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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 513-517).


CHAPITRE II


Les abords de la gare de Koursk étaient encombrés de voitures amenant des volontaires et ceux qui leur faisaient escorte ; des dames portant des bouquets attendaient les héros du jour pour les saluer, et la foule les suivait jusque dans l’intérieur de la gare.

Parmi les dames munies de bouquets, il s’en trouva une qui connaissait Serge Ivanitch, et, en le voyant paraître, elle lui demanda en français s’il accompagnait des volontaires.

« Je pars pour la campagne, chez mon frère, princesse, j’ai besoin de me reposer ; mais vous, ajouta-t-il avec un léger sourire, ne quittez pas votre poste ?

— Il le faut bien. Est-il vrai, dites-moi, que nous en ayons déjà expédié huit cents ?

— Nous en avons expédié plus de mille, et nous comptons ceux qui ne sont pas directement partis de Moscou.

— Je le disais bien, s’écria la dame enchantée, et les dons ? n’est-ce pas qu’ils ont atteint presque un million ?

— Plus que cela, princesse.

— Avez-vous lu le télégramme ? on a encore battu les Turcs. À propos, savez-vous qui part aujourd’hui ? le comte Wronsky ! dit la princesse d’un air triomphant, avec un sourire significatif.

— Je l’avais entendu dire, mais je ne savais pas qu’il partait aujourd’hui.

— Je viens de l’apercevoir, il est ici avec sa mère ; au fond il ne pouvait rien faire de mieux.

— Oh ! certainement. »

Pendant cette conversation, la foule se précipitait dans la salle du buffet, où un monsieur, le verre en main, tenait aux volontaires un discours, qu’il termina en les bénissant d’une voix émue au nom de « notre mère Moscou ». La foule répondit par des vivats, et Serge Ivanitch, ainsi que sa compagne, furent presque renversés par les manifestations de l’enthousiasme public.

« Qu’en dites-vous, princesse ? cria tout à coup au milieu de la foule la voix ravie de Stépane Arcadiévitch, se frayant un chemin dans la mêlée. N’est-ce pas qu’il a bien parlé ? Bravo ! c’est vous, Serge Ivanitch, qui devriez leur dire quelques paroles d’approbation, ajouta Oblonsky de son air caressant, en touchant le bras de Kosnichef.

— Oh non ! je pars.

— Où allez-vous ?

— Chez mon frère.

— Alors vous verrez ma femme ; dites-lui que vous m’avez rencontré, que tout est « all right », elle comprendra ; dites-lui aussi que je suis nommé membre de la commission, elle sait ce que c’est, je lui ai déjà écrit. Excusez, princesse, ce sont les petites misères de la vie humaine, dit-il en se tournant vers la dame. Vous savez que la Miagkaïa, pas Lise, mais Bibiche, envoie mille fusils et douze sœurs infirmières ! Le saviez-vous ?

— Oui, répondit froidement Kosnichef.

— Quel dommage que vous partiez ! nous donnons demain un dîner d’adieu à deux volontaires, Bartalansky de Pétersbourg et notre Weslowsky, qui, à peine marié, part déjà. C’est beau, n’est-ce pas ? »

Et sans remarquer qu’il n’intéressait en rien ses interlocuteurs, Oblonsky continua à bavarder.

« Que dites-vous ? » s’écria-t-il lorsque la princesse lui eut appris que Wronsky partait par le premier train ; une teinte de tristesse se peignit momentanément sur sa joyeuse figure ; mais il oublia vite les larmes qu’il avait versées sur le corps de sa sœur, pour ne voir en Wronsky qu’un héros et un vieil ami ; il courut le rejoindre.

« Il faut lui rendre justice malgré ses défauts, dit la princesse lorsque Stépane Arcadiévitch se fut éloigné, c’est une nature slave par excellence. Je crains cependant que le comte n’ait aucun plaisir à le voir. Quoi qu’on dise, ce malheureux Wronsky me touche ; tâchez de causer peu avec lui en voyage.

— Certainement, si j’en trouve l’occasion.

— Il ne m’a jamais plu, mais je trouve que ce qu’il fait maintenant rachète bien des torts. Vous savez qu’il emmène un escadron à ses frais ? »

La sonnette retentit et la foule se pressa vers les portes.

« Le voici », dit la princesse montrant à Kosnichef Wronsky, vêtu d’un long paletot, la tête couverte d’un chapeau à larges bords, et donnant le bras à sa mère. Oblonsky les suivait en causant avec animation ; il avait probablement signalé la présence de Kosnichef, car Wronsky se tourna du côté indiqué, et souleva silencieusement son chapeau, découvrant un front vieilli et ravagé par la douleur. Il disparut aussitôt sur le quai.

Les hourras et l’hymne national chanté en chœur retentirent jusqu’au départ du train ; un jeune volontaire, de taille élevée, aux épaules voûtées et à l’air maladif, répondait au public avec ostentation, en agitant son bonnet de feutre et un bouquet au-dessus de sa tête ; derrière lui, deux officiers et un homme âgé coiffé d’une vieille casquette saluaient plus modestement.