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AnthologieÉditions Paul Roubaud (p. 52-53).


Dictatures romaines.

À la dictature à vie dont le dernier titulaire Tarquin le Superbe avait abusé, se plaçant au-dessus des lois et usant de procédés tyranniques, le Sénat de l’an 500 substitua, si l’on ose ainsi dire, de la poussière de dictature. Le nouveau régime ne constitua point un véritable contrôle organisé et ne comporta aucune institution rappelant de près ou de loin nos gouvernements représentatifs ou nos ministres responsables. Ce fut un ensemble de charges spéciales s’opposant, se faisant obstacle les unes aux autres au moyen de vetos tenus pour sacrés et permettant au titulaire de l’une de ces charges d’annihiler l’action des autres ou d’en suspendre l’effet. On comprend malaisément que la machine gouvernementale n’ait pas été constamment arrêtée et tout progrès rendu impossible par la complexité négative d’un tel système. Notre étonnement sur ce point, fut partagé, d’ailleurs, par les Romains eux-mêmes ; Cicéron en fit une fois l’aveu… Partout la méfiance se révélait à l’égard de ceux auxquels on confiait une charge. Et pourtant à ceux-là, on octroyait, dans les limites resserrées et complexes à la fois de leurs spécialités, des pouvoirs dictatoriaux par bribes. La dictature elle-même, véritable, complète, demeurait en marge. Douze ans ne s’étaient pas écoulés depuis la révolution de 509 qu’on se trouvait amené à la rétablir temporairement. Dès l’an 498, il y fallut recourir en la limitant à six mois. Depuis lors, l’expédient fut souvent employé et les dictatures temporaires, en cas de péril public, se succédèrent, centralisant tous les pouvoirs aux mains du chef ainsi improvisé.

César fut le premier à comprendre l’impuissance romaine, à en saisir le caractère définitif. Il partit de là pour élaborer le plan d’un monde nouveau. C’est l’infortune de ce grand homme que sa figure, au lieu de se détacher comme celle d’Alexandre, seule, en pleine lumière, au centre de son temps, demeure confondue sur un bas-relief tragique avec les silhouettes des hommes inquiétants, louches ou médiocres parmi lesquels il a dû accomplir son œuvre. On ne saurait, d’ailleurs, comparer équitablement César et Alexandre, sauf sur un point, capital il est vrai. L’un et l’autre ont forcé et dirigé le destin. Ils sont probablement dans toute l’histoire, les seuls dont on puisse dire qu’ils ont décidé de l’orientation de la civilisation d’une façon profonde et qui pourtant n’était pas fatale en sorte que, sans eux, le développement s’en fut opéré différemment. Par ailleurs, entre eux, tout diffère. En treize années de jeunesse, Alexandre muni, dès le début, de l’instrument nécessaire put achever le vaste tracé de son entreprise. César, lui, n’héritait ni d’un trône ni d’une armée ni même d’une situation sociale solidement établie. Certes, il descendait d’aïeux illustres, mais sa famille était de celles auxquelles la noblesse reprochait de récentes mésalliances. C’est ainsi que César se trouvait être le neveu de Marius. De plus, dans un temps ou rien — même le bien — ne pouvait s’accomplir sans d’énormes dépenses, il n’avait à sa disposition que des ressources insuffisantes. Ajoutons qu’il était de tempérament nerveux et inquiet, de santé délicate, et qu’il vivait parmi des dirigeants étrangers à la notion du bien public, au souci du lendemain, au désir de construire quelque édifice altruiste et durable. Étudiant à Rhodes, chargé de mission en Bithynie, chef militaire en Espagne, il fut long à trouver sa voie. Tout cela explique — sans les excuser — bien des faux pas ou des défaillances de son aventureuse et audacieuse carrière.

Quand, comment César prit-il conscience de son propre dessein ? Quelles doses de réflexions et de vouloir d’un côté, d’intuition et de spontanéité de l’autre, l’exécution de ce dessein révèle-t-il ? On peut discuter sur ce point à loisir, car les indices certains font défaut pour en décider. Et c’est pourquoi maints historiens ont dénié à César le mérite de la clairvoyance ne voulant reconnaître en lui que l’auteur inconscient des transformations prochaines.