Anne de Geierstein, ou la fille du brouillard
Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 21p. 107-119).

CHAPITRE IX.

LA SENTINELLE.

Francisco. Je vous souhaite une bonne nuit.
Marcellus. Oh ! adieu, honnête soldat ; qui vous a relevé ?
Francisco. Je vous souhaite une bonne nuit ; Bernardo a pris ma place.
Shakspeare. Hamlet.

La première occupation de nos voyageurs fut de trouver les moyens de traverser le fossé, et ils ne furent pas long-temps à découvrir la tête de pont sur laquelle le pont-levis, lorsqu’il était baissé, s’appuyait jadis. Le pont lui-même avait disparu depuis bien des années, mais un passage temporaire de fascines et de planches avait été construit récemment, à ce qu’il paraissait, et ce passage les conduisit à l’entrée principale du château. Dès les premiers pas ils découvrirent un guichet sous le portail, et une lumière qu’ils y virent briller les guida vers une salle évidemment préparée pour les recevoir aussi bien que les circonstances le permettaient.

Un large feu de bois bien sec brûlait avec éclat dans la cheminée et avait été entretenu si long-temps, que l’air de la salle, malgré sa grandeur et son aspect un peu délabré, semblait doux et bienfaisant. Il y avait aussi à l’extrémité de l’appartement un monceau de bois assez considérable pour entretenir le feu, quand même ils auraient dû y rester une semaine. Deux ou trois longues tables étaient dressées et n’attendaient que leur arrivée ; mais en examinant les lieux avec plus d’attention, ils trouvèrent, en outre, dans un coin, plusieurs grandes corbeilles contenant des provisions froides préparées avec le plus grand soin, dont ils devaient faire tout de suite usage. Les yeux du bon bourgeois de Soleure brillèrent de joie lorsqu’il vit les jeunes gens s’occuper à tirer des corbeilles les ingrédients du souper, et à les arranger sur la table.

« Bien ! dit-il, ces pauvres gens de Bâle ont sauvé leur réputation, puisque s’ils n’ont pas voulu nous donner l’hospitalité, ils nous ont fourni en abondance les moyens de faire bonne chère. — Ah ! mon ami, répliqua Arnold Biederman, l’absence du maître ôte à un repas beaucoup de valeur. Mieux vaut la moitié d’une pomme reçue de la main de votre hôte, qu’un banquet de noces sans sa compagnie. — Nous leur devrons d’autant moins de reconnaissance pour leur festin, dit le banneret de Berne ; mais, d’après le langage douteux qu’ils ont tenu, je pense qu’il serait convenable d’établir une forte garde cette nuit, et même que quelques uns de nos jeunes gens fissent de temps à autre une patrouille autour de ces vieilles ruines. La place est forte et facile à défendre : nous devons donc eu savoir gré à ceux qui ont agi comme nos quartier-maîtres. Pourtant, avec votre permission, mes honorables confrères, nous examinerons l’intérieur de ce bâtiment, puis nous arrangerons des gardes régulières et des patrouilles… À votre poste donc, jeunes gens, et fouillez-moi soigneusement ces ruines… peut-être renferment-elles d’autres gens que nous-mêmes ; car nous sommes près d’un homme qui, semblable à un renard voleur, agit plus volontiers de nuit que de jour, et cherche sa proie plutôt au milieu des ruines et des lieux abandonnés qu’en pleine campagne. »

Tous accédèrent à cette proposition. Les jeunes gens prirent des torches dont il avait été laissé une ample provision à leur usage, et firent une exacte recherche dans les ruines.

La plus grande partie du château était beaucoup plus en délabrement et en mauvais état que la portion que les citoyens de Bâle semblaient avoir destinée au logement des ambassadeurs. La toiture n’existait presque nulle part, et le tout était en ruines. L’éclat des lumières… le brillant des armes… le son de la voix humaine et les échos répétant le bruit des pas, faisaient sortir de leurs sombres retraites des chauve-souris, des hiboux et d’autres oiseaux de sinistre augure, habitants ordinaires de tous les édifices rongés par le temps, dont la fuite à travers les chambres désertes jetait sans cesse l’alarme parmi ceux qui entendaient le bruit sans en voir la cause, et occasionnait de grands éclats de rire quand elle était connue. Ils découvrirent que le fossé profond entourait leur retraite de tous côtés, et que par conséquent ils étaient en sûreté contre toute attaque qui pourrait être faite du dehors, à moins qu’elle ne fût tentée par l’entrée qu’il était facile de barrider et de garder avec des sentinelles. Ils se convainquirent aussi, par de minutieuses perquisitions, que s’il était possible qu’un individu se trouvât caché au milieu d’un pareil amas de ruines, néanmoins il ne se pouvait aucunement qu’un nombre d’hommes assez considérable pour être à craindre à une troupe comme la leur y fût demeuré sans qu’ils les eussent indubitablement découverts. Ces détails furent rapportés au banneret, qui ordonna à Donnerhugel de prendre le commandement de cinq ou six jeunes gens qu’il put choisir à son gré pour faire patrouille au dehors des bâtiments jusqu’au premier chant du coq, et revenir à cette heure au château, où pareil nombre d’hommes les remplacerait jusqu’à la pointe du jour, pour être eux-mêmes relevés alors à leur tour. Rudolphe déclara qu’il était résolu à rester de garde toute la nuit ; et comme il était aussi remarquable pour sa vigilance que pour sa force et son courage, la garde extérieure fut considérée comme suffisamment sûre, d’autant mieux qu’il fut arrêté que, en cas de rencontre soudaine, le son rauque et sévère du cornet suisse serait le signal d’envoyer au secours des hommes de patrouille.

À l’intérieur du château, les précautions furent prises avec une égale exactitude : une sentinelle, qui devait être relevée de deux en deux heures, fut placée à la porte principale, et deux autres montèrent la garde de l’autre côté du château, quoique le fossé parût rendre impossible toute attaque dans cette direction.

Lorsque tout fut ainsi réglé, le reste de la troupe s’assit pour faire honneur au souper, les députés occupant le haut bout de la table, et les gens de leur escorte se plaçant avec le reste à l’autre extrémité du vaste appartement. Quantité de foin et de paille qui avaient été laissés empilés dans le château désert, servirent à l’usage auquel ils avaient été indubitablement destinés par les citoyens de Bâle, et grâce à des capotes et à des manteaux, firent de bons lits que trouvèrent excellents des hommes robustes qui, à la guerre et à la chasse, se contentaient souvent de passer la nuit en plein air et sur la dure.

L’attention des Bâlois avait été jusqu’à préparer pour Anne de Geierstein un appartement séparé, plus convenable à son usage que celui qui était assigné aux hommes de la troupe ; une pièce, qui avait probablement fait la dépense du château, donnait dans la grande salle, et avait aussi une porte de derrière conduisant par un passage secret qui aboutissait aux ruines. Mais cette issue avait été faite à la hâte, quoique soigneusement murée par de grosses pierres de taille prises au milieu des décombres, sans mortier, il est vrai, ni aucune espèce de ciment, mais si bien assurées par leur propre pesanteur que la moindre tentative pour les déplacer devait donner l’alarme, non seulement aux personnes qui pourraient se trouver dans l’appartement, mais encore à celles qui seraient dans la salle adjacente et même dans toute autre partie du château. Dans la petite chambre si soigneusement arrangée et close, il y avait deux paillasses et un grand feu qui flambait dans la cheminée, et répandait une douce chaleur dans la pièce qu’il servait aussi à égayer. Les objets nécessaires à la dévotion n’avaient pas même été oubliés, car un petit crucifix de bronze était suspendu au dessus d’une table sur laquelle se trouvait un bréviaire.

Ceux qui découvrirent les premiers ce petit lieu de retraite revinrent vanter l’extrême délicatesse des citoyens de Bâle, qui, préparant tout pour la commodité générale des étrangers, n’avaient pas manqué de pourvoir d’une manière spéciale et particulière à celle de leur jeune compagne.

Arnold Biederman goûta fort les procédés d’une pareille conduite. « Nous devons avoir pitié de nos amis de Bâle, et ne pas leur garder rancune, dit-il ; ils ont poussé les égards envers nous aussi loin que leurs craintes personnelles le leur permettaient ; et ce n’est pas dire peu de chose pour les excuser, messieurs, car aucune passion n’est si immuablement égoïste que celle de la peur… Anne, mon amour, tu es fatiguée. Retire-toi dans l’appartement qui t’est destiné, et Lisette te portera de toutes ces provisions celles qui te conviendront le mieux pour un repas du soir. »

En parlant ainsi, il mena sa nièce dans la petite chambre à coucher ; et, promenant ses regards à l’entour avec un air de complaisance, il lui souhaita une bonne nuit : mais il y avait sur la figure de la jeune fille quelque chose qui semblait annoncer que le souhait de son oncle ne serait pas rempli. Dès l’instant où elle avait quitté la Suisse, son front s’était rembruni, ses conversations avec les personnes qui approchaient d’elle étaient devenues plus brèves et plus rares ; tout son extérieur enfin décelait une inquiétude secrète ou un chagrin caché. Cette circonstance n’échappa point à son oncle, qui l’imputa naturellement à la peine qu’elle ressentait de le quitter, ce qui devait probablement arriver bientôt, et à son regret d’abandonner les lieux tranquilles où elle avait passé tant d’années de sa jeunesse.

Mais Anne de Geierstein n’eut pas plus tôt mis le pied dans l’appartement qu’un violent frisson parcourut tous ses membres, et que, ses joues perdant leur coloris, elle se laissa tomber sur une des paillasses où, appuyant ses coudes sur ses genoux, et pressant ses mains contre son front, elle ressemblait plutôt à une personne abattue par une peine morale, ou oppressée par une douloureuse maladie, que fatiguée d’un voyage et disposée à se livrer le plus tôt possible à un repos nécessaire. Arnold n’était pas très pénétrant pour lire dans le cœur des femmes. Il vit que sa nièce souffrait ; mais, n’imputant qu’aux motifs déjà mentionnés une peine qu’augmentaient encore les effets ordinaires produits par la fatigue, il la blâma doucement de s’être départie de son caractère de jeune fille helvétienne, avant même qu’elle ne sentît plus la brise des vents de la Suisse.

« Il ne faut pas que tu fasses croire aux dames d’Allemagne ou de Flandre que nos filles ont dégénéré de leurs mères ; autrement il nous faudrait remporter de nouveau les victoires de Sempach et de Laupen, pour convaincre l’empereur et ce superbe duc de Bourgogne que nos hommes sont du même métal que leurs aïeux. Et quant à notre séparation, je ne la redoute pas. Mon frère est comte de l’empire, il est vrai, et par conséquent il doit avoir besoin de s’assurer si toutes les choses sur lesquelles il a des titres de possession sont à ses ordres, et il te redemande pour montrer qu’il a droit de le faire. Mais je le connais bien : il ne sera pas plus tôt convaincu qu’il n’a qu’à t’ordonner de revenir pour que tu reviennes, qu’il ne s’occupera point davantage de toi. Toi, hélas ! pauvre créature, en quoi servirais-tu ses intrigues de cour et ses plans d’ambition ? Non, non… tu ne répondras jamais aux vues du noble comte, et il faudra bien te contenter de revenir diriger la laiterie de Geierstein, et y faire le bonheur de ton vieil oncle le paysan. — Plût à Dieu que nous y fussions déjà de retour ! » dit la jeune fille d’un ton d’accablement qu’elle s’efforça en vain de cacher ou de modérer.

« La chose serait difficile avant que nous eussions rempli la mission qui nous amène ici, répliqua le positif landaraman ; mais étends-toi sur ton lit, Anne… mange une bouchée, et prends trois gouttes de vin : tu te réveilleras demain aussi gaie qu’une fille de la Suisse un dimanche, quand la cornemuse sonne le réveil. »

Anne eut encore assez de force pour alléguer un violent mal de tête, et refusant de rien prendre, se disant incapable de rien goûter, elle souhaita le bonsoir à son oncle. Elle engagea alors Lisette à se procurer quelque nourriture pour elle-même, lui recommandant de faire, lorsqu’elle reviendrait, le moins de bruit possible, et de ne point troubler son repos si elle avait eu le bonheur de s’endormir. Arnold Biederman embrassa sa nièce et retourna dans la salle où ses collègues étaient impatients de commencer l’attaque des provisions qui étaient toutes prêtes : opération à laquelle les jeunes gens de l’escorte, diminués par les patrouilles et les sentinelles, n’étaient pas moins disposés que leurs anciens.

Le signal de l’assaut fut donné par le député de Schwitz, le plus âgé de la compagnie, qui prononça d’un ton patriarcal la bénédiction du repas. Les voyageurs commencèrent alors leurs opérations avec une vivacité qui montrait que l’incertitude de savoir s’ils trouveraient à manger, et le retard auquel à leur avait fallu se soumettre pour s’arranger dans leurs quartiers, avaient infiniment accru leur appétit. Le landamman lui-même, dont la modération approchait parfois de l’abstinence, parut ce soir-là d’une humeur plus gaie qu’à l’ordinaire. Son ami Schwitz, suivant son exemple, mangea, but et parla plus que de coutume, tandis que les autres députés donnaient au repas l’air d’une orgie. Le vieux Philipson regarda ce spectacle d’un œil attentif et inquiet, ne s’adressant jamais à la bouteille que pour faire raison aux santés auxquelles la politesse du temps lui ordonnait de répondre. Son fils avait quitté la salle au commencement même du banquet, et de la manière que nous allons rapporter.

Arthur avait proposé de se joindre aux jeunes gens qui devaient monter la garde à l’intérieur, ou faire des patrouilles en dehors de leur habitation momentanée ; il avait même pris des arrangements à ce sujet avec Sigismond, le troisième des fils du landamman. Mais pendant qu’il cherchait à lancer un coup d’œil d’adieu à Anne de Geierstein, avant d’offrir ses services comme il l’avait déjà proposé, il remarqua sur son visage une telle expression de froideur et de sévérité, qu’il ne songea plus absolument à autre chose qu’à former des conjectures sur les motifs qui avaient pu occasionner un pareil changement. Cette figure tranquille et ouverte, ces yeux qui exprimaient une conscience calme et sans crainte, ces lèvres qui, secondées par un regard aussi franc que ses paroles, étaient toujours prêtes à dire avec bonté et confiance ce que le cœur dictait ; tout enfin dans ce moment avait en elle complètement changé de caractère et d’expression, et à tel point, de telle manière qu’aucune cause ordinaire ne pouvait expliquer ce changement d’une façon satisfaisante. La fatigue pouvait avoir banni les roses du beau teint de la jeune fille, et la maladie ou la souffrance pouvait avoir obscurci ses yeux et rembruni son front ; mais l’air d’abattement complet avec lequel parfois elle fixait les yeux à terre, et le regard inquiet et terrifié qu’elle jetait autour d’elle en d’autres moments, devaient provenir d’une cause différente. La lassitude et la maladie ne pouvaient pas non plus expliquer la manière dont ses lèvres se contractaient et se comprimaient, comme celles d’une personne qui s’efforce de faire ou de regarder une chose horrible, ni rendre compte du tremblement qui venait peu à peu agiter parfois ses membres, quoique parfois elle fût capable de le surmonter par un violent effort. À ce changement extérieur si complet, il devait y avoir dans le cœur de la jeune fille une cause des plus mélancoliques et des plus affligeantes. Quelle pouvait être cette cause ?

Il est dangereux pour un jeune homme de contempler la beauté, dans la pompe de tous ses charmes, avec chacun de ses regards préparés à la conquête… plus dangereux de la voir dans les instants d’une aisance naïve et d’une simplicité sans affectation, s’abandonnant au gracieux caprice du moment, aussi désireuse de trouver les autres aimables que de le paraître elle-même. Il y a des esprits qui peuvent être plus vivement encore affectés en voyant la beauté dans la peine et en éprouvant cette pitié, ce désir de consoler la belle affligée, que le poète a décrit comme si proche voisin de l’amour. Mais pour une de ces âmes romanesques et aventureuses que le moyen âge produisit si souvent, la vue d’une personne jeune et aimable, évidemment plongée dans un état de terreur et de souffrance qui n’avait pas de cause visible, était encore plus séduisante que la beauté dans son éclat, dans sa simplicité, dans son chagrin. De tels sentiments, il faut se le rappeler, n’étaient pas réservés aux plus hautes classes seulement, mais pouvaient se trouver aussi dans tous les rangs de la société qui s’élevaient au dessus du simple artisan ou de l’homme de la campagne. Le jeune Philipson regarda Anne de Geierstein avec une curiosité si vive, mêlée de tant de compassion et de tendresse, que la scène bruyante qui l’entourait sembla s’évanouir pour ses yeux, et ne laisser dans la salle si bien remplie que lui-même et l’objet de son intérêt.

Quel pouvait donc être le chagrin qui l’oppressait si évidemment, qui troublait presque un esprit si solide, un courage si ferme, lorsque, défendue par les épées des hommes les plus braves qui fussent peut-être en Europe, et retirée dans une place forte, la personne même la plus timide de son sexe aurait éprouvé de la confiance ? Assurément si une attaque devait être tentée contre eux, le bruit d’un combat en pareille circonstance devait à peine être plus effrayant que le mugissement de ces cataractes qu’il l’avait vue mépriser. « Au moins, pensait-il, elle doit savoir qu’il existe un homme que l’amitié et la reconnaissance obligent à combattre jusqu’à la mort pour sa défense. Plût au ciel, » continua-t-il toujours rêvant, « qu’il me fût possible de lui faire comprendre, sans recourir au geste ni à la voix, ma résolution inébranlable de la protéger au péril de mes jours !… » Tandis que ces pensées se succédaient dans son esprit, Anne leva les yeux dans un de ces accès d’émotion profonde qui semblaient l’accabler, et pendant qu’elle les promenait autour de la salle, avec un air de crainte, comme si elle se fût attendue à voir parmi les compagnons bien connus de son voyage quelque apparition étrange et terrible, ils rencontrèrent le regard fixe et inquiet du jeune Philipson. Elle les abaissa aussitôt à terre, tandis qu’une vive rougeur montrait combien elle était fâchée d’avoir ainsi attiré l’attention par son air singulier.

Arthur de son côté, revenant à lui, ne rougit pas moins vivement que la jeune fille elle-même, et se plaça de manière à n’être pas vu d’elle. Mais quand Anne se leva et fut conduite par son oncle à sa chambre à coucher, comme nous l’avons déjà raconté, il sembla à Philipson qu’elle emportait avec elle toutes les lumières de l’appartement, et qu’elle le laissait dans l’obscurité mélancolique d’une chambre funéraire. Ses réflexions profondes poursuivaient leur cours sur le sujet qui l’occupait d’une manière si inquiétante, lorsque la voix mâle de Donnerhugel vint lui dire à l’oreille :

« Eh bien, camarade, le voyage d’aujourd’hui vous a-t-il tellement fatigué que vous dormiez debout ? — Le ciel me préserve, hauptman, » répondit l’Anglais sortant de sa rêverie, et appelant Rudolphe du nom que les jeunes gens de l’expédition lui avaient décerné d’un consentement unanime, ce qui signifie capitaine… « Le ciel me préserve de dormir, s’il est présumable qu’il y aura des coups à donner. — À quel poste vous proposez-vous d’être au chant du coq ? — À celui où mon devoir m’appellera, à celui que me désignera votre expérience, noble hauptman. Mais avec votre permission, je me proposais de relever Sigismond qui monte la garde sur le pont jusqu’à minuit ou jusqu’au chant du coq. Il se ressent encore de l’entorse qu’il s’est donnée en poursuivant ce maudit chamois, et je lui ai persuadé de prendre quelque repos non interrompu, comme le meilleur moyen de rétablir ses forces. — Il fera bien alors de n’en pas parler, » reprit Donnerhugel tout bas, « car le vieux landamman n’est pas homme à recevoir pour excuses des accidents pareils quand il s’agit du devoir. Ceux qui sont sous ses ordres doivent avoir aussi peu de cervelle qu’un buffle, des membres aussi robustes qu’un ours, et être aussi impassibles que le fer ou le plomb à tous les petits malheurs de la vie, à toutes les faiblesses de l’humanité. »

Arthur répliqua sur le même ton… « J’ai été l’hôte du landamman pendant quelque temps, et je n’ai jamais vu d’exemple d’une discipline si sévère. — Vous êtes étranger, reprit le Suisse, et le vieillard connaît trop bien les lois de l’hospitalité pour vous imposer la moindre contrainte. Vous êtes volontaire aussi dans la part qu’il peut vous plaire de prendre à nos amusements ou à nos devoirs militaires : c’est pourquoi, quand je vous demande de m’accompagner dans la patrouille que je conduirai en dehors, au premier chant du coq, c’est seulement dans le cas où un pareil exercice serait d’accord avec votre bon plaisir. — Je me regarde comme soumis à vos ordres pour le moment ; mais pour ne pas lutter de politesse, je veux bien être relevé de ma garde sur le pont-levis au chant du coq, et alors je serais charmé de changer de poste pour une promenade plus longue. — Ne redoutez-vous pas que ce service fatigant et sans doute inutile ne dépasse vos forces ? — Il ne dépassera point les miennes plus que les vôtres, puisque votre intention est de ne prendre aucun repos jusqu’à demain. — C’est vrai, mais je suis un Suisse. — Et moi, » répliqua Philipson vivement, « je suis un Anglais. — Je n’attachais pas à mes paroles le sens que vous leur donnez, » dit Rudolphe en riant ; « je voulais seulement vous dire que je suis plus intéressé à tout ceci que vous ne pouvez l’être, vous qui êtes étranger à la cause dans laquelle nous sommes personnellement engagés. — Je suis un étranger… sans doute, mais un étranger qui a profité de votre hospitalité, et qui en conséquence réclame le droit, tant qu’il demeure avec vous, de partager vos fatigues et vos périls. — Soit. J’aurai fini ma première ronde à l’heure où il faudra relever les sentinelles du château, et je serai prêt à en recommencer une nouvelle de compagnie avec vous. — Comme il vous plaira. Maintenant je vais me rendre à mon poste, car je soupçonne que Sigismond m’accuse déjà d’oublier ma promesse. »

Ils se rendirent ensemble en toute hâte à la porte où Sigismond abandonna très volontiers son arme et son poste au jeune Philipson, confirmant ainsi l’idée qu’on avait parfois conçue à son sujet, qu’il était le plus indolent et le moins actif de la famille de Geierstein. Rudolphe ne put cacher son mécontentement.

« Que dirait le landamman, lui demanda-t-il, s’il te voyait céder si tranquillement ton poste et ta pertuisane à un étranger ? — Il dirait que je fais bien, » répondit le jeune homme sans se troubler ; « car il ne cesse de nous rappeler qu’il faut laisser un étranger agir en toute chose suivant sa fantaisie ; et Arthur l’Anglais est en faction sur ce pont-levis de sa propre volonté, sans que je l’aie prié de monter à ma place… C’est pourquoi, mon cher Arthur, puisque vous préférez un air froid et un beau clair de lune à une paille bien sèche et à un profond sommeil, je vous souhaite le bonsoir de tout mon cœur. Écoutez la consigne. Vous devez arrêter tous ceux qui entrent ou qui essaient d’entrer, jusqu’à ce qu’ils donnent le mot d’ordre. S’ils sont étrangers, il faut donner l’alarme. Mais vous laisserez sortir ceux de nos amis qui vous sont connus, sans leur chercher chicane, parce que la députation peut avoir occasion d’envoyer des messages au dehors. — Que la peste t’enlève, vilain paresseux ! dit Rudolphe, tu es le seul fainéant de ta famille. — Alors, je suis le seul sage qu’on y compte, répliqua le jeune homme… Écoutez, brave capitaine, vous avez soupé ce soir, n’est-ce pas ? — C’est une preuve de sagesse, hibou, répondit le Bernois, de ne pas aller dans la forêt à jeun. — S’il y a sagesse à manger quand nous avons faim, répliqua Sigismond, il ne peut y avoir folie à dormir quand nous sommes fatigués. » En parlant ainsi, et après un ou deux bâillements effroyables, la sentinelle relevée se mit à boiter, autant pour le moins que l’exigeait l’entorse dont il se plaignait.

« Pourtant il y a vigueur dans ces membres mous, et valeur dans cette âme indolente et engourdie, » ajouta Rudolphe en parlant à l’Anglais. « Mais il est temps que moi, qui censure les autres, je songe aussi à remplir mon devoir… Holà ! ici, camarades de patrouille, ici ! »

Le Bernois accompagna ces mots d’un coup de sifflet qui fit sortir de l’intérieur six jeunes gens qu’il avait préalablement choisis, et qui, après un souper lestement fait, n’attendaient plus que ses ordres. Deux ou trois d’entre eux avaient de ces grands limiers qu’on emploie le plus ordinairement à poursuivre les bêtes fauves, mais qui sont aussi excellents à découvrir les embuscades, et un service de ce genre était réclamé de leur adresse dans le cas présent. Un de ces animaux était tenu en laisse par l’individu qui, formant l’avant-garde de la troupe, eut ordre de dépasser les autres d’une vingtaine de pas ; un second appartenait à Donnerhugel lui-même, qui s’en faisait obéir d’une manière étonnante. Trois de ses compagnons le suivaient de près, et les deux autres venaient ensuite, l’un d’eux portant le cornet suisse fait d’une corne de taureau sauvage. Cette petite troupe traversa le fossé sur le pont temporaire, et se dirigea vers la lisière de la forêt qui s’étendait non loin du château, et dont le taillis était très propre à cacher les embuscades que l’on pouvait avoir à craindre. La lune était levée et presque pleine, de sorte qu’Arthur, de la hauteur sur laquelle le château était situé, put suivre des yeux leur marche lente et circonspecte par un beau clair de lune argenté, jusqu’à ce qu’ils se fussent perdus dans les profondeurs de la forêt.

Lorsque cet objet eut cessé d’occuper ses yeux, il tourna ses pensées, tandis qu’il montait sa garde solitaire, vers Anne de Geierstein, et sur la singulière expression d’abattement et d’inquiétude qui avait obscurci ce soir-là ses beaux traits ; puis la rougeur qui avait chassé pour un moment la pâleur et la crainte de son charmant visage, à l’instant où leurs regards s’étaient rencontrés. Était-ce colère, était-ce modestie, était-ce quelque sentiment plus amical, plus doux que le premier, plus tendre que le second ? Le jeune Philipson, qui, semblable à l’écuyer de Bamer, était ingénu comme une fille, tremblait presque de donner à ce regard l’interprétation favorable qu’un galant moins modeste y aurait appliquée sans scrupule. Jamais les couleurs du jour naissant, ou du soleil à son déclin, ne parurent si belles aux yeux du jeune homme que cette rougeur dont il gardait le souvenir ; jamais non plus visionnaire enthousiaste, jamais rêveur poétique ne trouva dans les nuages tant de formes fantastiques qu’Arthur y chercha d’interprétations diverses aux marques d’intérêt qui étaient venues animer la belle physionomie de la jeune Helvétienne.

Cependant une idée soudaine le tira de sa rêverie ; c’était qu’il pouvait bien n’être pour rien dans la cause du trouble qu’elle avait manifesté. Il n’y avait pas long-temps qu’ils s’étaient rencontrés pour la première fois… ils devaient bientôt se quitter pour jamais ! Elle ne pouvait être pour lui rien de plus que le souvenir d’une belle vision, et il ne pouvait lui-même avoir part à ses souvenirs que comme étranger d’un pays lointain, qui avait séjourné quelques jours dans la maison de son oncle, mais qu’elle ne pouvait pas s’attendre à revoir jamais. Lorsque cette idée vint rompre la suite de visions romanesques qui passaient devant lui, ce fut comme la piqûre aiguë du harpon qui réveille une baleine engourdie et lui imprime une action violente. Le portail sous lequel le jeune soldat était en faction lui sembla tout-à-coup trop étroit pour lui. Il se précipita vers le pont, le traversa et parcourut rapidement un court espace de terrain en face de la tête du pont, ouvrage de maçonnerie propre à la défense, sur lequel s’appuyait son extrémité extérieure.

Il se promena alors quelque temps sur l’espace étroit où le retenait son devoir de sentinelle, à pas longs et rapides, comme s’il se fût engagé par un vœu à prendre la plus grande quantité possible d’exercice sur ce terrain limité. Ces efforts d’activité produisirent néanmoins l’effet de calmer à un certain point son esprit, de le rappeler à lui-même, et de le faire songer aux raisons nombreuses qui l’empêchaient de fixer son attention, et moins encore sa tendresse, sur cette jeune personne si séduisante qu’elle fût.

« Assurément, pensa-t-il en ralentissant son pas et en posant sa pesante pertuisane sur son épaule, il me reste assez de bon sens pour ne pas oublier ma condition et mes devoirs, pour songer à mon père, aux yeux de qui je remplace tout… et pour penser aussi au déshonneur qui retomberait sur moi si j’étais capable de surprendre les affections d’une fille naïve et confiante, à laquelle je ne puis, comme je le devrais alors, consacrer ma vie en retour. Non, » se dit-il à lui-même, « elle m’oubliera bientôt, et je tâcherai, moi, de ne me la rappeler que comme je me rappellerais un songe agréable qui a égayé un moment une nuit de périls et de dangers, car ma vie semble destinée à n’être jamais autre chose. »

Tout en parlant, il s’arrêta au milieu de sa promenade ; et, tandis qu’il s’appuyait sur son arme, de ses yeux tomba bien malgré lui une larme qui coula le long de ses joues, sans qu’il pensât à l’essuyer. Mais il combattit cet accès d’émotion plus calme, comme il avait auparavant lutté contre un plus vif emportement. Secouant la tristesse et l’abattement d’esprit près de s’emparer de lui, il reprit en même temps l’air et l’attitude d’une sentinelle vigilante, et ramena son attention vers les devoirs de son poste qu’il avait presque oubliés dans le tumulte de ses sentiments. Mais quelle fut sa surprise lorsqu’en regardant le paysage éclairé par la lune brillante, il vit passer devant lui et se diriger du pont vers la forêt l’image vivante et mouvante d’Anne de Geierstein !