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AnthologieÉditions Paul Roubaud (p. 67-69).

La première bataille de Bourgogne.

Le traité de partage signé à Verdun en 843 entre les fils de Louis le Débonnaire avait ressuscité l’ancien royaume des Burgundes, à peu près tel qu’au temps du roi Gondebaud. Lorsque les Francs jadis s’en étaient emparés, l’un d’eux Clotaire y avait taillé la part de son fils Gontran. Et Gontran avait régné sur des États disparates pendant trente-trois ans, les gouvernant de sa capitale, Châlons. Il y avait eu là un cas rare de stabilité au milieu de l’agitation ambiante. Du temps de Gontran déjà s’affirmaient quelques fissures dans l’unité bourguignonne. La partie « transjurane » (pays de Vaud, Savoie) tendait à diverger d’avec la partie « cisjurane », laquelle elle-même se désagrégeait en Haute Bourgogne (future Franche-Comté) et Basse Bourgogne (futur duché). La passagère unité carolingienne effaça théoriquement ces distinctions. Il n’y eut plus là qu’un des vastes « Cercles » de l’empire de Charlemagne. Mais le traité de Verdun consacra l’existence de la Lotharingie, cette suite bizarre d’États tampons allant de la mer du Nord à l’Adriatique et que Lothaire lui-même, la sentant impropre à vivre ainsi constituée, disloqua en faveur de ses propres fils. L’un d’eux, Charles, se trouva de la sorte investi sous le nom de roi de Provence, d’un royaume qui ne comprenait pas seulement la Provence mais le Dauphiné, Lyon, la Savoie et le pays de Vaud. Un quart de siècle plus tard (879), la descendance de ce prince s’étant éteinte, les prélats et seigneurs bourguignons se donnèrent eux-mêmes un souverain en la personne de Boson, comte de Vienne. Cela n’empêcha pas la désagrégation de s’opérer. Ces évènements l’avaient simplement retardée. Les héritiers de Boson furent réduits à la Provence et à la vallée du Rhône ; la Basse Bourgogne devint un duché à la tête duquel allaient se succéder quatre siècles durant des souverains étroitement associés à la vie de la France capétienne. Quant à la Bourgogne transjurane, elle s’émancipa et se donna pour roi Rodolphe, fils du comte d’Auxerre (888). Sa dynastie devait se maintenir cent vingt-cinq ans. Rodolphe ii dépouilla le petit fils de Boson de la Provence. Ainsi se trouva constitué entre ses mains un État riche et puissant, mais si artificiel que ne sachant sous quel nom le désigner, on l’appela le royaume d’Arles. Il allait de la Méditerranée à l’Aar et couvrait en somme tout l’Est de la France. Ses capitales étaient Arles et Lausanne. Or, le roi Rodolphe iii qui n’avait pas d’enfants et était un prince versatile et sans énergie se laissa persuader de léguer ses États, par un testament qu’il voulut ensuite mais vainement annuler, au fils de sa sœur, l’empereur Henri ii (1016). Nous dirons tout de suite pour n’avoir plus à y revenir comment devait tourner cette affaire du point de vue allemand.

Henri ii avait été élu comme successeur d’Othon iii mort sans postérité. De 1039 à 1125 trois autres Henri se succédèrent par hérédité directe mais tous furent engagés dans d’âpres luttes, tant contre le Saint Siège que contre les féodaux allemands — si bien que le mirifique héritage finit un jour par s’évanouir sans avoir été jamais assimilé. En effet, ni Frédéric Barberousse en 1157, ni Frédéric ii en 1215, ne devaient être plus heureux dans leurs tentatives pour affaiblir la résistance des seigneurs bourguignons en les opposants les uns aux autres. Déjà, du vivant de Rodolphe iii, ceux-ci se montraient peu maniables. À sa mort, leur esprit d’indépendance s’affirma. C’étaient les comtes de Maurienne, de Provence, d’Albon… les uns ancêtres de la maison de Savoie, les autres tiges des « Dauphins » du Viennois ; c’était cet Othon-Guillaume, « comte de la Haute Bourgogne » et si complètement maître chez lui que ses domaines en prirent le nom de « Franche-Comté ». Frédéric Barberousse ayant pénétré par mariage dans sa maison crut pouvoir en tirer profit pour établir sa domination dans la vallée du Rhône. C’est alors qu’il tint à Besançon une Assemblée où parurent des princes et des ambassadeurs de tous les pays. Mais il ne gagna rien. En vain ses successeurs confièrent-ils le pays de Vaud aux sires de Zäringen et la région d’Arles aux seigneurs des Baux ; ces investitures intéressées demeurèrent sans effet. Ni les marchands marseillais ni les hérétiques provençaux tour à tour menacés ou flattés ne fournirent de point d’appui stable. Le pape Innocent iv, traqué par l’empereur, ne trouva pas de plus sûr abri que dans la ville de Lyon dont son adversaire se prétendait le souverain et qu’aussi bien le roi de France devait peu après réannexer. Quant à la Savoie érigée en 1027, en comté séparé, le germanisme n’y progressa pas mieux… Telle fut cette « première bataille de Bourgogne » qu’on a le tort de considérer comme un à-côté de l’histoire. Elle en constitue, au contraire, un des plus importants carrefours, l’un de ceux où s’est le mieux affirmé et fortifié le destin de la civilisation celto-romaine.