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AnthologieÉditions Paul Roubaud (p. 77-80).

Le communisme tchèque.

… Toute la Bohême se leva. Un peuple entier se sépara de Rome. À Prague, la révolution s’affirma par la prise de l’Hôtel de Ville (1419) et la « défénestration » des conseillers qui résistaient. Dès 1420, la révolte, organisée, restait maîtresse du terrain. Elle était à la fois démocratique et slave. Toutes les idées d’émancipation sociale et d’égalitarisme qui depuis un demi-siècle agitaient l’Europe semblaient s’être concentrées en Bohême. Contre elles, la bourgeoisie allemande fit bloc accentuant le caractère ethnique du conflit. La masse des paysans et la petite noblesse (ceux qu’on appelait les chevaliers) se trouvèrent comme soudés ensemble par des passions d’ordre différent sinon contradictoire, la passion révolutionnaire et la passion nationaliste. Les ententes de cette sorte ont une puissance d’offensive extrême mais peu durable. Celle-ci mit pourtant quatorze ans à s’épuiser (1420-1434) et ses violences la perdirent. Le camp de Tabor fut le centre du mouvement ; Ziska, le chef, était un fanatique mais habile et courageux. Déjà borgne, il perdit complètement la vue et continua néanmoins de conduire la guerre : une guerre moderne, novatrice en tactique et en stratégie, où des charrettes armées servaient alternativement de remparts et de chars d’assaut. À Ziska succéda Prokop (1424) qui organisa une véritable terreur à l’aide de laquelle il réussit, en 1431, à grouper 40.000 cavaliers et 90.000 fantassins. Palacky conte que les paysans et les ouvriers se cachaient pour éviter d’être enrôlés ; envoyés de force au régiment, ils s’évadaient à la première occasion. L’armée se renforçait, il est vrai, de volontaires étrangers mais généralement peu recommandables. « Les succès des troupes taboristes, écrit Kautsky, attiraient dans leurs rangs quantité de gens de toutes sortes à qui l’idéal taboriste demeurait tout à fait indifférent et qui recherchaient peut-être quelque gloire, mais, avant tout, du butin ». Cet idéal, d’ailleurs, tendait à s’effacer. Les chefs pillaient et s’enrichissaient. On avait proclamé le communisme mais peu à peu l’égalité des moyens de subsistance ne fut plus qu’un dogme négligé : « de nouveau, on trouva des riches et des pauvres et les premiers ne se montraient aucunement disposés à partager leur superflu avec les seconds ». C’est ce que constate un témoin, Æneas Sylvius Piccolomini qui fut ensuite le pape Pie ii. « Naguère, dit-il, ils considéraient tous les biens comme communs mais maintenant chacun vit pour soi et les uns ont faim tandis que les autres regorgent de richesses ». Ainsi l’initiative égalitariste échouait d’elle-même, usée par son propre pouvoir et par les circonstances qui l’obligeaient à de perpétuels excès ; car il lui avait fallu s’imposer tyranniquement au moyen de brutales victoires sans cesse renouvelées. C’est là ce qui donne à cet épisode de l’histoire européenne un si haut relief. On y saisit sur le vif l’impossibilité pour tout communisme isolé de s’implanter de façon durable et l’on comprend comment un tel régime ne saurait avoir d’application pratique intégrale sinon dans un monde lentement préparé à en accepter les principes. La Bohême pourtant avait offert à l’expérience des conditions particulièrement favorables, puisque le communisme s’y était trouvé épaulé par les passions nationalistes et religieuses. De même que le pays ouvrait géographiquement sur trois horizons, oriental, germanique et latin, l’édifice qu’on tentait d’y élever possédait trois façades. Nous venons de voir s’écrouler l’une, la façade socialiste grâce aux fissures rapidement engendrées par l’absence de fondations solides. Il en fut de même de la façade nationaliste. Une généreuse ardeur avait enflammé l’esprit tchèque. Il avait pris conscience de son rôle futur d’avant-garde du monde slave. En même temps, il avait entrevu l’occasion d’une revanche longtemps souhaitée sur le germanisme envahissant, mais tel un guerrier qui se serait aventuré sur le champ de bataille, se retournant il se vit seul. Le monde slave ne suivait pas car il n’était pas encore capable de suivre. Et, en avant, le germanisme se dressait, muraille impressionnante par sa hauteur et son étendue. Où allait-on ? Que cherchait-on ? Pouvait-on se flatter d’émanciper la Bohême des voisinages et des collaborations que lui imposaient la géographie et l’histoire ? Ainsi le doute pénétra dans les âmes et les désarma. Restait la troisième façade, la façade religieuse, des trois la plus résistante. Là, il y avait une longue préparation préalable et aussi un besoin urgent à satisfaire. Depuis longtemps le vent de la réforme soufflait parmi ces hommes, les inquiétant et les exaltant tour à tour. Jean Huss avait donné une formule à leur espoir, une formule pure et sainte qui les avait rassemblés autour de lui. Martyrisé, il était plus que jamais le chef de ce peuple soulevé par sa parole. Le communisme abandonné, le nationalisme ébranlé, le « hussisme » survivait, c’est-à-dire la foi en une Église rajeunie, ramenée au Christ et libérée de la corruption et de la superstition. Rome aperçut le péril et plutôt que de l’affronter, s’employa à le tourner. Instruite par ses propres maladresses au temps des Albigeois et comprenant combien la mort de Jean Huss l’avait desservie, elle consentit à ses disciples au concile de Bâle des concessions dont l’habileté détacha et ramena à elle les plus modérés, les séparant des intransigeants. Elle ne cédait du reste — et avec l’arrière-pensée de reprendre bientôt ce qu’elle donnait — que sur des points rituels autorisant, par exemple, la communion sous les deux espèces. En même temps, elle s’efforçait d’accroître, par des intrigues les rivalités et les divisions. L’heure de la bataille finale sonna. Treize mille « Taboristes » sur dix-huit mille qui restaient furent égorgés. La Bohême était épuisée : de grandes richesses artistiques avaient péri. Comme tant de révolutions violentes, celle-ci ne laissait derrière elle que des vaincus ; le niveau social s’était abaissé ; la grossièreté se répandait ; des ruines couvraient le pays. Il se releva pourtant plus vite qu’on n’eût osé l’espérer. Il trouva en Georges de Podiébrad (1451-1471) un chef excellent, sage et ferme dont la figure évoque par certains traits le roi de France Henri iv. Régent d’abord, souverain élu ensuite, il se donna pour tâche de maintenir l’équilibre entre les tendances, les passions, les intérêts qui s’étaient si violemment heurtés. Pie ii ayant révoqué les concessions consenties au concile de Bâle, éprouva à Prague une résistance qui l’inquiéta. Tout n’était pas dit évidemment et les germes réformateurs déposés par Jean Huss et ses disciples n’étaient pas extirpés. Mathias Corvin, roi de Hongrie, se fit le champion de l’unité catholique romaine, heureux d’un prétexte pour attaquer la Bohême. Mais il trouva à qui parler. Entre temps, les études universitaires reprenaient et l’ordre se consolidait. Podiébrad n’en sentait pas moins la fragilité de cette restauration. Il rêva d’un tribunal suprême constitué par les souverains d’Europe ; il s’efforça de gagner à ses vues Louis xi de France. Projet prématuré qui révèle toutefois une rare hauteur de vues. Malheureusement ce roi improvisé était sans héritier. Il conseilla d’élire après lui Ladislas Jagellon de la dynastie polonaise. Et la Bohême rentra dans l’ombre.