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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 489-492).


CHAPITRE XXVII


« Il est parti, c’est fini ! » se dit-elle debout à la fenêtre ; et l’impression d’horreur causée la nuit par son cauchemar et par la bougie qui s’éteignait l’envahit tout entière. Elle eut peur de rester seule, sonna et courut au-devant du domestique.

« Informez-vous de l’endroit où le comte s’est fait conduire.

— Aux écuries, répondit le valet, et l’ordre a été donné de prévenir madame que la calèche allait rentrer et serait à sa disposition.

— C’est bon, je vais écrire un mot que vous porterez immédiatement aux écuries. »

Elle s’assit et écrivit :

« Je suis coupable, mais, au nom de Dieu, reviens, nous nous expliquerons, j’ai peur ! »

Elle cacheta, remit le billet au domestique, et dans sa crainte de rester seule se rendit chez sa petite fille.

« Je ne le reconnais plus ! où sont ses yeux bleus et son joli sourire timide ? » pensa-t-elle apercevant la belle enfant aux yeux noirs au lieu de Serge, que dans la confusion de ses idées elle s’attendait à voir.

La petite, assise près d’une table, y tapait à tort et à travers avec un bouchon ; elle regarda sa mère, qui se plaça auprès d’elle et lui prit le bouchon des mains pour le faire tourner. Le mouvement des sourcils, le rire sonore de l’enfant, rappelaient si vivement Wronsky, qu’Anna n’y put tenir ; elle se leva brusquement et se sauva. « Est-il possible que tout soit fini ! Il reviendra, pensa-t-elle, mais comment m’expliquera-t-il son animation, son sourire en lui parlant ? J’accepterai tout, sinon je ne vois qu’un remède, et je n’en veux pas ! » Douze minutes s’étaient écoulées. « Il a reçu ma lettre et va revenir dans dix minutes. Et s’il ne revenait pas ? C’est impossible. Il ne doit pas me trouver avec des yeux rouges, je vais me baigner la figure. Et ma coiffure ? » Elle porta les mains à sa tête, elle s’était coiffée sans en avoir conscience. « Qui est-ce ? se demanda-t-elle en apercevant dans une glace son visage défait et ses yeux étrangement brillants. C’est moi ! » Et elle crut encore sentir sur ses épaules les récents baisers de son amant ; elle frissonna et porta une de ses mains à ses lèvres : « Deviendrais-je folle ? » pensa-t-elle avec effroi, et elle se sauva dans la chambre où Annouchka rangeait sa toilette.

« Annouchka, fit-elle ne sachant que dire.

— Vous voulez aller chez Daria Alexandrovna ? » dit la femme de chambre, pour lui suggérer une idée.

« Quinze minutes pour aller, quinze pour revenir, il va être ici. » Elle regarda sa montre. « Mais comment a-t-il pu me quitter ainsi ! » Elle s’approcha de la fenêtre, peut-être avait-elle fait une erreur de calcul, et elle se remit à compter les minutes depuis son départ.

Au moment où elle voulait consulter la pendule du salon, un équipage s’arrêta devant la porte ; c’était la calèche, mais personne ne montait l’escalier et elle entendit des voix dans le vestibule.

« Monsieur le comte était déjà parti pour la gare de Nijni, vint-on lui apprendre en lui remettant son billet.

— Qu’on porte immédiatement cette lettre au comte à la campagne de sa mère, et qu’on me rapporte aussitôt la réponse.

« Que deviendrai-je en attendant ? J’irai chez Dolly, pour ne pas devenir folle. Ah ! je puis encore télégraphier ! »

Et elle écrivit la dépêche suivante :

« J’ai absolument besoin de vous parler, revenez vite. »

Elle vint ensuite s’habiller et, le chapeau sur la tête, s’arrêta devant Annouchka, dont les petits yeux gris témoignaient une vive sympathie.

« Annouchka ! ma chère ! que devenir ? murmura-t-elle en se laissant tomber sur un fauteuil avec un sanglot.

— Il ne faut pas vous agiter ainsi, Anna Arcadievna ; faites un tour de promenade, cela vous distraira ; ces choses-là arrivent.

— Oui, je vais sortir ; si en mon absence on apportait une dépêche, tu l’enverrais chez Doria Alexandrovna, dit-elle cherchant à se maîtriser, ou plutôt non, je rentrerai. »

« Je dois m’abstenir de toute réflexion, m’occuper, sortir, quitter cette maison surtout », pensa-t-elle écoutant avec frayeur les battements précipités de son cœur ; et elle monta vivement en calèche.

« Chez la princesse Oblonsky ! » dit-elle au cocher.