur patrie. « Cette exposition d’Hanoï, conclut l’un d’eux en se carrant dans son fauteuil et en déposant dans un cendrier le reste de son cigare, me fait songer aux villages de carton qu’une administration trop zélée élevait jadis sur le passage de Catherine la Grande et qui, peuplés à la hâte de moujiks d’occasion, égaraient l’impératrice sur la prospérité de ses États ». Les autres acquiescèrent en riant et l’on rentra au salon pour y parler d’actualités plus passionnantes.

Or, cette même nuit, celui qui avait comparé l’exposition tonkinoise aux constructions trompeuses des fonctionnaires moscovites, s’endormit en se rappelant, avec un sourire, sa comparaison qu’il jugeait exacte et spirituelle ; et la fantaisie des songes, aussitôt l’emporta vers l’Extrême-Orient. Il rêva qu’il se trouvait dans un angle du palais central de l’Exposition, le soir de l’inauguration. Autour de lui, l’ombre était profonde ; dehors les derniers lampions s’étaient éteints et, dans les galeries, le pas alourdi des veilleurs troublait seul l’épais silence… Soudain, par une large verrière cintrée, un rayon de lune filtra et le Français, retenant son souffle aperçut un cortège étrange qui glissait le long des parterres et, lentement, s’acheminait vers le palais. Les ombres indécises montèrent le perron monumental, passèrent au travers de la porte sans que celle-ci se fut ouverte et se répandirent dans l’exposition. C’étaient les grands coloniaux de France sortis de leurs glorieux tombeaux. Ils étaient venus par milliers et regardaient, avides

En tête s’avançaient les marchands normands qui fondèrent, dès 1365, les premiers établissements de la côte de Guinée, le Petit-Paris, le Petit-Dieppe… et avec eux les aventuriers de génie dont nos enfants savent à peine les noms et dont les exploits, pourtant, auraient dû susciter des poètes et tenter tant d’historiens ; Jean de Bethencourt, chambellan de Charles vi, qui s’empara des Canaries ; Jean Cousin qui, de 1488 à 1499, parcourut les mers à la recherche des Indes orientales ; Paulmier de Gonneville qui visita le Brésil, l’appela Terre des Perroquets et en ramena le fils d’un indigène dont il fit son gendre ; Denis de Honfleur qui débarqua dans la baie de Bahia ; Thomas Aubert, Jean Bourdon qui découvrit la baie d’Hudson, et ce terrible Ango qui, voulant venger les équipages français coulés par les Portugais dans les eaux brésiliennes leur captura trois cents bateaux, remonta le Tage jusqu’à Lisbonne et imposa la paix à Jean iii de Portugal. Passèrent ensuite les douze Français qui accompagnèrent Magellan autour du monde, puis les rudes boucaniers de Saint-Domingue puis encore un groupe où toutes les provinces de France comptaient des représentants.

Il y avait là Jacques Cartier, de Saint-Malo, qui remonta le Saint-Laurent et créa avec le seigneur de Roberval, les établissements du cap Breton et de l’île d’Orléans ; Villegageux qui fonda à Rio-de-Janeiro une colonie de français ; Jean Ribaud de Dieppe qui s’empara du pays situé au nord de la Floride et lui donna le nom de Caroline en l’honneur de Charles ix ; Laudonnière le Poitevin qui tenta de défricher ces nouvelles possessions de la Couronne et y échoua ; de Gourgues, ce vaillant et pittoresque gentilhomme de Mont-de-Marsan qui, jugeant le roi de France trop préoccupé par les guerres de religion pour venger ses sujets caroliniens massacrés par les Espagnols partit de Bordeaux le 2 août 1567, avec deux cents compagnons, ravagea la Floride, y tua quatre cents ennemis et s’en revint satisfait.

La troupe des « Canadiens » parut ensuite, conduite par Champlain le fondateur de Québec et par Montcalm, son héroïque défenseur. Le régiment de Carignan entourait son drapeau déchiqueté et noirci. Aux habits brodés des gouverneurs, aux brillants uniformes des colonels se mêlaient les nobles haillons des explorateurs de l’Ohio, du Wisconsin et de l’Arkansas, Louis Joliet, le P. Marquette et surtout Cavelier de la Salle qui accomplit, au milieu de périls sans nombre, la descente du Mississipi et donna la Louisiane à Louis xiv. On voyait mêlés aux chefs dont les noms ont survécu, les ouvriers modestes et anonymes qui combattirent ou peinèrent pour construire la Nouvelle-France : trappeurs audacieux qui servaient d’éclaireurs et préparaient les voies près des tribus Peaux-rouges, soldats infatigables qui tenaient garnison dans les fortins en troncs d’arbres perdus au milieu des forêts cruelles, missionnaires au zèle ardent qui, en répandant la parole du Christ, s’attachaient à faire aimer le nom de la patrie.

Après les Canadiens vinrent ceux de l’Inde française, glorieux vaincus de la politique plutôt que de la guerre, victimes des cabales honteuses et des calculs imbéciles : Dupleix qui faillit jeter sur les épaules du roi de France le manteau impérial que porte Édouard vii ; La Bourdonnais, Latouche, Lally-Tollendal ; puis ce bailli de Suffren qui, à la veille de la Révolution, obstiné à cueillir les lauriers hindous, sut vaincre à Madras et reprendre Pondichéry ; et encore ce généreux Raymond dont l’intelligence et l’énergie maintinrent jusqu’en 1798 l’influence française à Hyderabad.

Tous ceux-là, héros de l’Inde et du Canada, fondateurs de la Louisiane et de la Caroline, pionniers de Terre-Neuve ou du Brésil avaient pu craindre en voyant céder ou vendre leurs conquêtes que leurs efforts ne fussent perdus et que leur superbe activité ne demeurât stérile. Or, voici que, sous leurs yeux, surgissait une preuve irréfutable de la vitalité et de la force d’expansion françaises… mais plus heureux que ces serviteurs de l’empire écroulé commençaient à défiler maintenant les ouvriers de l’empire vivant ; soldats d’Afrique sans peur et sans reproche, explorateurs tombés dans les sables brûlants ou le long des rivages fiévreux, hardis marins, moines d’avant-garde, fonctionnaires morts au poste d’honneur. D’Enambuc et ses compagnons, les légendaires créateurs des Antilles, Victor Hugues le conventionnel qui reprit la Guadeloupe à lui tout seul, Adalbert de la Ravardière, ce cadet de Gascogne qui s’empara de la Guyane, au nom d’Henri iv… s’y rencontraient avec les Soleillet et les Flattera, les Bougainville, les La Pérouse, les Jacques d’Uzès et les Noël Ballay[1].

Qui donc disait que la France, en occupant Madagascar, mettait la main sur une terre à la possession de laquelle elle n’avait point de titres ? Voici venir le premier explorateur de la future Île Dauphine, ce Jean Parmentier qu’en 1529 on surnommait il gran capitano francese ; et derrière lui Rigault de Dieppe, le premier colon ; Pronis, Flacourt et La Haye les premiers gouverneurs ; puis le caporal Labigorne époux de la reine Bety, l’ingénieux Beniowsky et ces trois courageux colons Lastelles, Lambert et Laborde qui préparaient en 1853 le protectorat, dont Napoléon iii ne voulut point, — tous zélés propagateurs de la civilisation française en pays malgache.

Les Indo-chinois marchaient les derniers : plus que les autres, ils sentaient ceux-là, la joie d’être à un tel honneur, après avoir été à de si grandes peines. Le Chappelier qui fut en 1684 le premier agent de la Compagnie des Indes au Tonkin, et Dumas qui, en 1735, fut le premier gouverneur escortaient l’évêque Pigneau de Béhaine, le prélat patriote qui négocia le traité entre Louis xvi et Gia-Long et, ne voyant point venir les Français pour prendre possession des territoires cédés, frêta lui-même des navires, engagea des officiers et des ingénieurs et jeta les bases de l’influence française en Annam. Hélas ! tant d’efforts et de généreux labeurs faillirent se perdre sans retour ; pour faire germer l’avenir qu’ils contenaient, il fallut que le sol jaune fut fécondé à nouveau par le sang d’un Garnier, d’un Rivière, d’un Bobillot.

La procession allait prendre fin et rentrer dans le néant du tombeau. Déjà s’effaçait le rayon bleuté qui avait éclairé la visite des ombres ; sa clarté faiblissante se posa sur trois figures qui fermaient cette marche illustre ; aux côtés de l’amiral Courbet en grand uniforme parut — son mélancolique visage traversé d’un peu de joie — Jules Ferry, appuyé sur le bras d’Henri d’Orléans.


Le pêcheur de tortues (1906).

Cela se passe sur les bords du golfe du Mexique près des côtes de la « Linda Florida », la belle terre des fleurs. Les eaux laiteuses glissent sur le sable et le soleil a une splendeur morne qui écrase un peu. On ne voit pas très bien l’endroit où la terre commence. Des racines contournées, des arbres étranges, des lianes fantastiques se penchent au-dessus de la nappe liquide ; par intervalles, on entrevoit des savanes désolées et marécageuses qui semblent un reste du chaos primitif : ce désordre est plein de moustiques et de poésie.

Insensible aux moustiques mais saisissant fort bien la poésie de ces solitudes aimées, le pêcheur de tortues qui s’avance vers nous est un gars solide et bien tourné ; il y a de l’indien dans son fait ; un peu de sang séminole coule dans ses veines. Ses mouvements ont une grâce et une souplesse charmantes et ses yeux regardent tout droit devant eux à travers l’espace tandis qu’il siffle une vieille chanson espagnole venue de Séville jadis et restée populaire dans ce coin du nouveau-monde.

Sa demeure est là-bas, dans la forêt, tout près de la grande trouée faite par le chemin de fer qui longe la presqu’île floridienne : une rue dans les taillis épais avec deux rails de métal posés à terre et de temps en temps, une petite station exotique où les voyageurs trouvent des oranges, du lait, et des gâteaux à la noix de coco. La case où vivent sa mère et sa sœur est dans une clairière assez vaste. Deux bananiers découpent leurs longues feuilles sur les murailles blanchies et, sur le seuil, bavarde un gros perroquet rouge et bleu.

Notre homme a détaché son canot amarré dans une anse étroite et longue comme un fjord de Norvège. Une rivière aboutit là ; les eaux du golfe vont au devant d’elle dans les herbes. Le canot descend lentement et s’approche d’une estacade rustique sur laquelle un autre homme, un peu âgé celui-ci, est assis, fumant sa pipe. Sans échanger une parole, avec un simple sourire de bienvenue, le vieux prend les avirons et l’embarcation sort de la passe verdoyante. Au large, c’est une étendue sans fin, nacrée. Le soleil répand une lumière lourde et grise qui est celle des midis dans ces contrées voisines des tropiques ; c’est l’heure qu’affectionnent les tortues de mer pour faire la sieste sur le sable à quelques pieds sous l’eau. La lumière tamisée par l’onde leur procure un confortable crépuscule, tandis que le péril s’avance sous la forme de cette petite barque dans laquelle le jeune homme, tout nu maintenant, se tient debout, l’œil fixe et les muscles prêts à la détente. Il faut approcher l’animal par derrière, afin que l’ombre révélatrice ne se laisse pas apercevoir sur le tapis sablonneux. Les rames ne font pas de bruit et ne produisent presque pas de mouvement… D’un élan subit, le pêcheur se jette à l’eau piquant droit sur l’énorme bête. S’il a bien calculé son coup, il doit tomber à cheval sur la carapace. Alors en serrant les genoux de toutes ses forces, il oblige la tortue à monter à la surface et là, à deux, ils auront vite fait de s’en rendre maîtres. Si la tortue s’est éveillée avant que l’homme soit sur son dos, elle détale dans le tourbillon produit par la chute avec une prestesse sans égale et, chemin faisant, elle avertit ses sœurs qui dormaient un peu plus loin. La capture est manquée.

Le faux sportsman.

(d’après Labruyère)

Callimatias estima, dès le moment que les sports furent à la mode, ne pouvoir y rester étranger. C’est pourquoi il s’empressa d’en adopter les différents costumes et d’en parler le langage. On le vit dès le matin en tenue de cheval avec des culottes du dernier modèle, des bottes vernies à se mirer dedans et des éperons formidables. Il attendait, vêtu de la sorte, un cheval qu’on ne lui amenait jamais et qu’il eût été d’ailleurs fort embarrassé de chevaucher si d’aventure l’animal se fût présenté. Cette attente agrémentée de marques d’impatience très vives à l’usage des quelques amis ou même des fournisseurs que le hasard lui amenait à cette heure matinale et qu’il était charmé bien entendu de recevoir — se prolongeait jusqu’au moment de descendre à la salle d’armes. Callimatias avait fait aménager cette salle au rez-de-chaussée de la maison qu’il occupait et l’ameublement en était de tous points admirable. Les murs étaient tendus d’une étoffe unie d’aspect rugueux sur laquelle se détachaient des panoplies superbes. L’acier poli y étincelait. Tout à l’entour fleurets, épées, sabres à gardes italiennes ou allemandes se trouvaient à la disposition des tireurs. Sur le sol de grandes pistes de linoleum s’étendaient dans toute la longueur de la salle. À côté, il y avait un lavabo de marbre avec une douche puis une seconde petite salle réservée à la boxe. Les murs en étaient capitonnés à hauteur d’homme pour préserver les boxeurs contre les horions qu’ils risquaient d’attraper en s’y heurtant, la pièce ayant des dimensions un peu trop restreintes. Dans un angle se balançait un de ces ballons suspendus à une corde que les Américains appellent boxing-bags, et sur lesquels, pour s’exercer, ils ont coutume de frapper à coups répétés.

Callimatias en pénétrant dans cette salle avec un visiteur se trouvait toujours avoir à déplorer quelque foulure, écorchure, ecchymose, froissement de muscle, en un mot un accident survenu au cours d’un récent exploit sportif dont il s’empressait complaisamment à narrer le détail ; cet accident ne manquait point de le mettre dans l’obligation de renoncer momentanément à la boxe et son regard chargé de regrets se posait alors sur les gros gants en cuir fauve dont il faisait admirer au visiteur le rembourrage et la merveilleuse souplesse. En réalité, Callimatias avait constaté que la tenue de boxe ne lui seyait point attendu qu’elle dessinait ses membres trop grêles et accusait la maigreur de son thorax et de ses bras. L’escrime lui était plus favorable. Un tailleur spécial venait lui essayer, plusieurs fois l’an, des costumes où il faisait mettre double épaisseur de toile à voile, étant, disait-il, de ces escrimeurs qui ne se ménagent pas et que la fougue de leur attaque expose continuellement à de mauvais coups. Callimatias s’employait ensuite à maculer discrètement ses costumes neufs à l’aide d’un bouton de fleuret trempé au préalable dans la cendre et frotté contre une plaque de fer fortement rouillée. Il dessinait sous le bras la traînée du coup qui a passé après s’être appuyé un instant ; il semblait par là un de ces tireurs redoutables dont on n’atteint pas facilement la poitrine. Callimatias se tenait chaque matin de dix heures à midi dans sa salle d’armes en compagnie d’un jeune homme timide bien que d’aspect rébarbatif lequel était censé diriger son entraînement. C’était l’heure où il souhaitait principalement qu’on vint le voir et il offrait à ceux qui venaient un vin d’Espagne renommé et des cigarettes de tabac rare.

Callimatias possédait dans son salon une belle photographie représentant un groupe de rameurs en train de replacer leur bateau dans le garage après l’exercice. C’étaient, expliquait-il, ses camarades au temps qu’il étudiait à l’Université de Cambridge ; il s’étonnait qu’on ne le reconnût pas dans l’un d’eux dont le visage malheureusement se trouvait dans l’ombre. Toutefois il prenait garde de trop s’attarder sur ce sujet, tant parce qu’il n’avait jamais été à Cambridge que parce qu’il possédait fort imparfaitement les termes techniques du rowing et n’était pas sûr de pouvoir distinguer une yole d’un outrigger.

La natation le mettait plus à l’aise. On l’entendait sans cesse se plaindre qu’il n’y eût point à Paris de larges piscines d’eau tiède ainsi qu’il en existe à Londres et dans d’autres grandes villes ; il s’élevait de même avec véhémence contre la puanteur des eaux de la Seine, indiquant par là l’impossibilité où il se trouvait de satisfaire son goût pour la natation autrement qu’en été sur les plages du littoral. Rien ne contrariait dès lors l’essor de son imagination et, bien qu’il n’eût jamais affronté d’autre onde que celle de sa baignoire, il en arrivait, à force de les raconter, à croire aux « pleines eaux » dont le récit mouvementé était sans cesse sur ses lèvres.

Des skis gigantesques dressés dans un coin et dont, aux approches de l’hiver, il s’occupait ostensiblement à enduire d’huile de lin cuite au bain-marie la surface lisse lui fournissaient l’occasion d’autres récits consacrés aux sports de neige en attendant ceux que la chasse autorise. À ce dernier sport, il se préparait par l’acquisition de fusils perfectionnés et la recherche bruyante de chiens d’une espèce naturellement introuvable.

Encore que plus d’un parmi ses amis eut percé à jour quelqu’une de ses malices, Callimatias était parvenu de la sorte à se faire passer pour un sportsman et nul n’avait paru s’offusquer de ses vantardises auxquelles on supposait un fonds de vérité. Par malheur il ne sut point s’en tenir au bénéfice acquis par ses efforts et, son audace augmentant avec le succès, il se laissa aller, pour étonner la galerie par la sûreté de sa compétence et de son jugement, à critiquer sévèrement la manière dont Monsieur A montait à cheval et dont Monsieur B tirait l’épée. Ses critiques furent colportées et vinrent aux oreilles des intéressés ; il se fit ainsi de nombreux ennemis.

Un matin, Callimatias, botté et éperonné, lisait tranquillement le journal que son valet de chambre venait de lui apporter ; on lui annonça deux jeunes gens qui, eux-mêmes en tenue d’équitation, lui dirent que, passant devant sa porte, ils avaient eu l’idée de s’offrir à partager sa promenade. « On se rencontre difficilement au Bois, dirent-ils ; partant ensemble, nous serons assurés d’avoir l’agrément de votre compagnie ». Callimatias oublieux des propos qu’il avait tenus sur ces jeunes gens se montra ravi et les remercia chaleureusement ; il s’excusa toutefois de devoir les faire attendre, son cheval étant en retard. Mais au bout de quelques minutes, l’un d’eux penché à la fenêtre s’écria joyeusement : « Voici, je crois, votre cheval ; partons donc vite ». Callimatias pleinement rassuré prit ses gants, son stick et les suivit. Quelle ne fut pas sa stupeur de trouver en bas une monture qui, effectivement, l’attendait. Pris de court, ne sachant plus comment reculer et sentant fixés sur lui les regards de ses compagnons, il se mit maladroitement en selle et partit entre eux au pas. Tout alla bien pour quelques minutes et Callimatias se demandant par quel stratagème il réussirait à terminer une si fâcheuse aventure, venait de se décider à simuler un vertige soudain qu’il allait mettre sur le compte d’un embarras d’estomac lorsque les deux autres cavaliers partirent au galop. Le cheval de Callimatias dont une cravache indiscrète venait, comme par mégarde de chatouiller les hanches fit de même. L’infortuné se suspendit aussitôt aux rênes en même temps qu’il serrait les jambes de toutes ses forces ce qui, on le conçoit, n’était guère propre à calmer l’animal. L’allure des autres chevaux allait d’ailleurs s’accélérant. Bientôt Callimatias, ayant perdu un de ses étriers n’eut d’autre ressource que de s’accrocher à la crinière. Pour comble, son éperon égratignait le flanc de sa monture qui commença de se défendre. Callimatias affolé se décida à implorer la pitié de ses bourreaux, mais ceux-ci, impassibles, faisaient mine de ne rien voir et de ne rien entendre. La cavalcade cependant soulevait sur son passage l’hilarité générale. Ils arrivèrent en cet équipage devant la porte du loueur qui avait fourni les chevaux. Là, les compagnons de Callimatias s’arrêtèrent et le remirent, hâletant et blême, entre les mains d’un palefrenier. Puis, sans mot dire, ils s’éloignèrent au grand trot.

Oncques n’entendit plus parler de Callimatias dans le monde des sports. Mais on rapporte qu’il est maintenant adonné au culte des arts et cisèle de charmantes figurines d’une grâce et d’une élégance rappelant les Tanagra. Toutefois, personne n’a encore été admis à l’honneur de pénétrer dans son atelier.

Revue Olympique, mai 1910.

Les réflexions du bonhomme Noël.

Le bonhomme Noël n’est pas sportif au fond… Voilà des années et des années qu’il transporte des joujoux. Or, les joujoux sportifs de diffusion récente sont à ses yeux une des formes du modernisme. Et vous n’attendez pas de lui qu’il soit moderniste, n’est-ce pas ? Non ! les sports lui disent beaucoup moins qu’un chemin de fer démontable ou un théâtre de marionnettes. Aussi grommelait-il un peu, l’an de grâce 1911, en constatant que ses petits amis pensaient apparemment de façon différente puisque le nombre des engins de sport dans le chargement avait encore augmenté de façon très sensible sur l’année précédente. Il y avait de tout en vérité : des aéroplanes en miniature et des bicyclettes pour de vrai, de gros ballons de football ronds et ovales, des patins et même de longs skis encombrants et des carabines et des fleurets avec des masques à treillis… Certainement qu’il y a abus, soupirait le bonhomme Noël ; cela ne durera pas, cette frénésie. Et résigné, il allait de maison en maison en bon commissionnaire exact et rapide.

Précisément devant une jolie petite cheminée d’enfant, il venait de déposer tout un attirail de cavalier : une culotte en drap fin ce qu’il y a de plus « Saumur », des leggings de cuir fauve à courroies, des éperons nickelés et un stick à pommeau d’argent. Il n’y a plus d’enfants, ma parole ! Et le moyen de ne pas monter à cheval crânement avec un si joli équipement. Au moment de se retirer, non sans avoir blamé in petto la faiblesse de la maman, le bonhomme Noël s’aperçut qu’il avait encore quelque chose pour cette maison-là. C’était une raquette de tennis ornée d’un chiffre d’argent et dont la fabrication s’indiquait particulièrement soignée. Mais cette raquette là sûrement n’était pas destinée à un enfant ; son poids semblait n’être pas eu rapport avec des forces juvéniles et pour saisir son manche robuste, il faudrait une large main d’homme. Alors quoi ?… le papa après le petit garçon ?… Un comble. Le bonhomme Noël, assis dans le salon un peu en désordre comme à la suite d’un gai réveillon, tournait et retournait l’objet dans ses mains. Mais il n’y avait rien à dire. Le bonhomme Noël était en service commandé ; il devait obéir. Il ouvrit donc une porte et pénétra dans la chambre voisine où dormait d’un bon sommeil équilibré un homme de trente cinq ans environ. C’était pour lui la raquette et, devant la cheminée, le dormeur n’avait-il pas eu le toupet de déposer de fortes chaussures de chasse qui disaient les belles randonnées à travers les labours profonds où la forêt humide et la provision d’appétit et de santé rapportée de ces expéditions-là… Assurément ce n’était pas la première fois que le bonhomme Noël se trouvait muni de cadeaux pour des grandes personnes. Bien qu’hostile à ce genre de gâteries, il s’y prêtait, en général, d’assez bonne humeur et, avec un petit sourire narquois, déposait dans l’âtre les objets dont il était chargé. Mais vraiment cette fois-ci, cela passait un peu les bornes. C’est le petit garçon qui recevait le cadeau… sérieux et son papa qui recevait le joujou. Car pour le bonhomme Noël, une raquette c’est un joujou puisque cela sert à jouer et des éperons c’est une chose sérieuse puisque cela sert à faire galoper un cheval. Où allons-nous ? Mon Dieu ! Où allons-nous ? Voilà les petits garçons qui sont traités en grandes personnes et les grandes personnes qui redeviennent des petits garçons.

Par hasard, cette nuit-là, le bonhomme Noël n’était pas en retard. Rentré dans le salon voisin, il s’y assit sur un pouf et s’abandonna à ses réflexions. Et il vit la jeunesse. Il la vit sous une double forme successive : celle d’une petite frimousse frisée et rieuse épanouie sous un béret marin et celle d’un homme grand et fort, agile et gai avec les mêmes yeux rieurs et en plus une belle moustache blonde. Soudainement il comprit que ces deux être issus l’un de l’autre et séparés par près d’un quart de siècle pouvaient grâce au jeu, se retrouver au même diapason et vibrer à l’unisson. Il se demanda si cela était bon ou mauvais.

Le bonhomme Noël est consciencieux. Quand il se pose une question semblable, il ne permet point à ses préjugés d’y répondre. Il examine en toute justice le pour et le contre et conclut honnêtement d’après ce que son bon sens lui inspire. Eh bien ! il n’y a pas à dire, c’est une bonne chose. Jadis les parents accentuaient de leur mieux la barrière entre eux et leurs enfants ; ils s’imaginaient avoir ainsi aux yeux de ces derniers plus de prestige et de dignité. C’est à savoir. En tous cas, à ce régime là, la confiance, la bonne amitié joyeuse qui n’exclue nullement le vrai respect n’existaient guère. Et le résultat, c’est que deux générations marchaient dans la vie comme en une sorte de parallélisme obscur sans se voir, sans se comprendre. Or, les idées des petits et celles des grands ne peuvent naturellement s’accorder puisque le bagage cérébral n’est point le même. Mais le sport reste identique pour les uns et pour les autres. Jeu des muscles, recherche de l’adresse, dépense de force, sensation d’agilité… le petit et le grand éprouvent au même degré ces bienfaits du sport. Et pour l’un comme pour l’autre, l’effet produit est sain, clair et viril. Il en résulte un charmant rapprochement entre père et fils. Et ce rapprochement là sûrement ne fait pas de mal au fils et fait énormément de bien au père.

Le bonhomme Noël hocha la tête. Il n’avait jamais encore envisagé le problème sous cet angle et cela le rendit songeur. Il dût reconnaître que les joujoux sportifs ont du bon et en envisagea la diffusion avec une certaine sympathie. Justement, il lui restait un jeu de cricket dans sa hotte. Il le considéra en souriant et s’en alla par la cheminée vers la maison voisine.

Revue Olympique, décembre 1911.

Dans l’Oberland (1913).

La petite ville sommeillait ; le froid l’a réveillée ; la neige l’a mise debout ; l’arrivée des Anglais l’a remplie de joyeux tumulte. Grands et petits, blonds et bruns, maigres et gras, tous ont une pipe et l’air d’accomplir une chose rituelle, périodique et obligatoire ; une manière de ramadan alpestre pour la santé du corps. Voici une lune de miel de la Suisse allemande : un jeune ménage entreprenant fonçant en luge de toutes les hauteurs avoisinantes. On est toujours sûr de les rencontrer sur quelque pointe audacieuse se préparant au départ ou bien en bas, arrivant à fond de train au milieu d’un nuage de neige soulevée par leur glissade : lui, rouge et radieux ; elle, charmée dans son apeurement et poussant des petits cris de poule effarée. Des Hollandais sont là, calmes et carrés, puis des Genevois dédaigneux, puis des Français… Sur la piste des bobs, un Anglais qui a entendu les Français crier : Attention ! et les Allemands : Achtung ! s’embrouille et hurle consciencieusement : Attentung !… hommage inconscient à la Suisse bilingue.

Difficile d’étiqueter au point de vue national, le Tartarin qui est descendu ce matin du train. L’attirail le plus complexe l’escortait ; il apportait un véritable campement : piolets, alpenstocks, crochets, cordes, skis, luges, bâtons… De loin, cet assemblage lui donnait un prestige à faire trembler la montagne, mais il suffisait de regarder ses chaussures pour voir qu’il n’y connaissait rien. Quant à la dame élégante qui portait deux pelisses et trois boas le premier jour, elle n’avait, le lendemain, qu’une pelisse et deux boas, le surlendemain qu’un boa ; dans deux jours, elle mettra une blouse de mousseline et ouvrira une ombrelle. Mais on voit que cela confond toutes ses idées sur la physique et la géographie. Comment se fait-il qu’il fasse beaucoup plus chaud à 1200 mètres qu’au bord du lac de Lucerne et que pas un grain de neige ne paraisse s’émouvoir de ce cuisant soleil. Elle n’y comprend rien du tout. En voilà une qui est acquise à la réforme de l’enseignement !… Ah ! ma chère, on nous apprend tant de choses qui ne sont pas vraies.

Le pauvre skieur ne sait plus du tout comment il est monté là mais il sait encore bien moins comment il en redescendra. Les glissades d’hier avaient parfaitement réussi ; il avait passé plusieurs petits monticules et traversé sans encombre deux ornières gigantesques. Après cela, il se jugeait sûr de lui-même. Et, en effet, l’ascension a très convenablement progressé. Mais maintenant, du haut de cette colline, tout le paysage d’alentour se creuse d’une façon déplorable. Dieu que c’est haut ! Cela va être vertigineux, cette descente. On pourrait l’aborder très en biais mais il faudra tourner sur place, opération inquiétante surtout sur une pareille pente. Mieux vaut prendre son courage à deux skis et se laisser aller. Du regard, la victime examine les sites de chutes probables et son incertitude s’en accroît. Et puis, tout d’un coup, sur un faux mouvement, les skis se décident tout seuls et l’homme les suit, content et inquiet à la fois. Six secondes plus tard, il a culbuté dans la neige. Il est humilié vaguement mais apprécie le confort de cette culbute. La neige l’a reçu à la façon d’une « bergère » Louis xv, dont le coussin s’enfonce gentiment sous votre poids. Et comme elle est gaie, cette neige ! Elle a sauté sur lui sans le salir, presque sans le mouiller, accrochant à ses moustaches et aux mailles de son jersey de jolis diamants qui scintillent au soleil. Décidément, le ski est un plaisir divin. Notez que le cavalier jeté à terre ne choisit pas ce moment pour exalter les beautés de l’équitation…

Ce qu’on voit sur la route : un énorme traîneau à quatre places passe, traîné par des chevaux couverts de grelots aux tintements de cristal. Le traîneau est vide ; il ne contient que des manteaux, des plaids et un vaste panier qui flaire la mangeaille. Les convives sont attelés derrière, chacun sur sa luge ; il y en a quatorze ficelées l’une à l’autre et dessinant un long serpent d’articulation rudimentaire que secouent les méandres du chemin. Certes, ce n’est point esthétique, mais il paraît que le fun est excessif.

Voici les petits de l’école qui s’échappent à grands cris. Ils ont aux pieds de vieux patins ébréchés avec lesquels ils glissent, marchent, courent, sautent en une locomotion dont le caractère est indéfinissable mais la rapidité évidente. Et sur le train de bois ramené de la montagne à son chalet, un vieux paysan fait pour la dixième fois le compte de la prospérité que lui valent, cet hiver, ces bêtats d’étrangers pour lesquels il éprouve presque autant de considération que pour l’oie grasse destinée à être plumée par lui demain en vue du repas de Noël.

De quoi on parle ?… C’est bien simple ; d’une seule et unique personne, la Neige. Jamais femme n’a occupé à pareil degré l’esprit des hommes. Il faut vous dire qu’il y en a trente-six, des neiges. Seuls des skieurs pourraient les cataloguer convenablement. Vous autres, gens d’en-bas, vous croyez bonnement que la neige est une espèce de fleur blanche et fondante qui tombe un peu mollement et s’accumule en paquets ouatés sur les gens et les choses. Ce n’est pas cela du tout. Il s’agit d’une personne malicieuse qui complote avec le gel et le soleil une masse de trucs très décevants ; elle se fait tour à tour collante, craquante, poussiéreuse… elle n’est pas la même au pied d’un sapin et au pied d’un pommier, le long d’une haie et au bord d’un ruisseau. S’il a un peu dégelé, l’après-midi, puis regelé très fort la nuit, attendez-vous à de terribles farces. Au beau milieu d’une pente, vous trouverez tout à coup un miroir de glace sur lequel vos skis ne laisseront pas la plus imperceptible trace. Cette neige-là ne veut rien savoir. Insistez ; elle vous enverra en bas en deux temps trois mouvements. On comprend que les faits et gestes d’une pareille personne intéressent et troublent ses amants. Ils s’assemblent donc pour se dire leurs impressions, leurs méfiances et leurs espérances. Ils tapotent le baromètre, consultent le ciel étoilé et recherchent dans leur calendrier l’âge de la lune. Après quoi, ils ne sont pas plus avancés qu’avant mais c’est plus fort qu’eux. Gens exclusifs, les patineurs font bande à part. Ils s’expliquent les uns aux autres pour quel motif absolument inattendu ils ont raté tantôt une figure très difficile qui leur est pourtant si familière.

Bals costumés dans les hôtels. Une robe de chambre de Madame sert à Monsieur pour le transformer en pacha turc ou en nabab de fantaisie et Monsieur, à son tour, épingle artistement sur le dos de Madame aux fins de la rendre plus ou moins bohémienne, une écharpe italienne achetée chez un boutiquier de l’endroit avec l’arrière-pensée d’en orner la cheminée de son fumoir. L’Anglais que voilà s’est simplement enveloppé d’un peignoir de bains croyant représenter ainsi une naïade mâle. La mère noble que voici a pensé donner beaucoup de style à sa robe de velours noir en l’agrémentant d’une fraise tuyautée où s’enferme son visage écarlate. Un grand monsieur sec et blond s’est fabriqué un costume de roi de carreau : deux découpures de calicot dont l’ajustage est sans prétentions lui composent une tunique où sont collés des carrés de toile rouge : un cercle de carton recouvert de papier doré forme sa couronne. Honni soit qui mal y pense ! Cet accoutrement lui suffira peut-être à conquérir la dame de cœur ! Et tous ces gens oxygénés à outrance par les journées passées dans la neige en contact avec la bise, étouffent sous ces vêtements inhabituels. Ils ont soif d’air et ouvrent les fenêtres de la salle de bal. Entre alors un courant glacial qui semble rendre plus grêles, s’il se peut, les ritournelles égrenées sans conviction, par un orchestre en exil.

En haut, tout en haut, dans la région des cîmes, il fait calme et pur. Les pics se détachent sur un azur intense et le contraste du soleil et de neige s’impose comme le symbole d’une nature irréelle. L’homme éprouve l’émotion d’une planète différente. Peu de skieurs ont poussé jusque-là ; de temps à autre deux sillons dont rien n’a contrarié le tracé indiquent le passage récent d’un être pensant. Mais on ne voit plus de ces espaces labourés, piétinés en tous sens, où la pauvre neige violée et durcie semble crier sa souffrance sous vos pas. Des bouquets de sapins majestueux s’élèvent sur les mamelons et parfois quelque petit bois de mélèzes jette dans le paysage sa note jaunâtre. Les chalets vus de cette hauteur, ont l’air de joujoux dispersés par la main d’un enfant. La solitude est complète. Poussez vos skis dans la neige, écoutez leur musique harmonieuse et jouissez pleinement d’une chose rare et délicate : une oasis de poésie au milieu d’un sport rude.

Le pays vaudois, son âme et son visage.

Abîmes sidéraux.

… Ce ne sont pas seulement les poètes mais parfois aussi les hommes de science auxquels il advient de parler de l’espace peuplé d’astres. Cela fait image… l’image pourtant est défectueuse, fausse même Considérons par exemple l’étoile α du Centaure ; de toutes les étoiles, elle est la plus proche de nous, c’est-à-dire du système solaire dont nous faisons partie, et la lumière qui parcourt la bagatelle de 299.000 kilomètres par seconde et de ce train-là, ne met que quelques minutes à nous parvenir de notre soleil, met quatre ans et quatre mois pour nous arriver de l’étoile α du Centaure. De Sirius elle nous parvient en près de neuf ans ; d’Altaïr, en quatorze ans ; de Vega en vingt-sept ans. Si Arcturus s’éteignait en ce moment, nous n’en serions avertis que dans trente-quatre ans, laps de temps nécessaire à son dernier rayon pour venir jusqu’à nous.

Voilà nos voisins du firmament ; car ces étoiles sont les plus à portée. L’espace, vous l’avouerez, n’est guère « peuplé » par des astres entre lesquels s’étendent de pareilles distances.

La vérité est tout autre. Elle s’exprime en cette parole terrible prononcée par un grand astronome : les astres ne sont que des accidents de lumière et de chaleur à travers l’immensité : l’état habituel du monde, c’est le vide, le froid, le silence et l’obscurité…

Et voici une seconde donnée qu’il faut également nous résigner à admettre. C’est que la vie à la surface des planètes, la vie organisée telle que nous la sentons en nous et la voyons palpiter autour de nous ne représente qu’une brève étape, une sorte de moisissure momentanée entre les périodes bien autrement longues de la formation ignée et de la matière refroidie et desséchée : moisissure dont nous ne sommes même pas certains que tous les astres bénéficient, car il semble en être que le volcanisme peut détruire sans laisser le temps à la vie de s’y épanouir… Et tout cela représente des centaines de milliers d’années.

Nous voici donc en présence des deux notions fondamentales de temps et d’espace, ces deux assises de l’esprit critique, cette double norme de l’intelligence et du jugement — et d’une troisième notion qui, celle-là, nous dépasse : la notion de l’infini. L’astronomie nous la rend tangible et, pourtant, nous n’arrivons pas à la comprendre. Peut-on imaginer un endroit cesse l’espace ? Mais pouvons-nous concevoir un espace qui n’a point de limite ? Le nombre des astres peut, doit être limité ; c’est un nombre ; tandis qu’au delà de l’espace, il ne peut y avoir qu’encore l’espace !

Ainsi l’astronomie nous rend absolument présente — bien qu’incompréhensible — l’idée d’infini tout au moins en son apparente certitude. Il nous suffit, pour la saisir, de lever les yeux vers le ciel étoilé ; et, en ramenant nos regards sur nous-mêmes, nous constatons les bornes effectives de notre intelligence.

Conférences ouvrières 1919.

Maximes et pensées.

On n’est pas dans ce monde pour vivre sa vie mais celle des autres. Les plus grandes joies d’ailleurs ne sont pas celles que l’on goûte mais celles que l’on procure.

La seule véritable indépendance est celle que donne une conscience satisfaite.

Le négociant qui ne relève pas chaque soir ses opérations de la journée et ne vérifie pas l’état de sa caisse marche vers la ruine. De même, celui qui néglige l’inventaire quotidien de son âme.

Il y a entre nos devoirs et nos droits la même disproportion qu’entre une montagne et une taupinière. C’est pourquoi aucune équivalence ne peut être invoquée entre les uns et les autres.

Nous devons d’autant mieux connaître l’intérieur de notre âme jusqu’en ses infimes détails que c’est la seule que nous puissions connaître. L’âme voisine la plus aimée et en apparence la plus cristalline, nous demeure pourtant fermée.

L’œuvre que l’adulte doit poursuivre sur lui-même est celle du sculpteur vis-à-vis du bloc déjà dégrossi que lui a livré le praticien. Impossible de modifier désormais la taille de la statue, son attitude, sa silhouette générale, mais le ciseau en s’attaquant sans cesse au détail le perfectionne peu à peu.

On peut ce qu’on veut à condition de le vouloir longtemps.

Si l’on se froisse chaque fois qu’un ami n’accomplit pas, à l’heure dite, le geste précis que l’on attend de lui, il n’y a pas d’amitié durable ni féconde.

On se montre beaucoup plus fort en reconnaissant une erreur qu’en y persévérant et en affectant d’ignorer qu’on s’est trompé.

Voir loin, parler franc, agir ferme : programme de philosophie individuelle pratique aussi bien que de politique générale.

Les jeunes français qui veulent se préparer à bien servir leur pays doivent interpréter ainsi que suit le monogramme de la République : R = Réfléchi, Robuste, Rapide. F = Franc, Fidèle et Fier. Ces six qualités composent l’idéal auquel doit tendre leur effort.

L’expérience de la vie enseigne que ceux qui ont peu le donnent et que ceux qui ont beaucoup le retiennent : cela suffit à montrer combien la richesse est un élément permanent de corruption vis-à-vis duquel il faut toujours se tenir sur une défensive vigilante.

L’ordre et la méthode établis par l’esprit réagissent sur le corps de même que l’hygiène et la tenue physiques réagissent sur l’esprit.

La moindre capitulation de conscience consentie par le jeune homme produit une répercussion dans l’âge mûr : la persistance du remords seule lui servira d’antidote.

En naissant l’être humain devient titulaire de trois professions que le développement de la culture lui permettra de mieux en mieux d’exercer : celles de mécanicien et de chimiste de son corps, celle d’archiviste-bibliothécaire de son esprit.

Pour que cent se livrent à la culture corporelle, il faut que cinquante soient des sportifs. Pour que cinquante soient des sportifs, il faut que vingt se spécialisent. Pour que vingt se spécialisent, il faut que cinq soient capables de prouesses étonnantes.

Tout pénètre dans nos lycées et rien n’en sort. Nous avons réalisé ce paradoxe que les murailles élevées pour préserver nos fils nous isolent d’eux sans les isoler de nous. Elles sont opaques de notre côté et transparentes du leur. Tandis que nous ignorons d’eux tout ce que nous devrions savoir, eux savent de nous tout ce qu’ils devraient ignorer (Revue bleue, 1898).

Les peuples sains comptent de rares contemplatifs qui, assis au penchant des montagnes, regardent la vie se dérouler à leurs pieds et analysent dans le calme le spectacle dont ils sont témoins. Lorsque les montagnes, se couvrent d’une foule de prophètes, d’esthètes et de discoureurs, on doit craindre que la pensée nationale ne soit gangrenée, qu’elle ne perde son équilibre et son harmonie. Alors règne le « critique », ce chambellan de la Médiocrité qui meuble son cerveau avec les idées des autres, tue le génie d’un mot et exalte l’insuffisance en deux phrases (Literature, Times 1898).

L’humanité qui se trouve libre de s’adonner au luxe de l’esprit où à celui de la chair doit, sous peine d’une déchéance rapide et complète, se créer des jardins de bravoure et se plonger dans des piscines de rudesse. Libre à elle de les entourer de tout ce que l’art et la fortune y peuvent ajouter d’élégance et de raffinement, mais il faut qu’au centre se retrouvent les éléments de vigueur, de risque et de volonté qui forment notre hygiène morale et que rien ne saurait remplacer. (Figaro, 1902)

Chez l’escrimeur en garde, la main représente le pont-levis de la forteresse dans laquelle il s’abrite et d’où il opérera ses sorties. À l’intérieur, les forces sont mobilisées comme une armée : le bras constitue l’active ; les jambes, la réserve appelée en même temps, mais partant en seconde ligne ; le reste du corps, la territoriale. À toutes trois, il faut ménager constamment une retraite bien couverte et ordonnée. De là, les feintes, les pièges tendus, les « temps » marqués à propos, les attaques esquissées et brusquement modifiées.

Pour bien diriger les autres, il faut rester toujours méfiant vis-à-vis de soi-même et ne jamais le laisser voir.

Le travail est la loi universelle. L’effort est la joie suprême. Le succès n’est pas un but mais un moyen pour viser plus haut. L’individu n’a de valeur que par rapport à l’humanité ; il est fait pour agir avec acharnement et mourir avec résignation (Cosmopolis, 1897).

Quand une nation a d’elle-même plusieurs conceptions et que, selon la carrière qu’ils ont embrassée ou les préjugés en vogue dans le groupe social dont ils font partie, ses enfants entretiennent à son égard des espérances dissemblables et souvent contradictoires, l’unité ne peut exister (Revue des Deux-Mondes, 1899).

La paix issue de la guerre ne saurait être qu’une trêve ou une contrainte. La seule paix stable est celle qui repose sur l’équilibre, pour les individus comme pour les peuples.



  1. Dans cet article paru en tête du Figaro le 14 décembre 1902, il n’est cité aucun des coloniaux historiques qui vivaient encore à cette date.