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AnthologieÉditions Paul Roubaud (p. 49-51).

Akbar le grand.

Dans son infortune, ses vainqueurs, les princes musulmans de l’Inde, apportaient d’eux-mêmes à Houmayoun une revanche. Leurs discordes violentes les affaiblirent si bien que, quinze ans après avoir quitté Delhi, Houmayoun y rentrait (1555). L’année suivante, il y mourait, laissant pour héritier son fils âgé de quatorze ans, mais déjà homme par l’intelligence, l’action et la volonté ; celui-là allait être Akbar le grand (1556-1605). Le long règne qui débutait ainsi est un des plus beaux et des plus réconfortants de l’histoire. Soldat plein de valeur et de noblesse, Akbar conquit une à une toutes les provinces de son empire. Des princes Rajputs, maîtrisés par sa force et charmés par sa magnanimité, il sut faire des feudataires enthousiastes et fidèles. Mais en lui la vaillance du combattant s’efface devant les mérites du gouvernant. À la différence de son père et de son grand-père qui les avaient plutôt méprisés, Akbar aima ses sujets hindous. Il leur restitua tous les droits que leur avait enlevés et toute la considération dont les avait privés la tyrannie musulmane. La suppression des injustices fiscales combinée avec une sage administration lui procurèrent, tant était grande la richesse de l’Inde, un budget annuel de deux milliards dont un quart fourni par le seul impôt foncier. À la tête de cette administration, Akbar avait placé des Persans, car la civilisation persane, sa préférée, dominait sa pensée. Le persan était le langage de la cour. Mais au point de vue linguistique, le pays évoquait l’image de la tour de Babel, ni le Turc ni l’Arabe n’étant parvenus à supplanter les dialectes indigènes. Akbar créa une langue, l’hindoustani, que parlent aujourd’hui cent millions d’hommes. Le fait est unique. Mais tout semble unique chez ce prince. On l’a comparé à Marc Aurèle. Il le dépasse. Son célèbre Édit de Tolérance (1593) ne se borne point à permettre à tous les Hindous islamisés de force sous les précédents règnes de retourner librement à leurs anciennes croyances — ce qui déjà témoignait d’un remarquable courage. Il se dégage de cet édit bien plus que de la tolérance, bien plus que le respect des consciences. On y sent une ardente aspiration vers l’émancipation de l’esprit humain et l’union des âmes. On y pourrait placer, comme préambule, ces lignes du philosophe Aboul Fazl, le confident des pensées d’Akbar : « Un jour, je visite l’église, un jour la mosquée mais, de temple en temple, je ne cherche que toi, Ô mon Dieu ». Ayant brisé le joug despotique du clergé orthodoxe musulman, mais protégeant à la fois les Brahmanistes, les Chrétiens, les Bouddhistes, les Mahométans, les libre-penseurs…, Akbar avait conçu au-dessus de toutes croyances, une sorte d’atmosphère morale faite de justice, d’espérance et de bonté ; et son effort tendit à créer cette atmosphère et à la répandre.

Toute entreprise humaine qui monte trop haut rencontre sa limite et éprouve sa faiblesse. Akbar avait convoqué des « Congrès des religions » pour comparer, dans une lumière apaisée, les solutions diverses du problème métaphysique. Or, son admiration justifiée pour l’Avesta et l’enseignement de Zoroastre le conduisit, sur le tard, à en tirer les éléments d’un culte qu’il voulut superposer aux autres. Cette erreur l’entraîna hors de l’équilibre intellectuel auquel il avait su atteindre, mais sans le détourner, bien entendu, de la saine politique qu’il avait toujours suivie. Il légua donc à ses enfants une autorité pleinement assurée et justifiée. Par une symétrie déplorable, l’œuvre qu’Akbar avait édifiée en un règne de quarante-neuf ans, emplissant la seconde moitié du xviie siècle, fut détruite par son arrière-petit-fils, Aurangzeb (1659-1707), en un règne d’égale durée, occupant la période correspondante du xviiie siècle.