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AnthologieÉditions Paul Roubaud (p. 98-99).

À la veille de l’Indépendance.

..… En face de l’Angleterre se dresse un pays en formation. Il n’a pas encore de nom ; on lui en cherche un. La souveraineté n’y est pas fixée. Elle ne peut l’être que si chacune des régions qui le composent et vivent d’une vie propre abdique une portion de son indépendance et renonce à exercer certains de ses droits. On a vu dans l’histoire des peuples rompre les liens qui les attachaient à d’autres peuples ; on en a vu improviser des bataillons pour demeurer libres, mais en a-t-on vu qui fussent obligés de se battre pour leur patrie avant de l’avoir construite, de mourir pour leur drapeau avant de l’avoir tissé ? une nationalité existe pour le symbole qui la représente devant le monde qu’il soit politique ou religieux. Ici, le symbole est à trouver. Il y a une armée mais on ne sait pas au nom de qui elle agit ni quelle mission elle a reçue. Il y a un congrès mais si son rôle reste indéterminé, les pouvoirs de ses membres sont très limités. Il y a une opinion publique mais elle n’a ni guide ni centre puisque la capitale n’est pas plus désignée que le chef. Les américains n’ont, en somme, qu’un seul atout dans leur jeu ; ils sont supérieurs individuellement à leurs adversaires ; ils sont le produit d’une sélection et l’adversité, de plus, les a fortement trempés. Ils ont reçu des circonstances une éducation rude et virile. Ils savent à la fois se battre et raisonner, agir, s’abstenir, parler et se taire ; chacun d’eux est en état de comprendre ce qu’il faut faire pour aider au salut de tous et apte à l’exécuter. La république existe dans l’âme de chacun d’eux avant d’être née de l’échange de leurs idées ; par là, ils sont très en avance sur le siècle. Ce sont des citoyens, les premiers ; il n’en existe nulle part.